En parcourant des yeux tous ceux qui m'environnaient, j'aperçus Verland;

je rougis à la vue d'un homme qui avait autrefois été témoin de ma

faiblesse, et je rougis encore plus de ne pouvoir lui cacher les

dispositions où mon coeur était de retomber dans les mêmes fautes.

L'âge, en tempérant sa vivacité, avait rendu ses grâces plus mâles et

plus touchantes. Sa présence ralluma mes désirs; ils m'entraînaient tous

les jours au même endroit, et tous les jours je l'y voyais aussi

attentif à me regarder et aussi tendre dans ses regards. Mes yeux lui

firent sentir combien j'étais mécontente de sa lenteur à m'apprendre de

bouche les mouvements de son coeur; il me comprit, et, m'abordant d'un

air timide, me dit: Un homme qui, pour la première fois qu'il a eu le

bonheur de vous voir, a mérité votre colère, peut-il aujourd'hui se

présenter à vos yeux? Si le repentir le plus vif peut faire oublier ma

faute, vous devez me voir sans indignation. Sa voix était tremblante. Je

lui répondis que le galant homme faisait oublier l'imprudence du jeune

homme.--Vous ne connaissez pas toutes mes fautes, reprit-il; votre bonté

vient de me pardonner un crime: j'ai plus besoin que jamais de cette

même bonté. Il se tut après ces mots, et, quoique je l'entendisse, je

lui répondis que je ne connaissais pas la nouvelle offense dont il

voulait me parler.--Celle de vous adorer, me dit-il en collant un baiser

sur ma main. Il comprit par mon silence que ce crime était excusable; et

dans la crainte de m'ouvrir trop, je le quittai charmée de mon amour.

J'étais persuadée que, si Verland était sincère, il trouverait occasion

de me le prouver; il pénétra le motif de ma retraite, et me laissa

partir en souriant. J'entendis ses soupirs, les miens y répondaient au

fond du coeur. Que te dirais-je? Une seconde entrevue lui valut l'aveu

de ma tendresse et la permission de me demander à ma mère en mariage.

Elle le refusa: j'en fus au désespoir. Son refus irrita notre amour,

Verland en était accablé. Cette imprudente démarche nous ôtait tout

espoir; et, pour comble d'horreur, ma mère était ma rivale. Les éloges

prodigués à Verland la trahirent. Triste victime de la dévotion et de

l'amour, je n'osais demander à ma mère la cause du refus d'un homme

qu'elle croyait parfait. Je ne pus résister à la douleur; j'étais

furieuse contre ma mère et contre moi-même: mon amour était au comble.

Je voyais Verland tous les jours; nous étions inséparables. Croirais-tu

que jusqu'alors je n'avais point cédé à ses instances, le seul moyen de

mettre ma mère à la raison? Mais, attendrie par les larmes de mon amant,

pressée par son amour, vaincue par mon penchant, je prêtai l'oreille à

sa proposition de m'enlever: nous convînmes du jour, de l'heure et des

moyens.

Je ne voyais dans mon amour que le plaisir que j'allais goûter avec

Verland. Le lieu le plus affreux me paraissait un paradis, pourvu qu'il

fût avec moi. Le jour du départ arriva: j'allais sortir, une main

invisible m'arrêta. Arrivée sur le bord du précipice, j'en mesurai la

profondeur; effrayée, je reculai. Surprise de ma faiblesse, je voulus

étouffer ma raison; elle triompha; je rentrai, mes larmes coulèrent.

Indignée de ma lâcheté, je m'encourageais et m'effrayais. L'heure

pourtant avançait quel parti prendre? Hélas! je ne savais que penser. Un

rayon de lumière vint m'éclairer, et je fus tranquille: je vis un moyen

d'être à mon amant et de me venger de ma mère. Hélas! à quoi m'a servi

tant de prudence? A me plonger dans l'abîme! Peut-être aurais-je été

plus heureuse dans un pays inconnu: tout à moi-même, n'écoutant que mon

amour pour un mari qui m'aurait adorée, je n'aurais pas été esclave de

ces apparences qui m'ont perdue? Mais pourquoi m'abuser? J'aurais porté

dans un climat étranger le même coeur, la même fureur pour l'amour, et

ce caractère m'y aurait perdue comme il l'a fait ici.

