Les érudits font remonter aux temps les plus anciens l'origine de
l'institution des postes. Selon eux, on trouverait dans les historiens
la preuve que, près de six cents ans avant l'ère chrétienne, Cyrus avait
établi, sur tous les points de son vaste empire, des relais de chevaux,
au moyen desquels ses ordres étaient rapidement transmis par des
courriers. Suivant ensuite la longue série des faits historiques, ils
montrent cette institution successivement continuée ou remise en vigueur
par Auguste, par Charlemagne, par l'Université de Paris, et enfin par
Louis XI, qui, le premier, mit la dépense causée par le service des
postes à la charge du trésor public.
Il n'entre pas dans le sujet qui nous occupe de rechercher le plus ou
moins d'exactitude de ces indications, qui offrent plutôt un intérêt
scientifique qu'une réelle utilité. Il suffit de constater ici que
l'institution des postes a dû son origine aux intérêts politiques des
princes, dont le service fut d'abord, et pendant longtemps, son unique
mission.
Hérodote attribue à ce motif l'innovation de Cyrus. L'extrait suivant de
l'édit de Louis XI, daté de 1464 et relatif à l'établissement de ses
postes royales, ne laisse aucun doute sur la pensée et l'intention
qu'avait ce souverain en organisant ce service important. _Le roy_, dit
cet intéressant document, _fonde l'establissement des coureurs de France
parcequ'il est moult nécessaire de sçavoir diligemment des nouvelles de
tous cotez, et y faire, quand bon luy semblera, sçavoir des
siennes....._ L'institution des postes, depuis son origine jusqu'à
Louis XI, inclusivement, fut donc plutôt le germe que le début du
service de transport des lettres. Les _coureurs de France_
constituaient, en réalité, seulement des relais destinés à transporter
les courriers voyageant, à des intervalles de temps inégaux et rares,
pour le service de l'état. Par condescendance, l'édit autorisait les
_maistres coureurs_ à fournir des chevaux à des personnes voyageant pour
autre motif que le service de l'état, pourvu toutefois que ces personnes
fussent munies d'un _mandement_ ou _passeport de sa Majesté_. Toute
infraction à cette recommandation expresse était punie de la peine de
mort, _car_, disait l'édit, _le dit seigneur veut et entend que la
commodité dudit establissement ne soit pour autres que pour son service,
considéré les inconvénients qui peuvent survenir à ses affaires, si les
dits chevaux servent à toutes personnes indifféremment sans son
sçeu....._
L'institution des _maistres coureurs_ resta à la charge du trésor public
jusqu'au règne de Henry IV. À cette époque, Sully exonéra l'état de
cette dépense. Le service des relais de poste fut alors mis en ferme et
produisit un revenu.
Ce fut seulement sous le règne de Louis XIII que le service du transport
général des lettres fut, pour la première fois, régularisé et mis à la
disposition continue du public. Des courriers ordinaires, partant et
arrivant à jours fixes, furent établis sur les principales routes; le
port des lettres fut fixé par un tarif légal. Dès ce moment, le service
des postes produisit à l'état des recettes dont l'importance eut un
développement toujours croissant.
Cet exemple donné par la France eut bientôt des imitateurs. Les autres
gouvernements de l'Europe comprirent les avantages d'un système qui
avait le mérite de satisfaire aux intérêts publics et celui, bien plus
important peut-être à leurs yeux, de leur fournir une riche subvention.
L'Espagne, l'Allemagne, quelques états d'Italie, les Pays-Bas,
l'Angleterre adoptèrent, à peu près en même temps, un service de postes
semblable à celui établi en France. Le Danemark, la Suède et la Russie
commencèrent à avoir des postes régulièrement organisées seulement dans
les premières années du XVIIIe siècle.
La France et l'Angleterre furent presque toujours les premières à
introduire des perfectionnements dans le service du transport des
lettres. C'est donc sur ce qui s'est passé dans ces deux contrées, que
doit se porter surtout l'attention de ceux qui veulent étudier les
graves questions qui se rattachent à ce service important.
