Ils vivaient d'une vie pleine de trouble, mais forte et pass

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DANTE ET GŒTHE

DIALOGUES

PAR

DANIEL STERN

PARIS

M DCCC LXVI

À COSIMA

Ta naissance et ton nom sont italiens; ton désir ou ta destinée

t'ont faite Allemande. Je suis née sur la terre d'Allemagne; mon

étoile est au ciel de l'Italie. C'est pourquoi j'ai voulu

t'adresser des souvenirs où se mêlent Dante et Gœthe: double culte,

où nos âmes se rencontrent; patrie idéale, où toujours, quoi qu'il

arrive, et quand tout ici-bas nous devrait séparer, nous resterons

unies d'un inaltérable amour.

PREMIER DIALOGUE.

DIOTIME, ÉLIE.--Un peu plus tard, VIVIANE, MARCEL.

Ils marchaient sur la grève sans se parler. Ils s'étaient d'abord

entretenus de leurs amis et d'eux-mêmes, de leurs opinions sur les

choses du jour. Puis, insensiblement, le silence s'était fait. La

grandeur de ce lieu désert s'imposait à eux. La marée qui montait

lentement, en battant de ses flots le cap Plouha, imprimait à leur

esprit son rhythme solennel.--À quoi pensez-vous? dit enfin Élie.

DIOTIME.

La question est brusque. La réponse va vous surprendre... Je pense à

Dante.

ÉLIE.

À Dante!... ici! au poëte florentin, sur les côtes de Bretagne! Voilà

qui me surprend, en effet.

DIOTIME.

Ce site est véritablement dantesque. Regardez ces formidables

entassements de rochers, précipités les uns sur les autres! Voyez ces

blocs de granit aux flancs noirs, tout hérissés d'algues marines, que la

vague, en se retirant, laisse couverts d'écume, et que d'ici l'on

prendrait pour des monstres accroupis sur le sable! Écoutez les

gémissements du flot qui s'engouffre dans ces antres béants! Ne se

croirait-on pas aux abords d'un monde infernal? Tout à l'heure, à la

lueur blafarde de votre triste soleil, il me semblait lire sur ce pan de

roc taillé à pic l'inscription sinistre: _Per me si va_; et je voyais,

là-bas, dans cet enfoncement, l'ombre de Dante, qui s'avançait, pâle et

muette, vers les régions obscures.

ÉLIE.

Votre imagination confond mes faibles esprits. Vous franchissez d'un

bond l'espace et les siècles...

DIOTIME.

Le génie n'est jamais loin. Il est présent partout, comme Dieu. Combien

de fois ne l'ai-je pas éprouvé! Qu'un spectacle inaccoutumé de la nature

ou quelque événement soudain ébranle et trouble ma pensée, aussitôt, par

je ne sais quelle évocation secrète, qui se fait en moi comme à mon

insu, il me semble voir à mes côtés deux figures immortelles, deux

génies lumineux, dont la seule présence fait rentrer en moi la paix, et

en qui je vois toute chose se réfléchir, s'ordonner, s'éclairer, comme

en un miroir magique.

ÉLIE.

_Per speculum in enigmate_. N'est-ce pas ainsi que parlait saint Paul?

Il y a longtemps, Diotime, que je vous soupçonnais d'être tant soit peu

visionnaire!... Et ces deux génies sont Dante?...

DIOTIME.

Dante et Gœthe.

ÉLIE.

Dante et Gœthe!... étrange association de noms!

DIOTIME.

Pourquoi étrange?

ÉLIE.

Pourquoi?... Parce que ce sont bien les deux génies, les deux hommes les

plus opposés qui furent jamais.

DIOTIME.

Je ne les vois point opposés; tout au contraire.

ÉLIE.

Point opposés, bon Dieu! L'Italien du XIIIe siècle et le Germain du

XIXe! Le poëte catholique, qui chante en sa _Divine Comédie_

l'orthodoxie de saint Thomas et les catégories d'Aristote, et ce païen

panthéiste, qui cache sous la robe et le nom du réprouvé docteur Faust

les témérités de Spinosa et le système suspect de Geoffroy

Saint-Hilaire! Point opposés!

DIOTIME.

Ne vous arrêtez pas en si beau chemin; continuez. Quelle comparaison,

n'est-ce pas, entre le belliqueux enfant de la cité de Mars, entre le

noble fils du croisé toscan Cacciaguida, et le petit bourgeois d'une

ville marchande, dont le bisaïeul ferrait les chevaux, dont l'aïeul

tenait une auberge!

ÉLIE.

Ajoutons, puisque vous le souffrez, quel rapport entre le citoyen

héroïque que l'ardeur de ses passions jette aux guerres civiles, et qui,

proscrit, dépouillé, meurt bien avant l'âge, tout chargé de calamités,

tout ému de haine et d'amour pour son ingrate patrie; entre ce grand

imprécateur à la face sinistre, «qui allait en enfer et qui en

revenait,» et le rayonnant Apollon, qui se faisait appeler monsieur le

conseiller de Gœthe, anobli, décoré, ministre d'un grand-duc allemand,

froidement recueilli dans sa haute indifférence, observant les jeux du

prisme quand la Révolution française éclate sur le monde, et qui meurt

plein de jours, d'honneurs et de biens, au milieu des jardins qu'il a

plantés, au milieu des curiosités, des offrandes, que lui apportent, de

tous les points du globe, ses admirateurs à genoux!

DIOTIME.

Comme vous, je me suis étonnée, en ses commencements, de cette passion

de mon esprit qui le ramenait en toute occasion dans la compagnie de

deux poëtes aussi dissemblables. Je m'expliquais mal ce choix

involontaire qui me faisait emporter ensemble, partout où j'allais, les

deux petits volumes que vous regardiez hier sur ma table, et qui sont

devenus pour moi, à peu de chose près, ce que le bréviaire est pour le

prêtre: _La Commedia di Dante Allighieri_, et _Faust, eine Tragœdie von

Wolfgang Gœthe_. Je ne voyais pas trop le sens de cette double

prédilection. Mais comme elle était en moi véritable et obstinée, il me

fallut bien en trouver la raison; et c'est en cherchant cette raison que

j'en suis venue à pénétrer peu à peu jusqu'à ces profondeurs de la vie

idéale où nous sentons les harmonies, et non plus les dissonances des

choses.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Je veux dire... mais ce serait un long discours.

ÉLIE.

Ne sommes-nous pas de loisir?

DIOTIME.

Nous avons beaucoup marché sans nous en apercevoir; je me sens un peu

lasse.