Je fis à Verland le signe dont nous étions convenus, en cas

d'inexécution du projet: je remis au lendemain à l'informer de mes

raisons. Nous nous trouvâmes à l'église, il m'aborda sans dire mot; son

visage exprimait la douleur; je fus effrayée.--M'aimez-vous? lui

dis-je.--Si je vous aime! me répondit-il avec un transport de désespoir

qui l'empêcha d'en dire davantage.--Verland, repris-je, je lis votre

douleur dans vos yeux, mon coeur en est déchiré; plaignez-moi,

plaignez-vous d'un défaut de courage qui nous arracherait à notre

passion, si le désespoir ne m'avait pas suggéré le moyen de nous

conserver l'un à l'autre. Je ne doute pas de votre tendre amour, mais

j'en veux une preuve, puisqu'une mère cruelle s'oppose à nos désirs. Ah!

Verland, le rouge qui me couvre le visage ne vous dit-il pas quel est le

moyen que je veux employer?--Chère Monique, me dit-il en me serrant la

main, ton amour te fait il sentir la nécessité d'une chose que je t'ai

en vain souvent proposée?--Oui, lui répondis-je, vous ne vous plaindrez

plus; mais pour vous rendre heureux, je ne veux qu'un mot de votre

bouche.--Parlez; que faut-il faire?--Épouser ma mère, lui dis-je. La

surprise lui coupa la parole; il me regardait avec des yeux

égarés.--Épouser votre mère, Monique! que me proposez-vous?--Une chose,

lui répondis-je, dont je me repens. Votre froideur me dénote votre

amour, et votre indifférence m'éclaire sur ma passion. Ciel! ai-je pu

penser à un homme aussi lâche?--Monique, reprit-il tristement, à quoi

veux-tu réduire ton amant?--Ingrat, lui répondis-je, quand je surmonte

l'horreur de te voir dans les bras de ma rivale; quand, pour me livrer à

toi, pour jouir du plaisir de te voir, pour recevoir enfin tes caresses,

je sacrifie ma gloire, j'immole à ton bonheur ce que j'ai de plus cher,

tu trembles! Ai-je plus de force que toi? Non; mais tu n'as pas tant

d'amour.--C'en est fait, me dit-il alors, tu triomphes; j'ai honte de

moi-même, et nos coeurs doivent être sans remords. Charmée de son

courage, je promis de l'en récompenser le jour de ses noces; peut-être

n'aurais-je pas eu la force de l'attendre, si l'impatience de ma mère

n'eût pas été aussi vive que la mienne. Verland lui avait offert ses

voeux. Ravie d'une conquête qu'elle s'imaginait devoir à ses charmes,

elle se hâta d'en recueillir le fruit; il n'était pas fait pour elle. Le

mariage se célébra; la joie que j'en témoignai m'attira de ma mère mille

caresses que je payai par d'autres qui étaient moins sincères. Mon coeur

s'enivrait d'avance du plaisir de l'amour et de la vengeance. Verland

parut: il était adorable; mille grâces nouvelles animaient toutes ses

actions; le moindre sourire m'enchantait; les paroles les plus

indifférentes m'enflammaient; à peine pouvais-je contenir mes désirs. Au

milieu du tumulte, il trouva moyen de s'approcher de moi et de me dire:

J'ai tout fait pour l'amour, ne fera-t-il rien pour moi? Un coup d'oeil

fut ma réponse. Je sors, il s'échappe; j'entre dans ma chambre, il m'y

suit; je m'élance sur mon lit, il se précipite sur moi. Dispense-moi de

faire ici le récit des plaisirs que je goûtai, un seul mot te suffit

pour te les faire connaître: toi seul, cher père, toi seul as été plus

loin. O ma mère! m'écriai-je, au milieu de nos transports, que ton

injustice va te coûter cher.

Mon amant était un prodige; nous restâmes ensemble une heure qui ne vit

pas un moment d'intervalle. En vain les forces lui manquaient; semblable

à Antée, qui, luttant avec Hercule, ne faisait que toucher la terre pour

réparer les siennes, mon amant me touchait et revenait à la charge avec

plus de vigueur.

On nous cherchait partout; on avait même frappé à ma porte. Nous nous

séparâmes, crainte d'être suspectés. Verland gagna le jardin, où on le

trouva, comme il l'avait prévu. On le railla, on lui fit la guerre. Un

feint étourdissement vint à son secours, disant que, pour ne pas

troubler les plaisirs, il s'était retiré sans parler. Son air abattu,

occasionné par la fatigue qu'il venait d'avoir, aidait à faire croire ce

qu'il disait.

