«Elle avait, dit la _Vita Nuova_, une attitude et une démarche si

pleines de dignité, de grâce céleste, qu'on aurait pu dire d'elle ce

qu'Homère dit d'Hélène: «qu'elle paraissait fille, non d'un mortel, mais

d'un dieu.» À sa vue, l'enfant poëte sent à ces profondeurs qu'il

appellera plus tard le foyer le plus secret de l'âme, l'esprit de vie

tressaillir. Son cœur a des palpitations terribles. Il subit l'empire du

Dieu. Il s'y soumet. «Ecce deus fortior me!»

En ce moment solennel, qui passe inaperçu au milieu du tumulte de la

fête domestique, et dont notre raison ne saurait pénétrer le mystère, la

_Divine Comédie_ naît en germe dans l'esprit de Dante. Béatrice est

vouée à l'immortalité. Tous deux, sans que jamais aucun lien apparent

les unisse dans la vie réelle, ils sont unis d'un lien idéal et que rien

ne saurait rompre dans la mémoire des siècles.--Neuf années s'écoulent.

Durant cet intervalle, Dante ne voit plus Béatrice que de loin.

D'enfant, elle est devenue jeune fille. Un jour, comme elle passait,

vêtue de blanc, entre deux nobles dames d'un âge un peu plus avancé que

n'était le sien, on se rencontre: Béatrice se tourne vers Dante, le

salue, lui adresse la parole avec une ineffable courtoisie, et ce salut

le remplit d'une joie si vive, elle le jette en de tels transports,

qu'il court se renfermer dans sa chambre pour se recueillir et penser

tout à l'aise à son bonheur. Bientôt, comme accablé par l'émotion, il

s'endort. Béatrice lui apparaît en songe, portée sur une nuée de feu, et

ravie par l'amour jusqu'aux sphères célestes. À cette époque, Dante,

c'est lui qui nous l'apprend, s'était déjà exercé dans «l'art de rimer

des paroles.» Il met en vers sa vision; il l'adresse aux plus fameux

rimeurs de son temps, aux _fidèles d'amour_, en leur demandant de

l'expliquer. La réponse qu'il reçoit de Guido Cavalcanti donne naissance

à cette amitié glorieuse à laquelle toute sa vie il demeure aussi

fidèle, aussi dévot qu'à l'amour de Béatrice. Une autre réponse de Dante

da Maiano le traite de fou, et charitablement lui conseille l'ellébore.

C'est ce que vous auriez fait apparemment, Marcel; c'est ce que font

d'ordinaire les personnes sensées, lorsqu'elles sont consultées par les

hommes de génie.

MARCEL.

Le trait est sanglant.

VIVIANE.

Il a touché juste.

DIOTIME.

Ces sortes de bons avis, ces opinions du sens commun sur les premiers

essais du génie, formeraient un curieux chapitre dans l'histoire des

vocations contrariées. Il est bon quelquefois de se rappeler, pour se

tenir en garde contre les jugements téméraires, que le contrôleur

général Silhouette, par exemple, conseillait à Montesquieu de jeter au

feu le manuscrit de l'_Esprit des lois_; que le petit Michel-Ange fut

battu comme plâtre, «stranamente battuto,» par son père et par ses

oncles, pour avoir dessiné; qu'un des plus grands musiciens de notre

temps s'est vu contraint par ses parents à disséquer des cadavres; que

Herder trouvait à redire aux études de Gœthe, et demandait, impatienté,

«s'il n'y aurait donc pas moyen de lui faire lire autre chose que

l'Éthique de Spinosa.»

Le conseil est œuvre de prudence. La prudence est négative de sa nature,

d'où il suit que généralement les faibles font bien de suivre l'avis des

conseillers, mais que les forts font mieux de passer outre...

Vous n'avez pas oublié, Viviane, ce passage de la _Vita Nuova_ où notre

poëte rappelle, dans une prose digne de Platon, l'effet que produit sur

lui le salut gracieux de Béatrice?

VIVIANE.

Je n'en ai pas souvenir.

DIOTIME.

Il me revient si souvent à la pensée que je crois bien l'avoir retenu:

«Lorsque je la voyais paraître quelque part, écrit Dante, tout entier à

l'espoir de son salut ineffable, je ne me connaissais plus d'ennemi;

tout au contraire, je me sentais embrasé d'une flamme de charité telle,

que j'avais hâte de pardonner à quiconque m'avait offensé. Et mon unique

réponse à qui m'aurait alors demandé quoi que ce fût, c'eût été

_Amour!_»

VIVIANE.