ÉLIE.

Arrêtons-nous ici. Le vent se calme, l'Océan s'apaise. La marée ne

dépasse jamais ce rocher. Voici mon _plaid_ étendu sur le sable.

Asseyez-vous, Diotime. Prenez quelqu'une de ces figues que j'ai

apportées pour vous dans ce panier. Je les crois mûres, bien que venues

sous un ciel inclément.

DIOTIME.

Depuis les figues que je cueillais sur les bords du lac de Côme, dans

les jardins de la villa Melzi, je n'en avais pas goûté d'aussi

savoureuses.

ÉLIE.

Vous le voyez, notre soleil du Nord a ses caresses; nos landes, âpres et

rudes, ont leur douceur. Ce matin, en venant de Portrieux, vos regards

s'arrêtaient avec plaisir sur la pourpre de nos bruyères et sur les tons

rosés de nos champs de blés noirs. Ne me disiez-vous pas aussi que la

lumière qui descendait à ce moment sur nos campagnes vous rappelait les

brumes transparentes qui, à certains jours d'automne, enveloppent le

Lido?

DIOTIME.

En effet, la nature, en ses diversités les plus frappantes, a des

rappels soudains à la grande unité. Il en est ainsi des hommes de génie:

c'est le même Dieu, c'est le Dieu unique, éternel, qui parle par leur

voix sur des modes divers. Il ne tiendrait qu'à nous de l'y reconnaître.

ÉLIE.

Je vois où vous voulez en venir; et, si vous restez dans ces

généralités, je me garderai de vous contredire. Mais précisons davantage

et dites-moi, je vous prie, quels sont ces rappels, ces analogies, que

vous avez su découvrir entre deux œuvres où je n'ai jamais pu voir

qu'opposition et contraste?

Élie parlait encore, qu'on vit surgir à l'extrémité de la grève, en

pleine lumière, un point noir. Ce point noir se mouvait et venait vers

eux rapidement. Presque aussitôt, on put distinguer un cavalier et une

amazone, dont la robe flottante semblait poussée par le vent et le

défier de vitesse. Un lévrier de grande taille courait devant les

chevaux. Il bondissait de rocher en rocher. Tout d'un coup, il s'arrête:

il venait d'apercevoir son maître, assis aux pieds de Diotime; et

peut-être aussi, qui sait? le panier ouvert entre eux deux, qui

promettait à son appétit quelques reliefs. Quoi qu'il eu soit, d'un

trait, _Grifagno_ franchit l'espace; il se jette sur Élie avec une

impétuosité folle, renverse le panier, les figues, et, de son long

museau désappointé, les culbute sur le sable. Tout cela avait été

l'affaire d'un clin d'œil. Dans le même temps, la svelte amazone

arrivait à fond de train. Elle sautait lestement à bas de son cheval,

détachait de la selle une gerbe de fleurs sauvages, et s'avançait vers

Diotime avec un air gracieux.

DIOTIME.

Quelle surprise! Nous ne vous attendions plus.

VIVIANE.

C'est par hasard que nous vous rejoignons. Nous reprenions la route de

Portrieux, pensant vous y trouver, quand Marcel s'est avisé de demander

au garde-côtes s'il ne vous aurait point vus. C'est ce brave douanier

qui nous a dit que vous aviez laissé la voiture à Tréveneuc et que vous

deviez être encore par ici quelque part.

ÉLIE.

Le cap Plouha a exercé sur nous sa magie. Diotime a eu des visions, j'ai

fait des rêves. Les heures ont glissé sans bruit, comme ces voiles qui

disparaissent là-bas à l'horizon. Et quand nous nous en sommes aperçus,

au lieu de hâter le retour, nous avons décidé de rester ici jusqu'au

soir.

MARCEL.

Et l'on vous dérangerait en y restant avec vous?

Viviane n'attendit pas la réponse. Prenant des mains de son frère un

épais manteau qu'elle roula en coussin, elle s'assit auprès de Diotime.

Marcel fit signe à des enfants de pêcheurs, qui cherchaient des crabes

dans les rochers, de venir tenir les chevaux. Le lévrier haletant

s'étendit tout de son long sur le bout du plaid d'Élie. Et, chacun ainsi

établi à sa guise, la conversation reprit son cours.

VIVIANE.

De quoi parliez-vous donc quand nous vous avons surpris? Vous m'aviez

tout l'air de dire de fort belles choses.

ÉLIE.

Voilà qui s'appelle deviner. Diotime était en verve. Elle entreprenait

de me persuader que la _Comédie_ de Dante et le _Faust_ de Gœthe sont

deux œuvres tout à fait semblables.

DIOTIME.

Je n'ai pas dit tout à fait, mais très-semblables.

VIVIANE.

À la bonne heure. Vive le paradoxe! Depuis quelques jours, ne vous

déplaise, nous échangions avec une satisfaction assez plate des vérités

incontestables. J'ai grand besoin de stimuler mes esprits... Eh bien!

Diotime, parlez. Persuadez-nous. Par Apollon et les Muses! je jure de

vous décerner le prix d'éloquence. Si je n'ai pas pour vous couronner

les violettes et les bandelettes d'Alcibiade, je saurai du moins tresser

ces verveines avec assez d'art pour qu'elles n'offusquent point votre

grand front lumineux.

DIOTIME.

Une couronne, des belles mains de la fée Viviane! voilà de quoi tenter

mon ambition. «Les ailes m'en viennent au dos,» auraient dit vos amis

d'Athènes.

VIVIANE.

Eh bien! déployez-les. Parlez.

DIOTIME.

Laissez-moi me recueillir un peu.

Viviane mit un doigt sur sa bouche. Chacun se tut. Après quelques

instants, Diotime continua d'un ton grave.

DIOTIME.

L'analogie première que je vois entre le poëme de Dante et le poëme de

Gœthe, c'est que tous deux ils embrassent, ils élèvent à son expression

la plus haute l'idée la plus vaste qu'il soit donné à l'homme de

concevoir: la notion de sa propre destinée dans le monde terrestre et

dans le monde céleste; le mystère, l'intérêt suprême de son existence en

deçà de la tombe et au delà; le salut de son âme immortelle. Le sujet de

la _Comédie_ et le sujet de _Faust_, ce n'est plus, comme dans l'épopée

antique, une expédition guerrière et nationale, la fondation de la cité

ou de l'État; c'est la représentation des rapports de l'homme avec Dieu

dans le fini et dans l'infini; c'est le grand problème du bien et du

mal, tel qu'il s'est agité de tout temps dans la conscience humaine,

avec la réponse qu'y donnent, selon la différence des âges, la religion,

la philosophie, la science, la politique.