Ne doutant pas qu'on ne vînt encore me chercher dans ma chambre, je

dérangeai la portière qui bouchait le trou de la serrure et me mis à

demi prosternée devant un crucifix. Cela me réussit: on crut que les

plaisirs n'avaient pu me déranger de mes pieux exercices; de là une

nouvelle estime, une espèce de vénération pour moi. Remise enfin de mon

travail amoureux, je rejoignis la compagnie pour ne donner aucun

soupçon, en affectant de me prêter par complaisance à des

divertissements dont le plus doux avait déjà été pour moi.

Après le dessein formé de marier ma mère avec mon amant, je disposai

tout pour faciliter le moyen de nous voir, pour prévenir toute surprise

étant ensemble; j'affectai plus de dévotion, ne voulant pas être

interrompue dans mes prières; j'accoutumai le monde à ne point frapper

chez moi, la clef n'y étant pas. Verland, de son côté, accoutuma ma mère

à son absence, prétextant des affaires et se coulant dans mes bras.

Quoique contraints, nous n'étions pas dégoûtés de nos plaisirs: je les

croyais éternels, un moment me détrompa. Je rencontrai un jour une jeune

personne que j'avais connue autrefois; je lui demandai ce qu'elle

faisait en cette ville; elle me dit qu'elle n'y était attachée à

personne: je la pris pour ma femme de chambre. Mais, cher père, est-ce

avec toi que je dois feindre? Cette prétendue femme de chambre n'était

autre que Martin, dont ta soeur a dû te parler en te contant mon

histoire. Je ne l'avais pas vu depuis notre séparation. Il était encore

aussi joli, aussi aimable; son menton était à peine couvert de quelques

poils follets, blonds, que je lui coupais exactement. Martin était une

jolie fille aux yeux de tout le monde; il était pour moi d'un prix

inestimable.

J'avais instruit Martin de mon intrigue avec Verland. Heureux de me

posséder, il n'en était pas jaloux; j'étais charmée de sa docilité, je

l'étais encore plus de sa vigueur. J'avais arrangé sagement mes

plaisirs: Verland avait le jour; Martin, la nuit. Le jour ne

disparaissait que pour faire place à une nuit voluptueuse. Jamais

mortelle n'a joui d'une félicité plus parfaite: mais le plaisir est de

peu de durée; sa mesure est celle du tourment dont sa perte nous

accable.

Martin pouvait passer pour une fille jolie sous cet habillement.

L'ingrat Verland, hélas! pourquoi le traiter d'ingrat? n'étais-je pas

coupable, et mon coeur criminel? Verland trouva des charmes à ma

prétendue femme de chambre, et négligea sa maîtresse. Dédommagée par les

plaisirs de la nuit, je ne m'étais pas encore aperçue de l'indifférence

de Verland; il possédait si bien l'art de me persuader, que tous les

motifs de son absence me paraissaient justes. Si je le grondais, un

sourire, un baiser, apaisaient ma colère. Un jour de repos me le rendait

plus vigoureux. Il en vint jusqu'à me faire croire que l'intérêt de

notre plaisir rendait ces absences nécessaires: j'y consentis: Martin

suppléait au relâche.

Hier, jour infortuné et dont je ne dois me souvenir que pour le

détester, hier était un jour de repos pour Verland. Renfermée seule avec

Martin, et n'ayant pour témoin que l'amour, nous n'écoutions que ses

conseils. J'étais couchée sur mon lit; la gorge nue, les jupes levées et

les cuisses écartées, j'attendais que Martin reprît ses forces. Il était

nu, et, passant ma cuisse droite entre ses cuisses, me tenait d'une main

les tétons, et de l'autre caressait ma cuisse gauche. Tandis que ses

yeux et sa bouche cherchaient à rallumer son ardeur, Verland, que nous

n'attendions pas, entra et nous surprit dans cette attitude. Il eut le

temps de fermer la porte et d'accourir à nous avant que la frayeur nous

eût permis de changer de posture.--Monique, me dit-il, je ne blâme pas

tes plaisirs, mais tu dois avoir la même complaisance pour moi: j'aime

Javotte (c'est le nom que Martin avait pris), je me sens des forces

suffisantes pour vous contenter toutes deux. Dans le moment il veut

embrasser Martin, il le tire de mes bras, il porte la main et trouve...

Quelle surprise! Sans lâcher Martin, il me jette un regard

d'indignation; il n'ose faire éclater contre moi sa colère; mais tout le

poids en retombe sur la cause innocente. Son amour s'était tourné en

rage; il frappait impitoyablement le malheureux Martin, et c'était moi

qu'il frappait dans l'endroit le plus sensible.