Que cela est singulier d'expression!

DIOTIME.

Et plus singulier encore si l'on songe dans quelles circonstances cette

_flamme de charité_ s'allumait au cœur de Dante; combien était insolite

et prodigieux le besoin de pardonner dans cette Florence des guelfes et

des gibelins, des noirs et des blancs, barricadée, tendue de chaînes,

semée d'embûches, où la vengeance criait à tous les angles des rues, où

l'honneur commandait le meurtre.

Convenez qu'il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour ne voir là que

les jeux d'une imagination oisive, et pour ne pas reconnaître dans ces

accents inimitables la simplicité des affections profondes. Mais

continuons. Dante, comme la plupart des Florentins de son temps, était

possédé tout ensemble d'un grand désir de savoir et d'un grand besoin

d'agir. Les conjonctures étaient très-propices à ce complet

développement de la personnalité, qui fait l'homme à la fois propre à

l'action et capable de contemplation. On a beaucoup trop dit que la paix

fait fleurir les arts; que les temps calmes, que les gouvernements

réguliers favorisent l'éclosion des talents. Cela est faux comme la

plupart des sentences de la sagesse vulgaire. La Grèce, l'Italie,

l'Angleterre, la Hollande, toute l'Europe enfin, aux époques

révolutionnaires: Eschyle, Sophocle, Socrate, l'exilé Phidias, le

condamné Galilée, le régicide Milton, Lavoisier sur l'échafaud,

Condorcet qui n'échappe à l'échafaud que par le suicide, sans parler de

tant d'autres, montrent assez que le génie se plaît aux orages. Ce qu'il

faut à ses créations, comme aux créations de la nature, c'est la chaleur

et le mouvement; ce sont ces grands courants de la vie publique, qui,

dans les démocraties, plus que dans tous les autres États, mêlent et

combinent l'élément populaire, c'est-à-dire l'instinct, le sentiment,

l'imagination spontanée, avec l'élément aristocratique par excellence,

le goût, la réflexion, la délicatesse.

Jamais, peut-être, plus qu'au temps de l'Allighieri, ces courants de

chaleur, de lumière et d'électricité n'avaient pénétré ce que nous

appellerions aujourd'hui le corps social, ce que l'on appelait alors en

Italie la patrie, la cité: grands mots dont nous avons perdu le sens.

Tout le monde se connaissait, se jalousait, s'aimait ou se haïssait

fortement dans cette vivante Florence où le peuple enthousiaste et

railleur, prenant part à tous les progrès, convié à toutes les études,

véritablement souverain même dans les choses de l'esprit, déversait en

acclamations, en ostracismes, en attributs, en sobriquets, honorifiques

ou ironiques, la gloire ou l'ignominie sur les citoyens, nobles et

riches, chevaliers, artistes ou artisans, qui combattaient pour lui ou

contre lui sur la place publique. Il y avait assurément dans cette vie

florentine bien des périls; il s'y commettait bien des injustices. On y

voyait de rapides extinctions de familles. Les maisons, à peine

édifiées, étaient rasées de fond en comble; aucune propriété n'était

assurée contre la confiscation ou le pillage; d'iniques persécutions

abrégeaient l'existence; mais la chaleur et le mouvement étaient

partout, réparaient tout, entretenaient la fécondité des cœurs et des

esprits. Et toute cette guerre intestine, cette lutte acharnée des

instincts et des passions, produisait dans les régions de l'art quelque

chose d'analogue à ce qui se voit dans les grandes scènes de la nature:

au-dessus du combat, de la destruction, du carnage, au-dessus du

_struggle for life_, dirait Darwin, une majestueuse et calme apparence

de douceur, d'harmonie et de sérénité.

ÉLIE.

Je voudrais croire avec vous à ces effets merveilleux de la turbulence

démocratique. Athènes et Florence en sont des persuasions assez vives.

Mais chez nous, sous nos yeux, quel flagrant démenti à votre opinion!

Voyez ce qu'elle inspire aux arts, cette démocratie que vous vantez!