ÉLIE.

Pardon. Ce que vous dites ne s'appliquerait-il pas également bien au

_Paradis perdu_ de Milton, à la _Messiade_ de Klopstock?

DIOTIME.

Pas entièrement. D'ailleurs, ce n'est là qu'un point touché de ma

comparaison. Nous allons la serrer de plus près. Remarquez d'abord que

les deux poëmes, tout en étant l'expression d'une préoccupation

permanente et universelle de l'esprit humain, sont aussi l'expression

particulière des préoccupations d'une époque et d'une nation. La Comédie

dantesque est un monument historique où se perpétuent à jamais les

croyances, les doctrines, les passions, et surtout les terreurs du moyen

âge. Dans _Faust_, la postérité la plus reculée sentira les conflits,

les angoisses, les défaillances, mais surtout l'espoir intrépide de la

génération qui vit le jour à la limite du XVIIIe et du XIXe siècle, dans

ce moyen âge nouveau entre une société qui finit et une société qui

commence, entre la dissolution et la renaissance d'un monde.

Mais cette représentation, cette image d'un siècle, elle va prendre,

selon le génie qui l'a conçue, un tempérament de race et de nationalité.

Par Dante, elle sera latine et toscane; de Gœthe, elle recevra le

souffle de la vie germanique; car, et notez bien cette similitude, on a

pu dire avec une égale justesse, de Gœthe, qu'il était le plus allemand

des Allemands; de Dante, qu'il était le plus italien des Italiens qui

furent jamais.

Ce n'est pas tout. Malgré ce grand air de race et de nationalité qu'ils

donnent à leur création, ni Dante ni Gœthe n'y disparaissent, comme

l'ont fait dans leurs poëmes Homère, Virgile, Lucrèce, et plus tard

Camoëns, Milton, Klopstock. Bien au contraire, Dante entre en scène dès

les premières lignes de sa _Comédie_: il en est l'acteur principal;

Virgile et Béatrice le conduisent; les réprouvés et les élus

s'entretiennent avec lui; il reconnaît, dans l'enfer, dans le purgatoire

et dans le paradis, ses amis et ses proches; on lui prédit sa gloire

future. Il est enfin le seul lien entre les personnages épisodiques qui

passent devant nos yeux; et l'intérêt, la réalité sensible de ce

merveilleux voyage à travers l'éternité, ce sont les impressions du

voyageur qui le raconte. Quant à Gœthe, sans se nommer, il se fait assez

connaître dans son héros. Tout ce qu'il a senti, rêvé, pensé, voulu,

écrit déjà dans ses ouvrages antérieurs, il le met dans la bouche du

docteur Faust. Sous ce masque transparent, il nous livre le secret de sa

vie, son idéal. Et c'est ici, Élie, que la ressemblance devient

surprenante. À travers un intervalle de cinq siècles, chez des hommes

dont vous avez justement signalé l'extrême opposition de race, de nature

et de condition, cet idéal où tendent les aspirations de Faust et qui

resplendit dans les visions de Dante, est exactement le même: c'est

l'amour infini, absolu, tout-puissant de l'éternel Dieu, attirant à soi,

du sein des réalités périssables de l'existence finie, l'amour de la

créature mortelle. Et, chez tous les deux, c'est l'être excellemment

aimant, c'est la femme, vierge et mère, qui sert de médiateur entre

l'amour divin et l'amour humain; c'est Marie pleine de grâce, vers qui

montent les prières exaucées de Béatrice et de Marguerite; c'est la

_Mater gloriosa_, la reine du ciel, qui accorde à Dante la vision des

splendeurs, à Faust la connaissance de la sagesse de Dieu. La _Comédie_

de Dante et la tragédie de Gœthe ont un même couronnement. Le dernier

vers du poëme dantesque célèbre l'amour qui meut le soleil et les

étoiles. «L'amor che muove il sole e l'altre stelle.» Le chœur mystique

par qui se termine le poëme gœthéen chante «l'Éternel-Féminin,» «Das

Ewig-Weibliche,» qui nous élève à Dieu. Seraient-ce là, Viviane, des

analogies qu'il m'ait fallu chercher d'un esprit de paradoxe?

VIVIANE.

L'aspect sous lequel vous nous faites entrevoir ces deux poëmes me

semble nouveau.

DIOTIME.

En Allemagne, où, dans les représentations scéniques de _Faust_, la

salle entière dit les vers du poëte simultanément avec l'acteur qui les

déclame et dans un sentiment à peu près semblable à celui des dévots qui

chantent la messe en même temps que l'officiant, où l'on connaît la

_Divine Comédie_ tout aussi bien, mieux peut-être qu'en Italie, je

risquerais fort de ne rien dire sur ce sujet qui ne parût une banalité.

Mais en France, il n'en va pas ainsi. Un écrivain satirique a observé

que nous autres Français, nous voulons tout comprendre de prime abord,

et que ce que nous ne saurions saisir de cette façon cavalière, nous le

déclarons, sans plus, indigne d'être compris. De là vient que, malgré

les travaux considérables de Fauriel, d'Ozanam, de Villemain, d'Ampère,

malgré les traductions de Rivarol, de Brizeux, de Lamennais, de

Ratisbonne, si l'on parle chez nous de la _Divine Comédie_, c'est

toujours exclusivement de l'Enfer, la plus dramatique et la moins

obscure des trois _Cantiques_. Pareillement, lorsqu'on discute avec un

Français des mérites de _Faust_, on s'aperçoit bien vite que ses

arguments ne s'appliquent jamais qu'à la première partie, c'est-à-dire à

la moitié environ du poëme, à la plus dramatique aussi, sans doute, à la

plus émouvante, j'en conviens, mais qui n'en laisse pas moins le sens

philosophique de l'œuvre en suspens, et qui semble même lui donner un

dénoûment en complet désaccord avec la pensée de Gœthe.

On ne peut s'empêcher de sourire lorsqu'on se rappelle quelques-uns des

graves jugements portés par la critique française et par les _honnêtes

gens_ sur Dante ou sur Gœthe. Depuis Voltaire, qui appelle la Comédie un

_salmigondis_, jusqu'à M. Alexandre Dumas, qui préfère à Faust

Polichinelle, on rencontre une grande variété d'opinions grotesques.

Mais poursuivons nos rapprochements... à moins toutefois que ma

dissertation ne vous semble déjà suffisamment longue.

VIVIANE.