Je me jette entre ces deux rivaux.--Arrêtez, dis-je à Verland en

l'embrassant; respectez sa jeunesse au nom de nos transports, au nom de

notre amour, Verland, ayez pitié de sa faiblesse, soyez sensible à mes

larmes. Il s'arrête, mais Martin, qui avait eu le temps de se

reconnaître, était devenu furieux à son tour. Il prend l'épée de

Verland, s'élance sur lui. Je fuis à cette vue, me sauve par un escalier

dérobé, j'accours ici, tu sais le reste.

Monique ne put achever sans verser des larmes.--Hélas! s'écria-t-elle, à

quel sort dois-je m'attendre?--Au plus heureux, lui dis-je; rassure-toi,

chère Monique; ce qui fait couler tes pleurs est peut-être sans objet.

Si c'est la perte de tes plaisirs, de plus grands la répareront bientôt.

Il m'était impossible de la garder encore dans ma chambre sans être

découvert, et je crus que le meilleur parti était de la présenter à la

piscine. Je ne craignais pas de lui promettre trop, en l'assurant que

les plaisirs dont elle avait joui jusqu'alors n'étaient qu'une faible

image de ceux qui lui étaient réservés. La piscine devait être un séjour

divin pour un tempérament tel que le sien.--Cher ami, dit-elle en

m'embrassant, ne m'abandonne pas; puis-je rester avec toi! Ton

consentement ou ton refus décidera de mon sort; si je te perds, je serai

malheureuse. Je l'assurai que nous ne nous quitterions jamais.--Je n'ai

plus, reprit-elle, qu'une inquiétude: pardonne ce dernier effort à un

amour dont tu vas devenir l'unique objet. Je sentis ce qu'elle n'osait

m'avouer. Je lui offris d'aller m'instruire du sort de ses amants et de

l'effet de sa fuite. Elle m'en remercia. Je la laissai seule, et je

sortis avec promesse de revenir bientôt.

Je m'informai dans la ville de ce qu'il y avait de nouveau. J'allai dans

le voisinage de Verland; rien n'avait transpiré, et je jugeai que tout

le désordre s'était borné à la fuite de Monique. Je revenais au couvent

quand j'aperçus le domestique, qui accourut à moi et me dit que le

révérend père André l'avait chargé de me donner une lettre, et un sac

d'argent de cent pistoles. Je crus d'abord que le père me chargeait de

quelques commissions. J'ouvris la lettre et j'y trouvai ces mots:

«Vous vous êtes trahi par vos précautions; on a ouvert votre chambre,

et on y a trouvé le trésor que vous ne vouliez pas faire voir à vos

frères; on s'en est saisi: on a mis cette personne à la piscine. Vous

connaissez le génie des moines: fuyez, père Saturnin; fuyez,

dérobez-vous aux horreurs d'une prison qui ne finirait peut-être

qu'avec votre vie.

«P. ANDRÉ.»

Je fus frappé comme d'un coup de foudre à la lecture de cette lettre. Un

accablement mortel m'ôta le sentiment. O ciel! m'écriai-je, que devenir?

Dois-je m'exposer à la vengeance monacale? Fuirai-je? Malheureux,

n'hésite point; ah! fuyons! Mais où fuir, où me sauver? La maison

d'Ambroise s'offrit à mon esprit éperdu comme l'asile le plus sûr contre

la crainte présente. Je pris une résolution courageuse, trop heureux que

la générosité du père André me dérobât au ressentiment monacal.

Ce ne fut pas sans douleur que je m'exilai d'un lieu où je laissais mon

plaisir et mon bonheur. Déchiré par mes remords, abattu par mon

désespoir, j'arrivai chez Ambroise. Toinette était seule; mon malheur

l'attendrit. Elle me secourut de son mieux et me couvrit d'un habit

d'Ambroise. Je partis le lendemain pour Paris, dans l'espérance d'y

trouver un état qui pût me dédommager de celui que je venais de quitter.

Je partis, après avoir secoué, comme les apôtres, la poussière de mes

souliers sur mon ingrate patrie; et, marchant à pied, un bâton blanc à

la main, j'arrivai à Paris. Je crus pouvoir braver alors la fureur

monacale. L'argent du père André et les secours de Toinette pouvaient me

conduire pendant quelque temps. Mon dessein était de chercher d'abord un

poste de précepteur, en attendant que la fortune voulût m'en trouver un

meilleur. Quelques connaissances que j'avais à Paris auraient pu me

servir, s'il n'eût été dangereux de les employer. Moyennant un retour

raisonnable, j'avais troqué mon habit de paysan contre un plus honnête.