Regardez les édifices qu'elle se construit! Quelle pauvreté de l'esprit

et quelle ostentation de la matière dans ces masses monotones,

symétriques et froides, sans caractère et sans vie, dont on ferait

indifféremment, à l'occasion, des églises ou des théâtres, des casernes

ou des maisons de ville! Que diraient nos reines florentines, si elles

étaient condamnées à voir ce que, d'année en année, deviennent, sous la

main de nos _embellisseurs_, les palais du Luxembourg, du Louvre et des

Tuileries? Et notre grand Le Nôtre, le plus vraiment français entre les

artistes français, par la clarté, la logique, la mesure, par l'art

suprême de la composition, qu'aurait-il à répondre, ce Racine des

jardins, à vos démocrates affairés qui se plaignent que les

magnificences de son architecture végétale sont une gêne à la

circulation? Comment obtiendrait-il grâce pour ces solennels ombrages

qui annonçaient la demeure des demi-dieux, des héros, auprès de nos

spéculateurs de la Bourse qui voudraient là une rue pavée, afin

d'arriver plus vite à la grande bataille des cupidités?--Et ce

présomptueux palais de l'Industrie qui s'étale sottement, en nous

dérobant la vue de la coupole de Mansard, sur un des rares points de

Paris où l'on pouvait encore admirer la belle ordonnance d'un massif

d'arbres séculaires, ces galeries où la lumière entre à flots contrariés

par des ouvertures banales, et qui servent tantôt à l'exposition de

l'art étrusque, tantôt à l'exposition des bêtes à cornes, ces statues

qui déploient dans le brouillard leurs grands bras stupides, qu'en

dirons-nous, je vous prie?

DIOTIME.

Il ne faut pas rendre la démocratie responsable des circonstances dans

lesquelles elle se produit, et qui font qu'elle ne saurait avoir à

Paris, au XIXe siècle, le goût et la passion du beau qu'elle avait à

Florence au temps de Dante...

Nous l'avons laissé comme accablé sous la puissance de ce _Dieu plus

fort_, de cet amour de nature divine qui s'est emparé de lui dès avant

l'éveil des sens et de la raison. Mais il ne s'abandonne pas long-temps

lui-même dans ce ravissement de tout son être; bien au contraire. Comme

il arrive dans les grandes âmes, la passion exalte en lui le sentiment

de la personnalité, avec le besoin de l'excellence en toutes choses et

le vertueux désir d'une vie glorieuse. Il souhaite la gloire ardemment;

et non pas seulement cette gloire abstraite, telle que nous la concevons

dans nos sociétés vieillies, et dont le froid éclat ne resplendit que

sur les tombeaux; il en veut sentir à son front le rayon vivant. Avec la

naïveté de ces jours de florissante jeunesse où l'esprit se confondait

encore avec l'imagination, où toute pensée prenait figure, Dante

ambitionnait de ceindre, dans ce beau temple de Saint-Jean où il avait

reçu les eaux du baptême, la couronne de lauriers, «l'honneur des

empereurs et des poëtes,» comme parle Pétrarque. Pour l'obtenir, il

s'efforce de tout apprendre: il veut se mêler à tout, être le premier

partout. Dans l'intervalle qui s'écoule entre sa première rencontre avec

Béatrice et son exil, on le voit s'attacher à Brunetto Latini qui lui

enseigne la science et la philosophie; visiter les universités;

fréquenter l'atelier des peintres; rechercher les sociétés élégantes,

celle des femmes surtout, la conversation des poëtes et des artistes;

combattre «vigoureusement à cheval, nous dit Léonard Arétin, à la

bataille de Campaldino, dans les rangs des guelfes, ses amis et ses

proches; se signaler au siége de Caprona; participer activement aux

affaires de la commune; s'acquitter avec honneur d'importantes

ambassades; exercer les fonctions de _Prieur_ de la république: poëte,

soldat, citoyen, ami, amant passionné, homme enfin dans le sens le plus

élevé et le plus complet du mot, dans le sens qu'y attachait le poëte

antique.

Mais s'il nous importe assez peu de connaître avec détail, selon un

ordre chronologique, d'ailleurs très-contesté, les faits dont se compose

la carrière extérieure de Dante, il convient de nous arrêter à

l'événement qui imprime à l'ensemble de sa vie un caractère religieux; à

ce profond et douloureux ébranlement de son âme d'où devait sortir un

jour la _Comédie_, que ses contemporains, et après eux la postérité, ont

déclaré _divine_: il nous faut rappeler la mort de Béatrice.