Ma couronne est à peine commencée. Voyez comme ces pavots rouges se

détachent parmi ces verveines! Vous savez que la nuit on les voit tout

lumineux, entourés d'une auréole comme l'auréole des saints. Cela ne

fait pas doute. C'est Linné et votre grand Gœthe qui le disent... mais

continuez.

DIOTIME.

On a comparé Dante (c'est le philosophe Gioberti, si je ne me trompe) à

l'arbre indien açvattha qui, à lui tout seul, par l'infinité de ses

rameaux et de ses rejetons, forme une forêt. L'image serait applicable à

Gœthe, et j'y voudrais ajouter, pour tout dire, que la vaste cime de

l'arbre s'étend au loin dans l'espace éthéré, tandis que ses racines

plongent au plus avant de la masse solide. La _Divine Comédie_ et

_Faust_, qui s'élèvent aux plus grandes hauteurs de la spéculation

métaphysique, prennent leur ferme appui dans le fond même des croyances

populaires. Ni Dante ni Gœthe n'ont inventé leur sujet; l'un et l'autre

l'ont reçu d'un poëte plus puissant qu'eux-mêmes, du peuple. Ils ont

écouté la voix de cet _Adam_ toujours jeune, que le Créateur a doué du

pouvoir de nommer les choses de leur nom véritable et de figurer, dans

ses fictions naïves, les grands aspects de l'âme et de la vie humaine.

Le voyage en enfer, la vision surnaturelle des lieux où s'exerce la

justice divine, était, vous le savez, une donnée familière aux

imaginations du moyen âge. Depuis le VIe siècle, la tradition s'en était

accréditée. Sortie des monastères, elle s'était répandue dans tous les

rangs de la société laïque. La plus fameuse de ces légendes, celle du

purgatoire de saint Patrice, d'origine celtique, avait été écrite en

vers et en prose, dans la langue latine d'abord, puis dans les langues

vulgaires. Celle du frère Albéric, moine du Mont-Cassin, qui se rapporte

à la première moitié du XIIe siècle, et celle de Nicolas de Guidonis,

moine de Modène, qui racontait en 1300, l'année même que Dante voulut

prendre pour date de sa vision, les merveilles qu'il avait vues dans

l'autre monde, étaient devenues populaires en Italie, de telle sorte que

la représentation de l'enfer sur le pont _alla Carraia_, pendant les

fêtes de mai 1304, fut l'un des principaux divertissements des

Florentins et l'occasion d'une horrible catastrophe.

Quant à la légende qui forme le cadre du poëme de Gœthe, elle remonte,

dans sa donnée générale du pacte avec le démon, au commencement du VIe

siècle; mais elle ne devient essentiellement germanique, elle ne prend

le nom du docteur Faust que vers la fin du XVIe, en se rattachant tout à

la fois à l'invention de l'imprimerie, considérée longtemps par le

peuple comme une œuvre diabolique, et à la Réformation, que la

catholicité tout entière attribuait aux suggestions de Satan.

Le héros de la légende allemande (je laisse de côté celles qui se

produisent dans le même temps en Angleterre, en Hollande, en Pologne)

est un certain Jean Faust, qui mène avec lui le diable sous apparence de

chien, qui procure par magie à l'empereur d'Allemagne ses victoires en

Italie, et qui s'entretient longuement à Wittenberg avec son compatriote

Mélanchton. C'est à ce docteur nécromant que se rapportent les peintures

et les rimes que l'on voit encore aujourd'hui à Leipzig, dans la fameuse

cave d'Auerbach. C'est ce Jean Faust qui se signe «philosophus

philosophorum,» qui figure dans les _Sermons de table_ (Sermones

convivales) des théologiens protestants; qui devient, en empruntant

quelques traits au _Kobold_ du foyer domestique, le héros du théâtre des

marionnettes, se répand en mille variantes par toute l'Allemagne, et

dont l'histoire authentique paraît enfin imprimée à

Francfort-sur-le-Mein, pendant la foire d'automne de l'année 1587. Une

préface de l'éditeur l'offre en exemple à toute la chrétienté et lui

présente, comme un salutaire avertissement, la fin lamentable du

téméraire docteur, abominablement trompé par les ruses du diable.

Le sens de ces deux légendes est exactement le même. Malgré le mélange

qui s'y introduit, comme dans presque toutes les créations du moyen âge

et de la renaissance, d'éléments empruntés à la mythologie païenne, il

est parfaitement chrétien. La vision de l'enfer, du purgatoire et du

paradis, a pour objet de ramener par la certitude des récompenses et des

châtiments éternels, par une salutaire frayeur et par une espérance

vive, les âmes qu'ont entraînées au péché l'orgueil de la science et les

concupiscences de la chair. La tentation de Faust, permise par Dieu

comme la tentation de Job, et le voyage en enfer ne sont, dans la

conscience populaire, autre chose qu'une exhortation à bien vivre.

C'est en prenant ces données, telles que les avait conçues le génie du

peuple, que Dante et Gœthe ont créé chacun un poëme d'une originalité

inimitable, dont on peut prédire, à coup sur, qu'il ne cessera jamais

d'intéresser les esprits, à moins que, par impossible, les hommes ne

cessent un jour de s'intéresser à ce qu'il y a ici-bas de plus divin

tout ensemble et de plus humain: au mystère même de l'art dans ses

rapports avec cet insatiable désir de l'infini, qui repose au plus

profond de la nature humaine.

Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment à considérer ce travail

d'appropriation qui s'accomplit de la même manière dans la généreuse

intelligence de nos deux poëtes, et que nous nous remettions sous les

yeux ce qu'étaient les temps où ils vécurent?

VIVIANE.

Assurément. Je suis tout oreilles.

DIOTIME.

Je m'engage là bien témérairement, et je crains que ma mémoire ne me

fasse défaut.

ÉLIE.

De ceci, ne vous mettez point en peine; vous nous avez maintes fois

prouvé qu'elle ne se fatigue pas plus que votre imagination.

DIOTIME.

Eh bien, soit! Lorsque Dante ou Durante des Allighieri (la coutume

florentine voulait qu'on s'appelât tantôt d'un sobriquet, tantôt d'un

diminutif: Dante pour Durante; Bice pour Béatrice) naissait à Florence,

au mois de mai de l'année 1265, les peuples italiens, comme vous savez,

devançaient en culture tous les autres peuples.

Ils vivaient d'une vie pleine de trouble, mais forte et passionnée, où

leur génie inventif s'essayait, sous les formes les plus variées, aux

arts de la guerre et de la paix, aux institutions civiles et politiques.