De Louis XIII à nos jours, l'histoire de l'administration des postes, en
France, enregistre peu de faits importants. Le seul point remarquable
qu'elle présente, c'est que son service se généralise et s'améliore, en
même temps que ses revenus vont toujours en augmentant.
Jusques en 1792, le transport des dépêches s'était fait à cheval ou par
des voitures non suspendues. Le service était lent; les départs, même
ceux de ou pour Paris, n'étaient pas quotidiens. De cette époque à 1814
quelques progrès furent réalisés; mais les plus importants ont été
effectués pendant les années postérieures à 1814. Maintenant les départs
sont quotidiens et les transports sont faits avec une remarquable
vitesse. Le tableau suivant indique le nombre des heures employées
successivement en 1814, 1829 et 1844 par les malles poste françaises
pour divers trajets principaux.
----------------------------------------------------------------------
| DE PARIS | DISTANCES | NOMBRE D'HEURES EN | DIFFÉRENCES |
| | | | ENTRE |
| à |(en kilomèt.)| 1814 | 1829 | 1844 |1814 ET 1844.|
|------------|-------------|---------|---------|---------|-------------|
| | | h. | h. | h. | h. |
|Besançon | 399 | 60 | 41 | 28 | 32 |
|Bordeaux | 566 | 86 | 48 | 36 | 50 |
|Brest | 594 | 87 | 62 | 42 | 45 |
|Cherbourg | 341 | 49 | 37 | 24 | 25 |
|Calais | 270 | 38 | 27 | 18 | 20 |
|Forback | 378 | 57 | 46 | 27 | 30 |
|Havre | 213 | 38 | 24 | 14 | 24 |
|Genève | 508 | 90 | 60 | 36 | 54 |
|Lille | 237 | 34 | 21 | 16 | 18 |
|Lyon | 461 | 68 | 47 | 33 | 25 |
|Marseille | 780 | 117 | 91 | 62 | 55 |
|Nantes | 392 | 49 | 37 | 26 | 23 |
|Sédan | 255 | 29 | 22 | 19 | 10 |
|Strasbourg | 453 | 70 | 46 | 35 | 35 |
|Toulouse | 679 | 110 | 72 | 50 | 60 |
|Valenciennes| 208 | 28 | 22 | 13 | 15 |
----------------------------------------------------------------------
Ce tableau fait connaître les importantes améliorations introduites,
pendant ces trente dernières années, dans la rapidité du transport des
lettres. Pendant cette même période de temps, et surtout depuis 1830,
l'administration des postes a doté le pays d'autres perfectionnements
non moins avantageux. Toutes les branches de l'administration ont reçu
des modifications utiles; les malles poste ont été construites sur de
meilleurs modèles; les lettres sont transportées au moins tous les deux
jours dans les communes qui n'ont pas de bureau de poste; enfin,
l'administration a établi les paquebots-poste du Levant et ceux d'Alger,
de la Corse et de la Manche, institutions nouvelles, remarquables par
les éminents services qu'elles rendent au pays.
Pour effectuer ces progrès, l'administration des postes a dû
nécessairement augmenter ses dépenses; mais les progrès ont augmenté les
recettes annuelles, en excitant l'activité des correspondances désormais
mieux servies. L'administration des postes a ainsi trouvé, dans ses
revenus, les moyens de pourvoir à ses charges nouvelles sans demander de
subvention au trésor public.
Il y a d'utiles enseignements à retirer de l'étude du développement
successif des produits du transport des lettres. Cette étude est,
d'ailleurs, nécessaire pour le travail qui nous occupe; elle complète
l'appréciation de la situation actuelle de cette grande institution.
Voici d'abord quelques indications sur l'accroissement progressif de ces
produits.
