_Au nom du Peuple souverain--Ordre du jour._
Charles Hérard aîné, chargé d'exécuter la volonté et les résolutions du
peuple souverain;
Considérant que sous le gouvernement du tyran Boyer, les ports ont été
fermés, ordonnons ce qui suit:
ART. 1er. Les ports d'Aquin, d'Anse d'Hainault et de Miragouine sont
ouverts au commerce étranger, à dater de la promulgation du présent
ordre du jour.
ART. 2. La direction des nouvelles douanes et l'administration des
finances seront confiées à un fonctionnaire qui prendra le titre
d'administrateur particulier.
ART. 3. Les droits d'importation sont maintenus; mais le mode de
perception est aboli jusqu'à la promulgation d'un nouveau règlement.
Fait au quartier-général d'Aquin, le 5 mars 1843, première année de la
régénération d'Haïti. HÉRARD aîné.
La proclamation est adressée au peuple et à l'armée. Elle commence en
ces termes:
«Citoyens et soldats, une révolution sans exemple dans les annales du
monde, une révolution morale dans ses effets vient de changer la face
d'Haïti. La tranquillité ayant été rétablie, j'ai été choisi par le
peuple pour faire exécuter ses ordres et lui faire rendre ses droits si
longtemps foulés aux pieds et méconnus. J'ai arboré l'étendard national,
etc., etc.....»
Elle se termine ainsi: «Le sort du tyran est écrit par une main
invisible sur les murs de son palais. Soldats, je me confie à votre
zèle, suivez-moi dans cette carrière de patriotisme et de gloire,
secondez mes efforts persévérants, et bientôt vous verrez d'illustres
législateurs détruire le système qui vous a fait tant de mal, rendre une
vie nouvelle au commerce et à l'agriculture, dissiper les ténèbres de
l'ignorance, et fonder des institutions non plus sur le sable mouvant du
rivage de la mer, mais sur un roc large et inébranlable.»
Taïti et l'Angleterre.
Bien que le gouvernement français ait donné à l'Angleterre l'assurance
que les missionnaires de toutes les sectes seraient non-seulement
tolérés, mais encore protégés dans l'archipel de la mer du Sud, et que
ces avantages seraient impartialement étendus aux intérêts commerciaux
de toute puissance amie, ces assurances, sincères de la part de la
France, n'ont pas suffi à nos exigeants voisins, et leurs méthodistes
jettent les hauts cris contre nous, comme si on les entravait par la
force dans l'exercice de leur équivoque influence sur les sauvages de
ces îles. A Londres, dans la vaste salle d'Exeter-Hall, a eu lieu une
réunion _(meeting)_ des Amis des Missions protestantes, dans le but de
mieux assurer à l'avenir leur propagande dans ces parages. Le président,
M. Charles Hindley, après avoir exposé les travaux des missions
anglaises, a raconté, au milieu de l'indignation générale, l'occupation
récente de Taïti par nos marins. Il a rappelé comment, dès le 21
novembre 1836, un petit navire de Vile de Gambier, ayant à bord deux
prêtres catholiques romains, et _natifs de France,_ avaient osé aborder
_clandestinement_ dans l'île, et comment, en vertu d'ordres formels des
autorités locales, ces prêtres avaient été bénévolement reconduits à
leur navire, _sans qu'on leur fit aucun mal._ Mais voilà que depuis la
France s'est cru le droit de violer (nos lecteurs savent comment), de
violer de la manière la plus criante les lois de Taïti, en y établissant
de vive force sa domination, et bientôt, si on la laisse faire, «les
missionnaires catholiques y jouiront absolument de la même liberté que
les autres.» Voyez-vous l'abomination!