L'Italie était alors le centre et comme la force motrice de la

civilisation. Il y avait à Rome un pape et un peuple qui tenaient de

leur antique et noble origine le droit de faire des empereurs, et qui

avaient restauré ce grand nom d'empire romain, le plus grand, dit

Fauriel, qui eût été donné à des choses humaines; dans les Deux-Siciles,

un royaume féodal, une dynastie florissante qui cherchait la gloire et

la gaieté des lettres; à Venise, une oligarchie opulente, et profonde

déjà dans sa politique; à Milan, une seigneurie nouvelle, tyrannique,

mais remplie d'habileté; à Florence enfin, une démocratie vive et

hardie, exercée aux affaires par un gouvernement électif et de courte

durée, et chez qui s'éveillaient ces nobles curiosités dont la

satisfaction allait prendre dans l'histoire le nom de _Renaissance_;

partout, sous l'action opposée des ambitions papales et impériales, des

soulèvements, des ligues, des conjurations, des guerres civiles où se

trempait dans le sang italien le tempérament italien; des chocs violents

d'où jaillissait la flamme d'un patriotisme exalté; des haines sauvages,

des vertus héroïques, tous les excès, tous les emportements d'une

société sans règle et sans frein, où se produisaient aussi, par

contraste, chez un grand nombre d'âmes, le dégoût des choses d'ici-bas,

l'amour contemplatif, mystique et visionnaire des choses éternelles.

Les dissensions civiles ne faisaient pas de trêves sur les bords de

l'Arno. Au dire des chroniqueurs, le sang étrusque de Fiesole et le sang

romain de Florence n'avaient jamais pu ni se mêler ni s'accommoder.

Fondée sous l'invocation du dieu Mars, qui devait à jamais la rendre

inexpugnable, l'antique cité païenne n'avait subi qu'en frémissant la

loi tardive de saint Jean-Baptiste, et l'idole offensée du dieu, chassé

de son temple, se vengeait en soufflant au cœur des Florentins le feu

des discordes. Sur les rives d'un fleuve tranquille, entre des collines

charmantes où l'abeille faisait son plus doux miel, sous un ciel d'une

incomparable sérénité, Florence, retranchée derrière ses murs épais,

toute hérissée de tours, de châteaux crénelés qui se défiaient l'un

l'autre et provoquaient l'ennemi du dehors, apparaissait au loin dans la

campagne, fière et dominatrice.

Après une longue suite de fortunes diverses, favorable un jour au parti

guelfe, un jour au parti gibelin, la cité, vers cette époque, restait

aux guelfes. Ils y avaient établi le gouvernement populaire. La commune,

organisée en corporations armées, souveraine en ses délibérations, mais

ombrageuse à l'excès et pleine de ressentiments, avait exclu les grands

de presque toutes les magistratures. Elle infligeait, comme un

châtiment, la noblesse aux familles qui encouraient sa disgrâce. On

devenait noble ou _Magnat, Sopra Grande_, comme on disait, pour cause

d'empoisonnement, de vol, d'inceste. Toute personne noble, si elle

voulait se rendre apte au gouvernement de la chose publique, devait

renier son ordre en se faisant inscrire dans les corporations sur les

registres des arts.

C'est là, sur un registre des arts majeurs (celui des médecins et des

apothicaires), que se lisait, de 1297 à 1300, le nom patricien de _Dante

d'Aldighiero degli Aldighieri, poeta fiorentino_.

MARCEL.

Dante médecin! peut-être apothicaire! Voici qui me gâte furieusement ses

lauriers et sa Béatrice!

DIOTIME.

Aux temps dont nous parlons, Molière lui-même n'eût pas trouvé là le

plus petit mot pour rire. Les apothicaires étaient lettrés. C'est chez

eux que l'on achetait les livres, chose alors si rare et si respectée.

La médecine était considérée, avec la théologie et la jurisprudence,

comme une science à part, au-dessus de toutes les autres. Elle était

venue des Arabes avec l'algèbre; elle en parlait la langue abstraite. Un

chirurgien qui remettait un membre, faisait une _équation_, il

s'appelait alors, en Italie, comme encore aujourd'hui en Espagne et en

Portugal, un _algebrista_. Comme les médecins orientaux, les médecins

italiens entourés du prestige de l'astrologie qu'ils pratiquaient

presque tous, étaient très-influents dans l'État. Ils devenaient

ambassadeurs, évêques. Ils portaient un costume d'une grande richesse,

on les comblait d'honneurs. On les persécutait aussi; l'Inquisition

avait l'œil sur eux, craignant ce qu'elle appelait les profanations de

l'anatomie, sévèrement interdite par le souverain pontife. Le célèbre

Pierre d'Abano fut deux fois condamné par les inquisiteurs. Après sa

mort, pour sauver ses restes des flammes, il ne fallut rien de moins que

les sollicitations du peuple de Padoue et l'intervention directe du

pape, à qui Pierre d'Abano avait donné des soins dans une grave maladie.

ÉLIE.

Serait-ce, par hasard, en sa qualité de médecin, que Dante fut menacé et

forcé d'écrire son _Credo_?

DIOTIME.

Non. Ce fut pour avoir mis des papes en enfer et des païens en paradis,

que, pendant son exil à Ravenne, il fut mandé et interrogé par

l'inquisiteur. J'ajoute que ce _Credo_ est d'origine suspecte, bien

qu'il figure dans quelques éditions très-anciennes des œuvres de

Dante.--Mais retournons à Florence. Vous rappelez-vous, Élie, le tableau

que fait Dino Compagni de cette période animée qui s'écoule entre la

venue de Charles de Valois et la descente en Italie de l'empereur Henri

VII? L'historien, plein de colère, nous montre sous un aspect tout à

fait dantesque sa ville natale en proie aux factions, à la licence des

mœurs. La belle cité où il a vu le jour et qu'il aime d'une tendresse

passionnée, devient sous son pinceau la forêt des vices, un enfer...

ÉLIE.

Je croirais qu'il a quelque peu forcé les couleurs. Cet enfer ne paraît

pas avoir été trop horrible. On s'y divertissait passablement, si je

m'en rapporte à Villani, qui a vu les choses d'aussi près que Dino

Compagni. Que dites-vous de ces fêtes dont il nous fait la description

avec tant de complaisance? Que vous semble de ces belles dames, de ces

galants cavaliers vêtus de blanc et couronnés de fleurs, qui se

réunissaient deux mois durant sous la présidence d'un _Seigneur

d'amour_, qui dansaient, chantaient, rimaient, riaient sans fin; s'en

allaient cavalcadant par la ville, au son des instruments de musique;

tenaient soir et matin table ouverte où venaient, des deux bouts de

l'Italie, des baladins, des jongleurs, des gentilshommes, allègres et

plaisants à voir?

