II.

L'institution des postes fut primitivement établie en Angleterre, comme

en France, pour le service à peu près exclusif du souverain.

En 1481, pendant une guerre qu'il faisait en Écosse, le roi Édouard IV

créa des courriers qui transportaient, en se les remettant les uns aux

autres de sept en sept lieues, les dépêches qu'il voulait envoyer sur

divers points de son royaume, et celles qui lui étaient adressées.

C'était là une imitation de ce que le roi Louis XI avait fait en France,

en 1464. Ce service fut maintenu et quelque peu perfectionné par les

successeurs d'Édouard IV; mais ce fut seulement sous le protectorat de

Cromwell que l'institution des postes fut établie en Angleterre sur des

bases larges, solides et régularisées. L'exploitation fut alors mise à

ferme. Dès ce moment, elle produisit un nouvel élément de recettes au

trésor public. Après ce progrès important, l'institution des postes

continua ses services sans perfectionnements notables jusqu'en 1784,

époque où elle fut l'objet de remarquables améliorations, soit sous le

rapport de la construction des voitures, soit sous le rapport de

l'accélération de la vitesse. À dater de ce moment, cette administration

continua à s'avancer dans la voie des progrès avec plus ou moins

d'énergie et d'activité, selon que les circonstances furent plus ou

moins excitantes ou favorables. Le seul fait saillant que cette période

présente à l'observateur, c'est que, pendant sa durée, en Angleterre

comme en France, les tarifs furent élevés à mesure que l'utilisation des

postes devint plus générale. Cette déplorable circonstance produisit les

mêmes effets dans les deux pays: l'augmentation croissante des tarifs

comprima l'accroissement des revenus. L'étude des tableaux suivants, qui

présentent les tarifs et les revenus de l'institution des postes en

Angleterre, à diverses époques, fait reconnaître une preuve nouvelle de

l'influence dommageable que l'exagération des taxes exerce sur leur

produit.

TABLEAU DES TARIFS SUCCESSIVEMENT APPLIQUÉS EN ANGLETERRE POUR LE

TRANSPORT DES LETTRES.

-------------------------------------------------------------------------

| | ÉPOQUES. | |

| DISTANCES | | OBSERVATIONS. |

|(en kilomètres)| 1710 | 1765 | 1805 | 1825 | |

|---------------|-------|-------|-------|-------|-------------------------|

| | f. | f. | f. | f. | |

| moins de 20 | », 30 | », 10 | », 40 | », 40 | Les taxes stipulées |

| 20 à 27 | » | », 20 | », 50 | », 50 | dans ces divers tarifs |

| 27 à 40 | » | » | » | », 60 | doublaient, triplaient, |

| 40 à 67 | » | », 30 | », 60 | », 70 | quadruplaient, etc., |

| 67 à 107 | » | » | », 70 | », 80 | selon que la lettre |

| 107 à 160 | », 40 | », 40 | », 80 | », 90 | appartenait à la |

| 160 à 227 | » | » | », 90 | 1, » | catégorie de lettre |

| 227 à 307 | » | » | 1, » | 1, 10 | double, triple, |

| 307 à 400 | » | » | 1, 10 | 1, 20 | quadruple, etc. |

| 400 à 533 | » | » | 1, 20 | 1, 30 | -- |

| 599 à 697 | » | » | 1, 30 | 1, 40 | Poids de la lettre |

| 667 à 800 | » | » | 1, 40 | 1, 50 | simple: 1 quart d'once, |

| 800 à 933 | » | » | 1, 50 | 1, 60 | soit 7 gr. et demi. |

| plus de 933 | » | » | 1, 60 | 1, 70 | |

-------------------------------------------------------------------------

Voici maintenant le tableau des produits bruts, des dépenses et des nets

revenus de l'administration des postes d'Angleterre, à diverses époques.