Nous nous plaisons à ajouter qu'en finissant, M. Hindley, indigné sans
doute lui-même des vociférations de quelques-uns de ses collègues, a
reconnu, un peu timidement peut-être, que l'Angleterre, conformément
même au principe de la Réforme, l'indépendance de la raison, ne saurait
nier absolument à la France le droit de prêcher à côté d'elle. Mais
aussitôt un membre plus zélé s'est élevé violemment contre cette
assertion du président, soutenant que le catholicisme n'avait pas le
droit de s'établir là plus qu'ailleurs, parce que le catholicisme est la
plus affreuse superstition, la plus affreuse idolâtrie, le plus affreux
blasphème et la plus affreuse tyrannie qui ait jamais épouvanté le
monde. Puis le révérend docteur Vaughan a déploré avec passion que le
beau jardin de l'Océan Pacifique, qui, par les soins des missionnaires
anglais, avait fini par devenir productif et florissant, fût en ce
moment, hélas! dévasté par les mains de l'étranger, et il a menacé le
roi Louis-Philippe et M. Guizot, s'ils s'obstinent à garder Taïti, de
l'exécration de toute l'Angleterre et de toute l'Europe protestante. Il
a rappelé, non sans quelque éloquence, que Cromwell avait prédit qu'un
jour viendrait que le nom anglais serait redouté dans le monde entier à
l'égal du nom romain, et il a déclaré sans hésiter que, bien que la
guerre soit le plus grand fléau qui puisse affliger l'humanité, il est
bien des cas où l'homme doit respecter le sabre et la baïonnette, le
canon et le fusil. «On dira: de quoi se mêlent ces méthodistes, qui
passent leur vie à chanter des psaumes? Que l'on ne croie pas que nous
ne savons que chanter des psaumes... Quant aux Français, s'ils
continuent à se faire les apôtres du catholicisme, le résultat sera
contre eux et retombera sur eux, et cette vaine philosophie dont ils se
vantent ne sera plus qu'un objet de dérision.» Enfin le révérend docteur
Alder a déclaré et veut qu'on signifie au monde entier que quiconque se
soumettra, à Taïti, à l'autorité française, sera regardé comme un ennemi
de la religion protestante. Et le _Morning-Chronicle_, le journal de
lord Palmerston, rivalisant de verve et de fureur avec les orateurs
méthodistes, affirme, sans rire, qu'il n'y a pas dans toute l'histoire
de _croisade_ plus infâme, plus effrontée et plus bigote que notre
expédition de Taïti, etc., etc.
En vérité, on ne saurait réfuter sérieusement toutes ces déclamations,
et il serait peu digne de répondre à ces injures. Mais n'est-il pas
étrange qu'après avoir été si longtemps damnée par tout le Midi
catholique, comme le grand foyer de la philosophie et la source
infernale de toute hérésie et de tout mal, la France soit maudite
aujourd'hui par le Nord protestant, comme le centre d'une propagande
catholique menaçante pour le reste du monde, et accusée de rêver _la
Ligue_, de méditer _la Saint-Barthélemi_, de tendre à rétablir demain
_l'Inquisition_, même à Taïti! Que les méthodistes de Londres tâchent
donc de s'entendre un peu avec les sacristains d'Espagne et d'Italie sur
le compte de cette pauvre France.
En attendant, et à ne considérer la chose qu'à un point de vue humain,
n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que les méthodistes s'alarment tant des
prédications dans l'île de quelques prêtres _natifs de France_, comme
ils disent. S'ils sont si sûrs de la supériorité de leur foi,
devraient-ils tant se défier de la puissance de leur parole, et tant
craindre, pour parler leur langage, «que l'éclat de leur soleil soit
effacé sans retour par les ténèbres de noire nuit?» Si leur enseignement
et leur discipline étaient si doux aux sauvages, qu'ils nous disent donc
pourquoi ces pauvres sauvages se sont ainsi mis d'eux-mêmes sous notre
protection et ainsi précipités dans nos bras? Quel est donc ce droit
exclusif à la civilisation du monde que cette secte voudrait s'arroger
désormais? Mais dans cet archipel, elle n'a pas le droit de premier
occupant? La présence des catholiques dans ces îles n'est point une
nouveauté, et il paraît qu'il y a existé une église romaine desservie
par quatre prêtres. Il y a plus; l'action des missionnaires anglais,
quoi qu'ils puissent dire, n'avait pas même dans ces contrées lointaines
le prestige, sinon toujours la juste autorité, qui accompagne et
sanctionne les entreprises d'une grande nation; car, comme le remarque
sensément le _Times_, cette action émanait surtout des sectes
dissidentes de la Grande-Bretagne, tandis que les missionnaires
catholiques romains, soit de Rome, soit de Paris, parlent le langage et
se portent représentants d'une religion universelle et constituée de la
façon la plus éclatante. Comment donc l'Europe et le monde
pourraient-ils prendre au sérieux cette prétention de quelques
méthodistes de Londres à une sorte de monopole théocratique? et, d'un
autre côté, comment admettre ce droit de domination politique en faveur
du pays dont les missionnaires sont matériellement et accidentellement
partis pour remplir une mission individuelle, et, dans tous les cas,
toute spirituelle?