--------------------------------------------
| ANNÉES. | PRODUIT NET. |
|-----------------|--------------------------|
| 1672 | 1,200,000 livres. |
| 1683 | 1,800,000 |
| 1713 | 3,100,000 |
| 1735 | 3,946,000 |
| 1750 | 4,801,000 |
| 1770 | 8,790,000 |
| 1777 | 10,400,000 |
| 1788 | 12,000,000 |
| 1791 | 11,608,000 francs. |
| 1829 | 14,288,000 |
| 1838 | 19,560,000 |
| 1846 | 19,381,000 |
--------------------------------------------
Les chiffres inscrits dans ce tableau doivent être l'objet d'une
remarque importante. De 1672 à 1788 les revenus recueillis par
l'administration des postes furent le résultat de baux par lesquels les
produits de ce service étaient affermés, pour un certain intervalle de
temps, moyennant une redevance annuelle fixe. À partir de 1791, cette
exploitation fut directement administrée par l'état.
Pour apprécier plus exactement la marche progressive du produit de
l'administration des postes, il faudrait connaître le produit brut
successivement obtenu, chaque année, par cette administration. Ce
renseignement n'a pu être recueilli pendant la durée du système de mise
à ferme. Le tableau suivant donne le produit brut annuel de chacune des
années 1791, 1829, 1838 et 1845, pendant lesquelles l'État a lui-même
exploité. Il présente en même temps la dépense et rappelle le produit
net afférent à chacune de ces années.
----------------------------------------------------
| ANNÉES. |RECETTE BRUTE.| DÉPENSE. | PRODUIT NET. |
|---------|--------------|----------- |--------------|
| | f. | f. | f. |
| 1791 | 16,277,000 | 4,009,000 | 11,668,000 |
| 1829 | 30,754,000 | 16,471,000 | 14,283,000 |
| 1838 | 42,070,000 | 22,510,000 | 19,560,000 |
| 1846 | 50,382,000 | 31,000,000 | 19,381,000 |
----------------------------------------------------
Si l'on compare entre eux, soit les produits _bruts_ constatés par ce
tableau, soit les produits _nets_ constatés par le tableau précédent, on
trouve que l'accroissement a progressé avec une singulière régularité
proportionnelle. De 1672 à 1735, période de 63 années, le produit a
triplé; de 1735 à 1791, période de 56 ans, le produit a triplé encore;
de 1791 à 1845, période de 54 années, le produit a éprouvé un semblable
triplement.
Cette égalité de progression, qui se continue pendant trois séries
comprenant ensemble plus d'un siècle et demi, inspire un certain
étonnement. Il semble, en effet, que plus on se rapproche de notre
époque, plus la multiplication du nombre des lettres a dû s'augmenter en
des proportions géométriques, soit par l'effet de l'accroissement de la
population, soit par l'effet du perfectionnement et de la propagation de
l'instruction publique, soit enfin par l'effet du développement des
industries et du commerce. Il semble, d'ailleurs, que les améliorations
si remarquables dont les voies de circulation et l'administration des
postes ont été dotées, ont dû exciter d'une manière extraordinaire
l'accroissement du nombre des lettres. Cependant cet accroissement s'est
multiplié seulement en proportion arithmétique, comme pendant les
époques plus anciennes. On a tout d'abord de la peine à se rendre compte
des causes de cette singularité; mais si l'on examine les tarifs
successivement appliqués au transport des lettres, on est amené à
reconnaître que les taxes imposées par ces tarifs ont pu, et même ont dû
produire le résultat qui semblait invraisemblable. Quelque minime que
paraisse au premier aspect l'impôt indirect perçu pour le port d'une
lettre, sa quotité plus ou moins élevée exerce pourtant une influence
prononcée sur le produit général. Les tableaux suivants, qui présentent
les tarifs appliqués en France, à diverses époques, pour le transport
des lettres, permettront d'apprécier l'influence que les taxes
successives ont pu exercer sur les produits auxquelles elles
correspondaient.
Pour faciliter l'appréciation à laquelle ces tableaux doivent servir,
ils contiennent, en regard de chaque époque, le prix moyen de
l'hectolitre de blé.