-------------------------------------------------------------------------

|ÉPOQUES.| PRODUITS BRUTS. | DÉPENSES. | REVENUS NETS. | OBSERVATIONS. |

|--------|-----------------|------------|---------------|-----------------|

| | f. | f. | f. | |

| 1663 | » | » | 537,000 | Les produits et |

| 1710 | 2,786,000 | » | » | les dépenses du |

| 1763 | 5,975,000 | 3,525,000 | 2,450,000 | service des |

| 1768 | 7,475,000 | 3,332,000 | 4,143,000 | postes, en |

| 1788 | 13,677,000 | 6,253,000 | 7,424,000 | Irlande, ne sont|

| 1798 | 23,762,000 | 8,430,000 | 15,332,000 | pas compris dans|

| 1804 | 33,000,000 | 9,900,000 | 23,100,000 | les chiffres |

| 1806 | 37,547,000 | 11,900,000 | 26,647,000 | inscrits en ce |

| 1826 | 54,010,000 | 15,525,000 | 38,485,000 | tableau. |

| 1828 | 51,575,000 | 16,935,000 | 34,620,000 | |

| 1839 | 55,322,000 | 16,612,000 | 38,708,000 | -- |

-------------------------------------------------------------------------

Les tarifs appliqués en Angleterre pour le transport des lettres, depuis

l'établissement des postes dans ce pays jusqu'à l'année 1839, se

classent en deux catégories bien distinctes. Les tarifs de 1710 et 1765

appartiennent au système des taxes modérées. Les tarifs de 1805 et 1827

appartiennent au système des taxes exagérées.

Le tableau suivant représente l'influence exercée sur les recettes par

l'application successive de ces divers tarifs.

------------------------------------------------------------------------

| TARIFS |RECETTES SUCCESSIVES.| DURÉE |ACCROISSEMENT PROPORTIONNEL. |

| | | DE LA | |

| de |années.| sommes. |PÉRIODE.| dans la | moyen par |

| | | | | période. | année. |

|------------------------------------------------------------------------|

| 1re CATÉGORIE: TARIFS MODÉRÉS. |

|------------------------------------------------------------------------|

| | | f. | | |

| 1710 | 1710 | 2,786,000 } 53 ans | 110, » % | 2,07 % |

| | 1763 | 5,975,000 } | | |

| | |------------ | | |

| 1765 | 1768 | 7,435,900 } 36 ans | 344, » % | 9,55 % |

| | 1804 | 33,000,000 } | | |

|------------------------------------------------------------------------|

| 2e CATÉGORIE: TARIFS EXAGÉRÉS. |

|------------------------------------------------------------------------|

| 1805 | 1806 | 37,547,000 } 20 ans | 45, » % | 2,25 % |

| | 1826 | 54,100,000 } | | |

| | |------------ | | |

| 1827 | 1828 | 51,575,900 } 11 ans | 7,50 % | 0,68 % |

| | 1839 | 55,322,000 } | | |

------------------------------------------------------------------------

Ce tableau fait ressortir d'une manière saisissante combien le

ralentissement de la progression des recettes concorde avec

l'application des tarifs exagérés.

Les taxes établies par le tarif de 1710 sont modérées; les recettes

produites par ces taxes prennent un développement donnant, en moyenne,

une augmentation de 2,07 % par année.

En 1765, les taxes éprouvent une modification favorable: le maximum

reste ce qu'il était précédemment, mais le minimum est sensiblement

abaissé. Ce changement réagit énergiquement sur les recettes. Dans la

période précédente, la progression des recettes avait été de 2,07 % par

année; dans cette période, cette progression est en moyenne, par année,

de 9,55 %.

Appréciant mal la véritable cause de cet accroissement rapide, excitée

probablement aussi par l'espérance de favoriser l'augmentation de ses

recettes par l'élévation de ses taxes, l'administration des postes fait

adopter, en 1805, un nouveau tarif entrant avec résolution dans le

système des taxes exagérées. Les effets de ce fâcheux changement ne

tardent pas à se manifester; le mouvement progressif des recettes se

ralentit brusquement. Le chiffre annuel représentant la moyenne de cette

progression avait été de 9,55 % pendant la dernière période; il descend,

pendant cette période, à 2,25 % par année.

Malgré cet avertissement péremptoire sur les conséquences dommageables

des augmentations de taxes, l'administration anglaise ajoute encore en

1827 une nouvelle augmentation à son tarif. Cette mesure inopportune

fortifie l'énergie compressive d'un tarif déjà trop élevé. La

progression des recettes continue encore, mais elle semble être le

dernier effet d'une impulsion déjà éloignée. Cette progression était de

9,55 % sous le tarif de 1765; elle était encore de 2,25 % sous le tarif

de 1805; elle n'est plus que de 0,68 % sous le tarif de 1827.