La Nouvelle-Zélande aussi avait été d'abord visitée par des Français,
qui s'y établirent. Quelques années après, des Anglais vinrent s'y
établir également, et on ne voit pas que les réclamations de nos
compatriotes, dans cette occasion, aient en rien mis obstacle à la
pleine souveraineté de l'Angleterre. Si le principe est vrai, quand il
nous dépouille là, pourquoi serait-il faux quand il nous favorise ici?
Au reste, nous l'avons dit, tout ceci n'a guère d'importance que comme
symptôme de l'état du monde, et comme un signe de plus des dispositions
constantes d'une portion notable de la population anglaise à l'égard de
la France. Nos voisins ont beau faire, leur intérêt, et leur intérêt le
plus positif, le plus immédiat, perce toujours à travers leurs
prédications les plus exaltées et leurs homélies les plus touchantes.
Tels ils sont de nos jours, au su et au vu du monde entier, tels
l'histoire nous les montre, de bonne heure exaltés dans leur égoïsme et
dans leur orgueil insulaire par cet isolement même du reste du monde,
envisageant toute chose, même les choses saintes, sous le rapport de
l'utilité, exploitant volontiers les idées religieuses du continent et
les cultivant habilement à leur profit, comme ils ont fait depuis et
voudraient faire la philanthropie. Au quinzième siècle, par exemple,
déjà affranchie, quant à elle, de l'influence papale dans les élections
ecclésiastiques, l'Angleterre n'osait-elle pas accuser la France,
soumise au pape, d'être schismatique, sous ce prétexte que le pape
résidant à Avignon n'était plus le chef catholique, indépendant et
légitime de l'Église romaine? Elle sut se donner par là l'immense
avantage d'appeler la guerre d'invasion qu'elle nous faisait une
_croisade_; mais, dès qu'il n'y eut plus de pape français, on ne voit
pas que l'Angleterre se soit jamais beaucoup inquiété de réformer ni le
pontificat ni l'Église.
Nous ne sommes pas de ceux qui jugent absolument de la grandeur d'un
peuple par l'étendue de son territoire, et nous croyons que ceux-là se
trompent grossièrement qui mesurent l'abaissement prétendu de notre pays
au nombre et à l'immensité des possessions gagnées depuis un siècle, et
la plupart sur nous, par les Anglais. Néanmoins, en voyant, au delà de
la Manche, fermenter sourdement encore tant de haine contre nous, au
moment même où, en France, l'esprit public, qui nous a élevés si
longtemps au-dessus de tous les peuples du monde, semble languir, sinon
s'affaisser et s'éteindre, nous ne croyons pas inutile de jeter un coup
d'oeil sur le passé et de rappeler ce que nous avons perdu, depuis un
siècle, de possessions coloniales.
Il y a un siècle, bien qu'affaiblie par le traité d'Utrecht, la France
possédait la suprématie comme puissance continentale et coloniale. Elle
possédait presque toutes les Antilles; ses colonies d'Acadie, du Canada,
de la Louisiane s'étendaient de jour en jour; indépendamment de Québec
et de Montréal, de Mobile et de la Nouvelle-Orléans, de nouvelles villes
se fondaient, des forts étaient construits sur le Mississipi, sur les
lacs et les rivières du Canada. En Afrique, elle possédait le Sénégal et
Gorée; elle colonisait Madagascar; les îles de France, Bourbon,
Sainte-Marie, Rodrigue, lui appartenaient; enfin, elle dominait dans
l'Inde, sous le commandement de Dumas, de La Bourdonnaye, de Dupleix;
elle y acquérait de vastes territoires, et les rajahs étaient ses
vassaux. A cette époque, l'Angleterre posait à peine le pied en
Amérique, et dans l'Inde, elle ne possédait que le fort Williams, auprès
de Kali-Katta (Calcutta), et Bombay.
