Ces fleurs, sur cette table, dans une tranchée perdue au milieu des
champs de betteraves et des labours, loin de tout jardin, citait
la plus délicate joie des yeux pour excuser le plus détestable des
menus. Elle assaisonna le plus délicat des repas de guerre et je me
souviendrai de ce poulet Marengo avec autant de gratitude que je me
rappellerai le corton dont on l’arrosa.
Par un bienheureux hasard, la batterie qui était devant nous annonçait
chaque service et, quand nous en fûmes au dessert, les gros canons se
mirent de la partie.
Alors le colonel se leva et porta un toast, très court, très noble...
C’est vraiment une jolie figure que cet homme-là! Dans le labyrinthe de
ses taupinières, sur sa route ou sur le banc de terre de son «bureau»,
parmi ses hommes ou parmi ses officiers, il apporte partout une bonne
grâce limpide et aisée, une politesse mesurée, un souci d’élégance
de parfait homme du monde, mais tout cela marié à quelque chose de
discrètement strict et de martial qui chasse toute pensée de frivolité.
Ce matin d’octobre, quand, debout et le verre en main, il articula le
mot _France_, il me parut que le mot, qui avait tremblé dans sa gorge,
nous frappait en pleine poitrine.
Les circonstances y étaient pour leur part, bien sûr,--et le décor
aussi. Mais le ton et l’homme y étaient pour la leur. C’était un
_gentleman_ qui s’exprimait,--et mieux: un _gallant gentleman_.
Je ne vous ai pas encore entretenu de ses poilus! Je voudrais vous
en parler comme il en parle lui-même; ce serait rendre hommage aux
meilleurs soldats de France, à ceux de ce régiment et à ceux des
autres corps, à tous ceux qui vont au feu sans forfanterie, carrément,
gaiement, et à tous ceux qui, entre deux charges, se sont organisés,
dans leurs galeries souterraines, une existence de petits propriétaires
troglodytes,--chasseurs à l’affût toujours en éveil, silencieux, joyeux
et passionnés trappeurs.