Ces résultats sont significatifs; ils le deviennent plus encore lorsque

l'on considère au milieu de quelles circonstances ils se sont produits.

L'époque contemporaine des tarifs modérés était arriérée sous tous les

rapports. Un petit nombre d'années s'était écoulé depuis que

l'institution des postes avait été organisée en un service régulier et

mise à la disposition incessante du public, la population était moins

nombreuse, les habitudes de correspondance épistolaire n'étaient pas

encore prises, l'instruction était rare et insuffisante, on voyageait

peu, enfin, les industries et le commerce commençaient à peine à se

développer. Ces circonstances comprimèrent puissamment l'augmentation du

produit des postes; la marche progressive de cette augmentation a donc

été plus considérable encore, en réalité, que ne la représentent les

chiffres proportionnels inscrits dans ce tableau.

Si les tarifs modérés se sont trouvés en présence de complications

défavorables, qui ont considérablement affaibli l'action de leur bonne

influence, les tarifs exagérés ont été appliqués, au contraire, dans les

circonstances les plus capables de contrebalancer et de dissimuler leurs

pernicieux effets.

La surélévation des taxes a commencé à être pratiquée, en Angleterre,

seulement au commencement de ce siècle. Or, depuis cette époque jusqu'à

nos jours, tout a concouru, dans ce pays, à favoriser le développement

de la correspondance épistolaire. Grace aux admirables machines dont

elles ont été dotées par Arkwright et Watt, les industries anglaises ont

pris un merveilleux essor; le commerce a décuplé, la population a

doublé, l'instruction a pénétré jusque dans les plus petits villages,

enfin le goût des voyages s'est généralisé. Ces causes tendaient toutes

à surexciter le mouvement des lettres. On a vu que cette impulsion a été

neutralisée en partie par l'exagération des tarifs.

C'est peut-être l'exemple de la France qui entraîna l'Angleterre dans le

système des taxes exagérées. La France, en effet, a eu le triste

avantage de s'avancer toujours la première dans cette voie onéreuse et

irrationnelle. Seulement, les conséquences nuisibles de l'exagération

des taxes ont été plus promptes et plus tranchées en Angleterre qu'en

France. Les causes de cette différence sont faciles à découvrir, pour

peu qu'on les recherche. L'Angleterre a commencé en 1784 à perfectionner

le service de son administration des postes. L'Angleterre possède depuis

longtemps des routes nombreuses bien tracées, soigneusement entretenues.

La France est restée arriérée pour la réalisation de ces améliorations

utiles, c'est tout récemment seulement qu'elle en a été dotée. Enfin,

depuis près de deux siècles, l'Angleterre a concentré toute son énergie,

toute sa politique, toutes ses forces vitales au développement de ses

industries et de son commerce, tandis que la France était à peu près

exclusivement occupée de politique. Les motifs qui excitent la

multiplication et l'activité de circulation des lettres ont donc agi

plus tôt, mais leur énergie a cessé plus tôt aussi en Angleterre qu'en

France. Dès l'année 1826, les produits bruts des postes sont restés à

peu près stationnaires en Angleterre, tandis que ces mêmes produits, en

France, s'accroissaient un peu encore de 1838 à 1846. Mais bientôt sans

doute, si elles étaient maintenues, les taxes excessives causeraient en

France les mêmes effets qu'elles ont causé en Angleterre; les produits

des postes ne s'augmenteraient plus, peut-être même de nouveaux

perfectionnements seraient-ils impuissants à empêcher ces produits de

décroître.

L'Angleterre, toujours attentive et intelligente pour sauvegarder ses

intérêts, ne tarda pas à reconnaître qu'elle était dans une fausse voie.

Sa résolution fut prompte et énergique: vers l'année 1839, elle

substitua, au tarif énorme et compliqué de 1827, un tarif unique et très

modéré représenté dans le tableau suivant:

La réforme postale en France · 第 11 / 20 题