Dante avait alors vingt-cinq ans. Il rentrait dans Florence, après la

victoire de Campaldino, où il avait eu tour à tour, et selon les hasards

de la journée, c'est lui-même qui l'écrit avec une simplicité antique,

«beaucoup de peur et beaucoup d'allégresse.» Il allait déposer ses armes

heureuses dans le temple de Saint-Jean, lorsqu'il apprit inopinément la

mort de Béatrice Portinari.

ÉLIE.

Mais, si j'ai bonne mémoire, Béatrice ne portait plus alors le nom de

Portinari, que vous lui donnez. La Béatrice de Dante, tout comme la

Laure de Pétrarque, était mariée; et, si elle n'avait pas onze enfants

comme l'angélique marquise de Sades, c'est uniquement parce que le temps

avait manqué.

DIOTIME.

Le mariage de Béatrice avec un gentilhomme de la maison de Bardi est un

de ces faits sur lesquels les commentateurs ont longuement disputé. Il

ne paraît plus douteux aujourd'hui qu'elle fut mariée, vers l'âge de

vingt-un ans, au chevalier Simon de Bardi. Quoi qu'il en soit, Béatrice

était frappée dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, le 9 juin

1290. Ce coup terrible jette notre poëte à la solitude. Il fuit toute

compagnie, il s'absorbe dans sa douleur. Chose grave, dans cette ville

des élégances attiques, Dante néglige tout soin de sa personne; il

demeure inculte de corps et d'esprit. Son ami Guido lui en fait de

tendres reproches.

«Que de fois, lui dit-il dans un sonnet charmant, je viens vers toi dans

la journée, et toujours je te trouve dans une attitude abattue; et je

déplore ces grâces de ton esprit, ces grands talents qui te sont ôtés.»

Les exhortations d'un tel ami et aussi cette forte vitalité qui est

propre au véritable génie arrachent Dante à son accablement; il ouvre

son esprit à la consolation. Comme plus tard Élisabeth d'Angleterre,

blessée dans ses royales espérances par l'abjuration du Béarnais, il lit

Boëce. Il étudie le traité de Cicéron sur l'Amitié; il cherche à

pénétrer le sens difficile des auteurs latins. Il assiste dans les

cloîtres à des discussions théologiques. Il trace sur ses tablettes de

belles figures d'anges. Sa douleur s'attendrit, son intelligence se

ranime. Il commence, dit-il, «à entrevoir beaucoup de choses.» Enfin,

une vision extraordinaire achève de le relever. La grande consolatrice

lui apparaît sous les traits de celle qu'il a aimée. «La fille

très-belle et très-sage de l'empereur de l'univers, nous dit-il dans le

langage hyperbolique du temps, celle à qui Pythagore a donné le nom de

Philosophie,» vient à lui et l'exhorte. À peu de temps de là, sous son

inspiration, il met la main à cet écrit mystique qu'il a intitulé la

_Vie nouvelle_. Il l'écrit tout d'un trait et le termine en annonçant la

résolution «de ne plus rien dire de cette bienheureuse (Béatrice),

jusqu'à ce qu'il en puisse parler d'une manière plus digne d'elle.» Il

confie à ceux qui le liront l'espérance de dire d'elle, un jour, «ce qui

n'a jamais été dit d'aucune femme.»

Remarquez, Viviane, ce travail latent, ce progrès de la consolation dans

les grandes âmes. Elle commence à naître quand, du sein de

l'accablement, de la prostration de toutes les facultés, se produit un

vague besoin de laisser couler les larmes, de donner une issue, quelle

qu'elle soit, au désespoir. À ce besoin correspond d'ordinaire une

circonstance fortuite, une voix du dehors qui nous rappelle à

nous-mêmes, un ami, un Guido Cavalcanti qui nous tend la main. L'âme

alors se soulève un peu et regarde autour d'elle. Elle cherche dans les

douleurs semblables à la sienne un écho sympathique. Elle généralise sa

souffrance, et, d'un état personnel, d'une misère en quelque sorte

égoïste, elle passe à la considération de la parité des misères

humaines. C'est là un grand progrès dans la consolation, parce qu'il

élève la tristesse sur les hauteurs de la philosophie. C'est ce progrès

que fit Dante en lisant le livre de Boëce. De la méditation des pensées

d'autrui, de l'impression reçue, de ce que j'appellerai la consolation

passive, qui vient à nous du dehors, par la voix de nos amis, de nos

proches dans la vie spirituelle; de ce premier degré d'acceptation

philosophique de la douleur, où s'arrêtent la plupart des hommes, les

plus doués s'élèvent encore à une région supérieure. Ils se sentent

pleins d'un grand désir de _confesser_ leur douleur. Ils veulent que son

objet soit connu, aimé, admiré de tous; ils le veulent exalté dans la

mémoire des hommes. C'est l'éveil de la faculté créatrice; c'est la

consolation suprême du génie. C'est, chez Dante, la _Vita Nuova_ et la

_Commedia_; chez Gœthe, _Werther_ et _Faust_.