De toutes ces anciennes possessions en Asie, en Afrique, en Amérique, on
peut dire que la France a tout perdu, sauf des points insignifiants,
sans importance, et depuis quelques années ravagés par tous les fléaux.
En revanche, et depuis 1740, l'Angleterre, ou si l'on veut la race
anglaise, a augmenté ses possessions dans une proportion incroyable.
Elle a gagné:
En Europe, Malte et le protectorat des îles Ioniennes, l'île
d'Héligoland.
En Asie, la ville d'Aden, qui commande la mer Rouge; l'île de Ceylan, la
grande presqu'île de l'Inde, soit en possession directe, soit en
vassalité complète. Sans compter les possessions de la presqu'île au
delà du Gange et les îles Singapoure, Pinang, Sumatra, etc., etc., la
Grande-Bretagne possède dans l'indoustan 1,103,000 milles carrés de
territoire, nourrissant _cent vingt-trois millions_ d'habitants. Et la
Chine, que devient-elle?
En Afrique: Bathurta, les îles de Loss, Sierra-Leone, de nombreux
établissements sur la côte de Guinée, Fernando Pô, les îles de
l'Ascension et Sainte-Hélène, la colonie du Cap, le Port-Natal,
l'Ile-de-France (Maurice), Rodrigue, les Seychelles, Socolora, etc.
En Amérique: le Canada et tout le continent septentrional, jusqu'au mont
Saint-Elie; à l'ouest, les Lucayes, presque toutes les Antilles, la
Trinité, une partie de la Guyane, les Malouines, Balla, Ruattan, les
Bermudes, etc.
Dans l'Océanie: la plus grande partie de l'Australie, la Tasmanie (terre
de Van-Diemen), la Nouvelle-Zélande, Norfolk, Hawaï (les îles Sandwich),
etc., etc.
Et dans toutes les parties du monde, des prétentions excessives qu'il
serait infiniment trop long d'énumérer.
Et maintenant, parce que la reine de Taïti a mis spontanément sous la
protection de notre pavillon les fleurs de son petit jardin, où les
navires anglais seront encore libres de venir chercher des légumes et
les boeufs qu'ils y ont importés, c'est nous qui menaçons l'indépendance
du monde; c'est nous qui sommes à la veille de lui imposer par la force
nos moeurs, nos lois, notre religion. Et c'est l'Angleterre qui se
plaint!
En présence de pareils faits, comment y a-t-il en France un seul homme
qui hésite sur la question de la colonisation de l'Algérie, et pourquoi
faut-il que la France soit à peine représentée à cette heure en Asie, au
milieu des grands événements qui se préparent là et particulièrement
dans le céleste empire de la Chine?
Courrier de Paris.
LE CIGARE.--FRATERNITÉ.--LE ROCHER DE CANCALE.--UN TURBOT DANS
L'EMBARRAS.--LE CHANGEMENT DE DYNASTIE.--PAUL 1er.--LE SAVANT
PRÉCEPTEUR.--LE BAL REPRÉSENTATIF.--ARMISTICE DANSANT.--LES MORTS
MILLIONNAIRES.--PETITS ENFANTS.
On n'y prend pas garde; mais il avance, mais il se propage, mais de jour
en jour il étend sa conquête. Comment y mettre obstacle? Par où le fuir?
Les plus rebelles sont obligés de subir sa tyrannie; les plus agiles ne
peuvent l'éviter. Il est partout, il entre partout, il vous saisit à
l'improviste, il vous attaque au moment où vous y pensez le moins. Le
matin et le soir, le jour et la nuit, le démon continue sa poursuite.