Heureux si, en quittant le froc, j'en avais quitté les inclinations! Le

noir chagrin qui me dévorait me faisait croire que j'étais venu à bout

de déraciner cette mauvaise tige, ou que j'en triompherais aisément. Je

l'avais même juré: je voulais m'enchaîner par un serment, moi que les

liens les plus respectables n'avaient pu retenir. Que l'homme est

faible!

Aujourd'hui sous un casque et demain sous un froc,

Il tourne au moindre vent et tombe au moindre choc.

Je tombai; le choc ne fut pas violent, puisque ce ne fut qu'un coup de

coude qu'une coquine me donna en me disant: Monsieur l'abbé, voulez-vous

me payer une salade?--Plutôt deux, répondis-je, emporté par un mouvement

naturel. La réflexion vint aussitôt à mon secours, mais trop tard;

j'étais trop engagé pour reculer. Nous entrâmes dans une allée obscure

et étroite. Je pensai mille fois me rompre le cou dans un escalier

tortueux, dont les marches glissantes et inégales me faisaient trébucher

à chaque pas. Ma donzelle me tenait par la main. J'avouerai que, ne

m'étant jamais trouvé en pareil cas, je ne pouvais me défendre d'un

certain effroi qui parut de bon augure à ma conductrice: elle en aurait

ri si elle eût connu ma qualité. Nous arrivâmes enfin avec bien de la

peine à la porte du temple. Nous frappâmes; une vieille, plus vieille

que la sibylle de Cumes, vint ouvrir en entrebâillant la porte.--Mon

petit roi, me dit-elle, il y a du monde; attends un moment; monte plus

haut. Monter plus haut était bien difficile, à moins que de vouloir

monter au ciel. Une porte se présenta sous ma main qui s'ouvrit

d'elle-même. J'allai me retirer, crainte de trouver quelqu'un et de

faire soupçonner ma probité. L'odeur me rassura; c'était... Vous me

devinez.

Abandonné à moi-même, dans un endroit affreux, au bout du monde, dans un

pays perdu, avec des gens inconnus, je me sentis saisi d'une terreur

subite. Le danger que je courais s'offrit à mes yeux. Profitons, dis-je

en moi-même, de ce moment de clarté, sauvons-nous. Quelque chose de plus

puissant que la réflexion m'arrêta; il semblait qu'une mer immense se

présentât à mes yeux et m'empêchât de gagner le rivage: je m'élançais et

je me retenais aussitôt. Le ciel a-t-il gravé dans nos coeurs des

pressentiments de ce qui doit nous arriver? Oui, sans doute, et je

l'éprouvais. Dans le moment on ouvre la porte fatale, on m'appelle, je

descends; infortuné, je courais à ma perte, mais quelle joie délicieuse

devait la précéder!

J'entre d'un air timide à la lueur tremblante d'une lampe; je vais

m'asseoir sans parler; j'appuie le coude sur une table mal assurée; je

me couvre les yeux avec la main, comme si j'eusse voulu me dérober aux

réflexions qui venaient m'assaillir. Une quêteuse infernale s'avance: Je

me montre généreux, elle me remercie. Mon maintien triste surprenant les

prêtresses du temple, la vieille sibylle s'approche pour m'en demander

le sujet. Je la repousse brutalement: elle s'en plaint.--Laissez,

madame, lui dit la plus jeune, on peut avoir du chagrin.

Ce son de voix qui ne m'était pas inconnu, frappa mon coeur. Je

tremblai, et, craignant de porter les yeux vers l'endroit d'où venait de

partir cette voix, je les ferme et ne veux m'occuper que des mouvements

qu'elle vient de réveiller en moi; mais bientôt, me reprochant mon

indifférence, je veux m'éclaircir: je rouvre les yeux, me lève et

m'approche. Cieux! c'était Suzon! Ses traits, quoique changés par l'âge,

étaient trop gravés dans mon coeur pour les méconnaître. Je tombe dans

ses bras, mes yeux se remplissent de larmes, mon âme est sur mes

lèvres.--Chère soeur, lui dis-je d'une voix altérée, tu ne reconnais

plus ton frère? Elle jette un cri, et tombe évanouie.

