La bataille continue avec une violence croissante sur tout l’immense
front de la mer du Nord à la plaine d’Alsace; mais entre la Lys et
la mer se joue sans doute la partie décisive. Si ardente que soit la
mêlée dans beaucoup de régions, nulle part autant d’hommes ne sont aux
prises; nulle part autant de races humaines ne participèrent à une
guerre; nulle part aussi une telle accumulation de moyens d’attaque
et de défense n’a encore été constatée. La bataille du droit et de la
civilisation contre la barbarie a recruté des soldats jusque parmi les
peuplades variées de l’Inde, les Arabes et les Berbères de l’Afrique du
Nord, les nègres de l’Afrique occidentale. Les navires de l’Angleterre
et de la France prennent une part considérable et glorieuse aux combats
sur la terre ferme; l’aviation y participe par des flottes aériennes
plus considérables et plus agissantes que celles jusqu’ici mises en
ligne. Lorsqu’on connaîtra par le détail tous ces événements qui nous
sont à peine révélés, les fictions les plus extraordinaires de Jules
Verne et de ses imitateurs paraîtront bien dépassées.
Toute la semaine, les Allemands ont déployé une activité confinant
à la furie. Ce n’est pas seulement vers Dunkerque et Calais qu’ils
ont voulu percer: leurs opérations contre Arras paraissaient menacer
Boulogne; en Picardie, ils voudraient trouer dans la direction
d’Amiens; sur l’Aisne, on dirait qu’ils veulent retourner vers l’Ourcq
et la Marne; par l’Argonne, la Meuse et la Woëvre, ils tentent
d’envelopper Verdun; enfin du côté de la Seille, ils poussent de
nouvelles pointes sur Nancy. Chaque jour les communiqués employaient
les mêmes termes: «Violentes attaques sur tout le front.» Ces attaques
ont été presque partout infructueuses, malgré l’effrayante consommation
d’hommes qu’elles ont demandée à l’ennemi. C’est à plus de 200.000
que le colonel Repington, du _Times_, évalue le nombre des soldats
sacrifiés par le commandement allemand depuis un mois. Cette semaine
particulièrement sanglante s’est achevée par des symptômes de victoire
qu’a soulignés la visite du président de la République à nos vaillantes
troupes et par l’excursion sur le front même de la bataille, accomplie
par M. Poincaré en compagnie de l’admirable roi des Belges.