DIOTIME.

C'était le temps des contrastes. Malgré la fureur des guerres civiles,

ou plutôt à cause de ces fureurs, qui faisaient la vie si précaire, on

avait hâte de jouir. Chateaubriand a dit sur la Révolution française un

mot qui m'a frappée, et qu'on pourrait appliquer à presque tous les

moments tragiques de l'histoire: «En ce temps-là, il y avait beaucoup de

vie, parce qu'il y avait beaucoup de mort.»

Disons aussi, à l'honneur du peuple florentin, qu'il avait le goût inné

des élégances, et que, tout en chassant des conseils de la république

une aristocratie oppressive et insolente, tout en fondant une démocratie

dont le travail était la loi, il avait su y garder les grâces

patriciennes, l'amour du beau parler, des belles manières, l'instinct

des plaisirs délicats. Florence, où le commerce amenait la richesse et

qui, dès cette époque, surpassait Rome en population, était le lieu

privilégié des compagnies agréables. L'amour, la poésie amoureuse, y

semblaient, même aux hommes les plus graves, la principale affaire.

Selon Dante, qui devait le savoir, la poésie italienne avait pour

origine le désir de _dire d'amour_ aux femmes qui n'entendaient pas le

latin; Dante ajoute qu'il était malséant d'y parler d'autre chose. La

beauté, à qui les chroniqueurs florentins rapportaient la première

occasion des guerres civiles, y était, comme dans Athènes, l'objet d'un

culte. Les femmes intervenaient partout, même dans les délibérations

guerrières. Leurs bonnes grâces étaient le prix suprême ambitionné par

la valeur et par le talent. À l'âge de neuf ans, sans étonner personne,

Dante tombait éperdument épris d'une enfant de même âge. À dix-huit ans,

fidèle et malheureux, il célébrait ses amours dans un énigmatique sonnet

qu'il adressait aux poëtes de son temps, en les provoquant à des

réponses rimées. Et les artisans de Florence, plus cultivés dans leur

petite cité que ne le sont aujourd'hui ceux des plus grandes capitales,

charmaient leur travail en récitant ou en chantant ces sonnets, ces

_canzoni_, qui les intéressaient à la vie intime de leurs concitoyens

fameux.

On aurait peine à se figurer chez nous, où le sentiment de la beauté est

le partage d'un si petit nombre de personnes, l'exquise sensibilité de

la population florentine pour les arts, et son enthousiasme pour le

talent. Quand je lis les récits contemporains, il me semble le voir, ce

peuple aimable, transporté d'admiration devant la madone de Cimabue,

courir au palais du roi Charles et l'entraîner avec lui, «à tumulte de

joie,» _a tumulto di gioja_, aux jardins solitaires, à l'atelier du

peintre; puis, quelques jours après, porter en triomphe cette Vierge

d'invention nouvelle, telle qu'on n'en avait point encore vue, disent

les chroniqueurs, et la placer sur l'autel, dans l'église qui porte son

nom, avec le plus gracieux et le plus florentin des attributs: _Sainte

Marie de la fleur, Santa Maria del fiore_. C'est pour plaire à cette

démocratie magnifique, qui voulait la gloire et savait la donner,

qu'Arnolfo Lapi construisait, non loin des nobles maisons des Uberti,

renversées par le courroux populaire, un édifice qu'on nommait le

_Palais du Peuple_. C'est pour elle encore qu'il bâtissait

_Santa-Croce_, ce panthéon italien qui devait un jour abriter les

monuments funèbres de Machiavel, de Galilée, de Dante, de Michel-Ange,

d'Alfieri, de Cavour. C'est sur l'ordre des marchands de laine que le

grand architecte avait jeté, pour l'église de _Santa Maria del fiore_,

des fondements solides à ce point que, deux siècles plus tard,

Brunelleschi n'hésitait pas à leur faire porter cette coupole fameuse

dont Michel-Ange, en ses rêves de gloire, désespérait de surpasser la

hardiesse. C'est pour enlever les suffrages de ce peuple épris du beau

que la sculpture, l'art des mosaïstes et des enlumineurs, la musique,

dans les cloîtres et hors des cloîtres, parmi les disciples d'Épicure et

la gaie milice des _frati Gaudenti_, célébraient à l'envi l'amour divin

et l'amour profane, et, dans leur élan juvénile, rivalisaient

d'inventions charmantes.

Les études aussi, les études graves et fortes se poursuivaient dans les

Universités de Bologne, la _Mater Studiorum_, de Padoue, de Naples,

d'Arezzo, de Crémone. C'était partout, de ville à ville, de contrée à

contrée, une émulation passionnée de savoir et de gloire. La science

était petite encore et peu expérimentée; mais elle était bien vivante et

promettait beaucoup. Elle n'enseignait pas tristement, le front penché

sur les livres; elle parlait de bouche à bouche, de cœur à cœur, dans de

belles enceintes sonores, en plein air, à une jeunesse ardente, qui, de

loin, à travers mille dangers, accourait l'épée au poing comme pour la

bataille. La science voyageait, elle s'offrait à tous généreusement.

Elle donnait des franchises et des immunités; elle décernait avec

magnificence des palmes et des couronnes. Elle aimait. Plutôt que de

quitter leurs élèves, des professeurs refusaient la souveraineté. Le

premier qui fut docteur à Florence, le jurisconsulte Francesco da

Barberino, fut gradué après avoir écrit les Documents d'Amour: _I

Documenti d'Amore_.

Des hommes éloquents, des orateurs, vous imaginez s'il en devait naître

là où chaque jour, à toute heure, pour le salut de la république ou pour

le triomphe de son parti, il fallait s'efforcer de convaincre ou

d'entraîner le peuple!