La vieille, étonnée, accourt et veut secourir Suzon; je la repousse,

colle mes lèvres sur les lèvres de ma chère soeur, et ne veux que le feu

de mes baisers pour lui rendre la chaleur. Je la presse contre mon sein,

arrose son visage de mes larmes; elle ouvre des yeux humides de pleurs:

Laisse-moi, Saturnin, me dit-elle, laisse une malheureuse!--Chère soeur!

m'écriai-je, la vue de Saturnin t'inspire-t-elle de l'horreur? Tu lui

refuses tes baisers, tu lui refuses tes caresses. Sensible à mes

reproches, elle me donna les marques les plus vives de sa joie. La

gaieté reparut sur son visage; elle se répandit jusque sur la vieille, à

qui je donnai de l'argent pour nous apprêter à souper. J'aurais donné

tout: je retrouvais Suzon, n'étais-je pas assez riche?

On préparait le souper; je tenais toujours Suzon dans mes bras. Nous

n'avions pas encore eu la force d'ouvrir la bouche pour nous demander

quelles aventures pouvaient nous rassembler si loin de notre patrie;

nous nous regardions, nos yeux étaient les seuls interprètes de nos

âmes; ils versaient des larmes de joie et de tristesse; nous n'étions

occupés que de ces deux passions. Notre coeur était si rempli, notre

esprit si occupé, que notre langue était comme liée; nous soupirions; si

nous ouvrions quelquefois la bouche, nous ne prononcions que des paroles

sans suite; tout nous ramenait à la réflexion du bonheur d'être

ensemble.

Je rompis enfin le silence.--Suzon, m'écriai-je, ma chère Suzon! c'est

toi que je retrouve! Par quel heureux hasard m'es-tu rendue? Mais dans

quel lieu, ah! ciel!--Tu vois, me répondit-elle avec un visage accablé,

une fille malheureuse qui a éprouvé toutes les alternatives de la

fortune, presque toujours l'objet de sa fureur, et forcée de vivre dans

un libertinage que sa raison condamne, que son coeur déteste, mais que

la nécessité lui rend indispensable. Ton impatience, je le vois, attend

après le récit de mes malheurs; puis-je donner un autre nom à la vie que

j'ai menée depuis que je t'ai perdu? Moins sensible à la honte de te

révéler mes dérèglements qu'au plaisir de répandre ma douleur dans ton

sein, je vais te faire un aveu sincère de mes peines. Te le dirai-je,

c'est toi qui les as causées; mais mon coeur était de moitié, lui seul a

tout fait, il a creusé l'abîme où je suis plongée. Te souviens-tu de ces

temps heureux où tu me faisais une peinture naïve de ta passion

naissante? Je t'adorais dès ce temps-là. En te racontant les aventures

de Monique, en te découvrant nos mystères les plus cachés, je voulais

t'enflammer, je voulais t'instruire; je voyais avec plaisir l'effet de

mes discours. J'ai été témoin de tes transports avec Mme Dinville, et

tes caresses étaient autant de coups de poignard pour moi. Quand je

t'entraînai dans ma chambre, j'étais dévorée par un feu que tu ne

pouvais plus éteindre. C'est ici l'époque de mes infortunes. Tu as

toujours ignoré la cause de ce bruit affreux que nous entendîmes:

c'était l'abbé Fillot, ce scélérat vomi par les enfers et né pour le

supplice de mes jours. Il avait conçu pour moi un amour qu'il voulait

satisfaire à quel prix que ce fût; il avait choisi la nuit pour

l'exécution de son dessein; il s'était caché dans la ruelle du lit, et

profita de ta fuite pour venir se mettre à ta place. Hélas! il eut bon

temps d'une malheureuse que la frayeur avait fait évanouir; il fit ce

qu'il voulut. Ranimée par le plaisir et trompée par ma passion, je crus

le recevoir de mon cher Saturnin. Je comblai de plaisirs un monstre que

j'accablai de reproches quand je le reconnus. Il voulut m'apaiser par

ses caresses, je le repoussai avec horreur; il me menaça de révéler à

Mme Dinville ce que j'avais fait avec toi. L'indigne employait contre

moi les armes dont je pouvais me servir contre lui. Il obtint par ses

menaces ce que j'avais refusé à ses transports. Ainsi, j'accordais tout

à un homme que je détestais, et le sort m'arrachait des bras de celui

que j'aimais.

Le portier des Chartreux, ou mémoires de Saturnin écrits par lui-même · 第 11 / 12 段