MARCEL.

Brava, Diotime! j'admire votre éloquence. Mais ne me sera-t-il pas

permis de hasarder une observation?... Ne te fâche pas, Viviane, il me

semble que je garde depuis assez longtemps le plus humble silence. Je me

mords les lèvres de peur qu'il ne leur échappe quelque sottise.

DIOTIME.

Voyons, quelle est l'observation qui vous étouffe?

MARCEL.

Oh, mon Dieu! c'est au fond toujours la même. Votre très-grand esprit

prend son vol vers l'idéal, le tout petit mien s'accroche à la réalité.

Là où vous voyez Dante consolé par Boëce et la philosophie, adorant à

genoux la pure image de la bienheureuse Béatrice, je le vois, moi, qui

se distrait et se divertit dans la galanterie; épris en un clin d'œil

d'une jolie femme qui le regarde de sa fenêtre; amoureux,

perpétuellement amoureux à Florence, à Lucques, à Bologne, à Padoue; et,

en fin de compte, acceptant de la main de ses parents la plus bourgeoise

des consolations, celle d'une femme légitimement possédée, en vertu du

sacrement de mariage, et qui lui donne la bénédiction de six à sept

enfants, tant mâles que femelles! Je me rappelle bien avoir lu à sa

décharge que, à une des filles qu'il eut de Gemma Donati, il donne le

nom de Béatrice; te serais-tu contentée, Viviane, de ce singulier mode

de fidélité?

DIOTIME.

Béatrice ne s'en contentait pas non plus. Dans le Purgatoire, elle

adresse à Dante de sévères reproches. «Pourquoi t'es-tu éloigné de moi

après ma mort? lui dit-elle fièrement. Mon souvenir seul aurait dû te

maintenir dans la route de la vertu et t'élever toujours vers le ciel.»

Et Dante, les yeux baissés, muet, fait assez voir qu'il se sent

coupable. Tous les commentateurs, les uns après les autres, se sont

affligés de rencontrer dans un divin génie ces faiblesses humaines. Le

premier en date, Boccace, après avoir reproché à Dante ses amours

mondaines qu'il appelle sans euphémisme «sa luxure,» le tance vertement

au sujet de son mariage avec Monna Gemma. Ce n'est pas moi qui me

chargerai de le disculper. Voyons seulement, pour rester équitable, ce

qu'étaient alors l'amour et le mariage, et ne tombons pas dans l'erreur

commune qui nous ferait juger les hommes d'une époque selon la

conscience d'une autre.

MARCEL.

Je vous supplie de croire que je ne m'érige point ici en censeur. Bien

que j'aie assez mal profité des leçons du catéchisme, je n'ai pas oublié

mon Évangile. Je ne me sens ni le droit ni l'envie de jeter à Dante

amoureux la première pierre. Je proteste seulement contre l'hypocrisie

de cette désolation immense et de cette religion sévère du souvenir qui,

selon vous, enfanta la _Divine Comédie_.

DIOTIME.