Les écrivains non plus, en vers et en prose, ne manquaient pas. Ils ne

s'étaient pas laissé devancer par les artistes. La poésie chevaleresque,

venue de la Provence dans les cours de Sicile où elle avait jeté un vif

éclat, la _troratoria_, comme on disait alors, s'était répandue dans

l'Italie entière. Elle y avait rencontré une poésie populaire qui se

dégageait du latin et s'essayait en de nombreux dialectes (Dante n'en

compte pas moins de quatorze principaux). À ce contact, elle s'était

modifiée, italianisée. On rapporte à saint François d'Assise l'honneur

d'avoir un des premiers chanté dans l'italien naissant son hymne au

soleil, que les «Jongleurs du Christ,» _Joculatores Cristi_, s'en

allaient disant par toute l'Italie. Après lui, on nomme Guido

Guinicelli, de Bologne, que Dante, en l'accostant dans le _Purgatoire_,

appelle _Padre mio_, et qui fut bientôt suivi de Cino da Pistoia et du

grand Florentin Guido Cavalcanti. Aussitôt que la poésie a touché le sol

toscan, y trouvant à la fois le plus beau des idiomes et ce génie si

subtil que le pape Boniface l'appelait le cinquième élément de

l'univers, elle s'épanouit et l'on voit rapidement fleurir un groupe

nombreux de poëtes dont les œuvres, écrites dans le _vulgaire illustre_

(c'est l'expression de Dante), assurent à la patrie dans les lettres la

prééminence qu'elle avait conquise déjà dans la politique. C'étaient,

entre autres, Guittone d'Arezzo, Dino dei Frescobaldi, Dante da Maiano

qui correspondait en vers avec une poétesse sicilienne qu'il appelait

«sa noble panthère,» et qui s'était éprise de lui ou de sa gloire

jusqu'à se faire appeler la _Nina di Dante_.

VIVIANE.

Eh quoi! cette Nina n'est pas la Nina du grand Dante?

DIOTIME.

Le grand Dante, Viviane, c'était alors Dante da Maiano. Il était

très-fameux, tandis que Dante Allighieri n'avait encore qu'une

très-humble part dans la gloire. L'illustre Sicilienne, dont le monument

se voit à Palerme, entre celui d'Empédocle et celui d'Archimède,

ignorait peut-être jusqu'à l'existence du futur auteur de la _Vita

Nuova_.

La renommée fait souvent de ces méprises. J'ai ouï conter à M. de

Lamartine que, arrivant à Paris, jeune et plein de respect, il aspirait,

sans trop oser y prétendre, à l'honneur d'approcher, mais d'un peu loin,

dans quelque salon, le poëte fameux dont s'entretenaient alors la cour

et la ville, l'auteur de _Ninus II_, M. Brifaut. Lamartine se rappelait,

non sans sourire, son émotion lorsque l'auteur tragique avait daigné lui

faire, de son front couronné, une inclination distraite. Il en allait

ainsi à Florence, Viviane. Ni plus ni moins que Dante da Maiano, Cino

Sinibaldi et les autres «maîtres du doux style nouveau,» comme parle

Dante, se sentaient assurément fort au-dessus de lui dans l'estime

publique. Quant à Guido Cavalcanti, on ne lui reconnaissait point

d'égaux; on l'appelait «le Prince de la poésie amoureuse.»

VIVIANE.

Est-ce lui de qui Boccace raconte que le peuple de Florence, en le

voyant passer rêveur, solitaire et dédaigneux, disait qu'il s'en allait

ainsi par les chemins, «fantastiquant,» _fantasticando_, spéculant, et

cherchant si l'on ne pourrait pas prouver que Dieu n'existe pas?

DIOTIME.

C'est lui-même; seulement Boccace, en ceci, fait une confusion. Guido

était platonicien; c'est son père, Cavalcante dei Cavalcanti, qui

professait certaines opinions peu favorables à l'existence de Dieu, et

qu'on désignait alors sous le nom un peu vague d'épicurisme.

ÉLIE.

Parmi tous ces écrivains fameux, amis ou émules de Dante, vous ne nous

avez pas nommé Brunetto Latini?

DIOTIME.

J'allais y venir. Celui-ci mérite une place à part; son importance est

extrême. C'était un homme de grande race, de grand caractère et de grand

esprit. Tout en s'adonnant aux affaires d'État, tout en menant pendant

près de vingt années le parti guelfe, envoyé tour à tour en ambassade et

en exil, secrétaire ou notaire de la République florentine, Brunetto

Latini trouva le temps, néanmoins, d'approfondir toutes les sciences

alors connues, de traduire les classiques latins dans une prose

italienne originale et pure, d'enseigner la jeunesse, de composer dans

la langue française un ouvrage encyclopédique qu'il appela le _Trésor_,

et auparavant dans son idiome natal, réputé indigne encore de matières

si hautes, _il Tesoretto_, recueil de sentences morales, qui mettait à

la portée de tous le fruit de l'expérience de son auteur, et qui est

encore à cette heure pour le dictionnaire de la Crusca ce que celui-ci

appelle un _texte de langue_. Ajoutons, pour couronner la gloire de

Brunetto, qu'il fut très-véritablement le maître de Dante.

VIVIANE.

Est-ce que la prose italienne a précédé la poésie?

DIOTIME.

En Italie, comme ailleurs, elle ne vient qu'après. Pendant quelque temps

elle lutte avec désavantage contre le latin qui restait la langue

officielle, contre le provençal et le français qui semblaient être plus

élégants, et, comme parle Brunetto, plus _délitables_. Mais à Florence,

dans une population de 160,000 âmes, où chaque année dix mille enfants

recevaient gratuitement l'instruction, dans une démocratie fière et

libre qui savait se gouverner elle-même, l'idiome natal et populaire

devait rapidement l'emporter. Les ordres mendiants qui démocratisaient

l'Église, parlaient et écrivaient l'italien. Le goût très-vif du peuple

toscan pour les récits romanesques suscitait des conteurs et des

chroniqueurs en langue vulgaire. On conserve, du temps de Frédéric II,

un recueil, _il Novellino_, ou _Fleur du parler gentil_, dont le style

est déjà plein de grâce. Dans le _Journal_ de Matteo Spinelli, le latin,

le provençal, le sicilien, se confondent encore; mais les _Histoires

florentines_ des deux Malaspini (tirées en grande partie de ces

registres nommés _Ricordanze_ où les chefs de maisons patriciennes se

transmettaient de père en fils, selon l'usage du patriciat romain, les

événements dont se composait la tradition domestique) et la chronique

piquante de Villani sont des œuvres italiennes. Enfin paraît Dino

Compagni, appelé tour à tour le Salluste ou le Thucydide de la Toscane,

plein de force et de douceur, d'élégance et de précision, et dont

l'œuvre tout entière est animée des deux grands sentiments qui pénètrent

de part en part la Comédie dantesque, l'indignation et la pitié.

C'est du milieu de ce groupe d'hommes éminents, dont les uns le

précèdent et les autres lui survivent, que se détache et vient à nous en

pleine lumière la figure sculpturale de Dante Allighieri.

Tout annonce à ses contemporains un homme extraordinaire. Un songe

symbolique a promis à sa mère enceinte un fils glorieux. Il naît sous la

constellation des Gémeaux. Le sang du patriciat romain qui coule dans

ses veines donne à son visage un caractère de force et de fierté. Il a,

de la race toscane, le front vaste, le nez aquilin, les yeux grands. Son

visage est allongé; sa démarche et son geste sont graves; sa parole est

rare et réfléchie. Le charme même de l'enfance et de la jeunesse revêt

en lui quelque chose de solennel, qui semble comme la muette expression

d'un grand destin. C'est ainsi que nous le montre son ami et son

condisciple Giotto, dans la fresque du _Bargello_.

MARCEL.

Pardon, pardon! Il me semble que vous poétisez quelque peu les choses.

Il était fort laid, votre Dante. Je ne sais plus dans quel auteur j'ai

lu qu'il avait la lèvre inférieure affreusement épaisse et débordant

l'autre, et qu'on le trouvait de son temps un _philosophe mal gracieux_.

VIVIANE.

Le portrait de Giotto est là pour te répondre.

ÉLIE.

La fresque de Giotto ne prouve rien, Viviane. Le portrait comme nous

l'entendons, la physionomie, la ligne caractéristique, telle que l'a

faite, un des premiers, Masaccio, personne n'y songeait alors, et je

crois que Marcel pourrait bien avoir raison.

MARCEL.

Mais j'en suis sûr; le vrai Dante, c'est celui de qui les femmes de

Vérone, en regardant son teint jaune, sa barbe, ses cheveux noirs et

crépus, disaient qu'il avait été ainsi tout enfumé par le feu d'enfer.

VIVIANE.

Quelle belle érudition!... Ne faites pas attention à ce qu'il dit, chère

Diotime, et continuez. Vous m'intéressez au plus haut point.

DIOTIME.

«Tout conspire, tout concourt, tout consent» au développement de cette

organisation exquise: la naissance et les biens qui ouvrent tous les

accès; l'influence maternelle (le père de Dante mourut qu'il avait dix

ans à peine) qui plane doucement sur la liberté de l'enfant pour la

protéger, tandis que, trop souvent, le pouvoir paternel pèse sur elle et

l'opprime; le haut enseignement de Brunetto Latini, qui fortifie le

caractère en même temps que la pensée de Dante; l'école de Cimabue, les

leçons de Casella, qui l'initient aux arts du dessin et à la musique;

des émules, des amis, tels que Giotto, Guido Cavalcanti, Oderisi

d'Agubbio; avant tout, par-dessus tout, le rayon soudain de l'amour, qui

le touche à cet âge de candeur première où rien ne trouble encore

l'effet de la grâce divine, et qui le consacre pour l'immortalité.

MARCEL.

Avec la permission de Viviane, je vous dirai que vous abordez là un

point de la vie de Dante qui m'a toujours paru incroyable,

inexplicable...

DIOTIME.

C'est un cercle très-étroit, Marcel, que le cercle de l'explicable, et

ce n'est pas l'orbite des grandes destinées. Faites attention,

d'ailleurs, que nous voici en présence d'un fait. Si vous ne pouvez pas

l'expliquer, vous pouvez encore moins le supprimer. Concluez donc

modestement, avec l'écolier de Wittenberg: «Qu'il y a plus de choses

dans le ciel et sur la terre que n'en rêvent nos philosophies;» ce sera

plus raisonnable que de prétendre déterminer exactement l'action divine

dans ces êtres pleins de mystère que nous n'appelons pas sans motif des

hommes de _génie_, c'est-à-dire des hommes possédés d'un _démon_

supérieur, révélé à nos perceptions grossières seulement par l'éclat et

la puissance des œuvres qu'il inspire.

MARCEL.

Nous voici en plein mysticisme.

DIOTIME.

Je vous défie bien d'y échapper en parlant de Dante ou de Gœthe. Mais

votre maître lui-même, le très-sensé Voltaire, n'a-t-il pas confessé, à

sa façon gauloise, l'inexplicable, le mystère, au commencement de toutes

choses, aussi bien de la vie physique que de la vie morale?

MARCEL.

«Les hommes ne savent point encore comme ils font des enfants et des

idées.» C'est à cette boutade que vous faites allusion?

DIOTIME.

Boutade plus profonde encore qu'humoristique, et qui devrait vous rendre

moins prompt à rejeter l'inexplicable; car elle vous montre que les plus

grands actes de la création divine dans l'humanité restent absolument

incompréhensibles à l'homme qui paraît les vouloir, et qui les

accomplit.

ÉLIE.

Y a-t-il quelqu'un de vous qui se rappelle le beau passage d'Arago sur

la naissance des idées?

DIOTIME.

Je ne crois pas le connaître.

VIVIANE.

Ni moi.

ÉLIE.

Je ne le connaissais pas hier; mais j'en ai été si frappé, en

feuilletant ce matin, par hasard, la notice sur Ampère, que je l'ai

aussitôt transcrit sur mon calepin... Écoutez: «Eh! grand Dieu! que

savons-nous du travail intérieur qui accompagne la naissance et le

développement d'une idée? Ainsi qu'un astre à son lever, une idée

commence à poindre aux dernières limites de notre horizon intellectuel.

Elle est d'abord très-circonscrite; sa lueur incertaine, vacillante,

semble nous arriver à travers un brouillard épais. Ensuite, elle

grandit, prend assez d'éclat pour qu'il soit possible d'en entrevoir

toutes les nuances, ses contours se distinguent avec précision de ce qui

n'est pas elle. À cette dernière période, mais alors seulement, la

parole s'en empare avec avantage, la féconde, lui imprime la forme

hardie, pittoresque, socratique, qui la gravera dans la mémoire des

générations.»

DIOTIME.

Voilà qui est admirable, et cette belle prose, à la fois scientifique et

imagée, est d'inspiration tout à fait gœthéenne... Mais revenons à notre

jeune Dante. Il a neuf ans. On est aux premiers jours du mois de mai. Il

accompagne son père dans la maison voisine de Folco Portinari,

magnifique patricien, qui célèbre, selon la coutume florentine, par des

danses et des festins, le retour du printemps. Dans cette maison,

ouverte à la joie et aux bruyants plaisirs, Dante aperçoit, pour la

première fois, la fille de Folco, Béatrice. Elle est plus jeune que lui

de quelques mois à peine. Elle est, comme lui, grave et noble en son air

enfantin. Elle porte un vêtement couleur de pourpre que retient une

ceinture, «telle qu'elle convenait à son extrême jeunesse.»

Dante et Goethe : dialogues · 第 1 / 23 段