L'amour de Dante pour Béatrice fut un amour platonique dans le grand

sens que ce mot gardait au moyen âge; dans le sens que lui donne, au

banquet de Platon, l'_Étrangère de Mantinée_, cette Diotime, de qui, un

jour, dans vos gaietés ironiques, vous m'avez infligé le nom. C'était

l'adoration de la beauté éternelle, dans sa plus exquise représentation

ici-bas, la femme; c'était le désir de la béatitude divine, exalté dans

les âmes par le désir non satisfait d'une béatitude humaine, dont la

femme était considérée comme le plus pur miroir; c'était une initiation,

un charme médiateur et purificateur; c'était en même temps une sorte de

possession séraphique. Mélange presque incompréhensible pour nous

d'ascétisme et de sensualité, pieuse équivoque qui donna au culte de

Marie une incroyable puissance, amena à Jésus tant d'épouses

passionnées, et dont le dangereux attrait ne s'explique que trop lorsque

l'on considère le délaissement où restèrent toujours dans le platonisme

christianisé à qui l'on a donné le nom de mysticisme, et le Père éternel

que l'on se figurait vieux, et le Saint-Esprit qui n'avait pas revêtu la

forme humaine! Ce qu'osaient dire de très-saintes femmes touchant leurs

noces spirituelles avec Jésus, cette _montagne de contemplation_ dont il

est si souvent parlé, où on _languit_, où l'on _meurt_, où l'on _vit

d'amour_, ces délectations du souper mystique d'une sainte Claire avec

un saint François, ces délires, ces extases, ces violences de

l'imagination, ces métaphores hardies renouvelées du Cantique des

Cantiques, aujourd'hui scandaliseraient nos timides esprits; alors,

elles édifiaient la communauté chrétienne, elles remplissaient le vide,

elles animaient la monotonie des cloîtres. Mais chez les hommes de la

vie publique, chez un Dante, homme de parti, poëte célèbre et

conséquemment recherché de toutes les femmes, un tel amour ne pouvait ni

dompter les instincts ni préserver les sens des séductions du siècle.

Lorsque Béatrice dit à son amant que son seul souvenir aurait dû régner

sur lui sans partage, elle exprime la théorie, l'idée de l'amour

platonique, où la beauté de l'âme a plus de part que la beauté du corps.

Elle rappelle un vertueux effort vers la perfection spirituelle, un

_desideratum_ beaucoup plus qu'un précepte qui n'aurait pu être

scrupuleusement observé par personne dans la vie réelle.

Quant au mariage, il était d'une mince considération parmi les esprits

d'élite, chez les _fidèles d'amour_ et les _fidèles de science_.

L'esprit chevaleresque des universités le dédaignait comme un lien trop

charnel. Rappelez-vous le refus opiniâtre d'Héloïse qui, tout éprise de

la gloire d'Abélard, ne saurait souffrir pour lui les embarras du ménage

et les tracas de la vie domestique. L'opinion sur ce point était

unanime. L'Apôtre, et avec lui la plupart des théologiens, rangeaient le

mariage parmi ces nécessités vulgaires que ne subissent point les

grandes âmes. De doctes religieuses enseignaient dans les couvents ce

qu'avaient décidé les cours d'amour: à savoir que le véritable amour ne

saurait exister entre les époux. On répétait, après Théophraste et

Cicéron, qu'il est impossible de donner à la fois ses soins à une épouse

et à la philosophie. On estimait glorieux, digne des poëtes et des

chevaliers, de célébrer sa maîtresse, sa dame, comme on disait alors; on

ne parlait jamais de la mère de ses enfants. Pas une seule fois, dans

ses nombreux écrits, Dante ne prononce le nom de Monna Gemma. Il n'a

jamais parlé de ses fils, de sa famille, bien qu'il parle constamment de

lui-même, de ses amis, de ses proches. Nous ne saurions plus rien

comprendre à ces mœurs; mais, dites-moi, les nôtres vaudraient-elles

beaucoup mieux? Qu'est-ce donc que l'amour aujourd'hui? Un passager

entraînement des sens, une faiblesse. Qu'est devenu chez nous le

mariage? Un contrat de vente honteux, qui cherche à s'ennoblir par

l'éclat, par l'ostentation des vaines cérémonies dont il s'entoure.

* * * * *

Depuis quelques instants Viviane était entrée en rêverie. Elle prenait

comme au hasard, quelque tige dans la gerbe de fleurs, et l'y remettait

aussitôt avec distraction... À ce moment, la couronne qu'elle oubliait

de tresser échappait à ses doigts. Elle tombait, elle se flétrissait sur

le sable, si, d'un mouvement plus prompt que la pensée, Élie ne l'avait

retenue.

DIOTIME.

Qu'avez-vous, Viviane? Vous voici toute pâle.

VIVIANE.

Ce n'est rien... Marcel, donne-moi mon châle. Le temps fraîchit un peu.

Si nous marchions?

DIOTIME.

Nous ferons sagement. Je crains que le froid ne vous ait saisie. Vous

voici _couleur de perle_ comme Béatrice; _couleur d'amour_, disait

encore l'Allighieri, ajouta Diotime en baissant la voix.

* * * * *

Dante et Goethe : dialogues · 第 2 / 23 段