Flânez-vous à la grâce de Dieu, sur l'asphalte des boulevards, le voilà
qui vous arrête au passage et vous saute à la gorge; entrez-vous dans
les rues, il vous attend à chaque porte et s'embusque à l'angle des
maisons. Vous abritez-vous dans votre demeure, comme dans une citadelle,
il court à travers l'escalier et pénètre chez vous par la fenêtre
entr'ouverte ou par le trou des serrures.--De quoi s'agit-t-il? d'où
vient cet ennemi si audacieux, si entreprenant, si inévitable, si
subtil? Comment le reconnaître? Quel est son visage et quel est son
nom?--Sa patrie se trouve par delà les mers; il est parti du
Nouveau-Monde pour conquérir l'Ancien. Quant à son air et à sa tournure,
on ne soupçonnerait jamais qu'un personnage si léger, si fragile, fût
capable de telles entreprises et d'une telle domination. Figurez-vous
que ce terrible conquérant se laisse très-paisiblement mettre dans la
poche et enfermer dans un étui; puis vous le prenez, sans plus de façon,
entre vos deux doigts, et vous le portez à votre bouche, et vous le
pressez sur vos lèvres et entre vos dents; lui cependant de se laisser
faire. On n'a jamais vu de tyran, en apparence plus humain et plus
docile. Mais c'est précisément quand il paraît si humble et si soumis,
qu'il se montre tout à coup et sème dans l'air les preuves de son
audacieux caractère. Voyez comme il se trahit lui-même. Ce n'est plus
l'innocent de tout à l'heure. Il s'échauffe, il prend flamme, et une
fois qu'il est en feu, tout est dit, il ne respecte plus rien.--Une
jolie femme rose, et blanche, fine et effarouchée, vient-elle à passer
près de lui d'un pied furtif, l'insolent se jette sous son nez--Un
honnête bourgeois ouvre-t-il la bouche pour respirer l'air frais du
matin, le bourreau lui court sus, et va tout droit se loger dans son
gosier, au risque de lui faire perdre haleine. Que vous dirai-je? il
apostrophe les plus délicates et les plus timides, en véritable dragon.
Encore, s'il avait des formes visibles et palpables, on le verrait venir
de loin, et peut-être pourrait-on l'éviter. Mais, comme certains dieux
de la mythologie, il s'enveloppe d'un nuage imperceptible ou se fait
vapeur légère, pour mieux surprendre son monde. Voulez-vous fuir, il
n'est plus temps; le nuage vous environne, la vapeur traîtresse vous
inonde.
Son berceau est à la Havane; c'est là qu'il est né d'une très-noble et
très-excellente race. Il s'est mésallié depuis, chemin faisant, comme
cela arrive à toutes les grandes maisons; et quelquefois il se souvient
encore de sa haute origine; mais le plus souvent il a le mauvais goût
des espèces corrompues et abâtardies.--Vous demandez le lieu de son
domicile?--Il a son quartier-général dans un endroit appelé _la Régie_,
et çà et là, par toute la ville, des succursales que vous reconnaîtrez
aisément au signalement que voici: Une veilleuse, un paquet
d'allumettes, des pipes en sautoir; ce sont là ses parchemins et ses
armes.--Vous tenez à savoir sa qualité et son titre?--Son nom plébéien
est tabac, son nom de gentilhomme cigare.
On ne s'imagine pas à quel point le tabac et le cigare ont étendu leur
empire, seulement depuis un an. C'est un trait caractéristique des
révolutions du goût parisien, qu'il est impossible de ne pas signaler.
De toutes parts, on ouvre au dieu cigare des temples enfumés; il envahit
les quartiers les plus prudes, qui le repoussaient autrefois comme un
serpent et un pestiféré. Il installe ses entrepôts dans la rue de la
Paix et au coeur de la Chaussée-d'Antin. J'avais autour de moi une
marchande de fleurs et, un peu plus loin, une magnifique librairie; les
fleurs et les livres viennent de céder la place à deux bureaux de tabac.
Le bureau de tabac fait des progrès inouïs. Bientôt Paris ne sera plus
qu'un estaminet. Le cigare règne aux deux points opposés: ici, il est
peuple et s'appelle pipe et non cigare; là, il a sa calèche et ses gens.
A l'examiner du salon et du boudoir, comme marque de galanterie et de
moeurs parfumées, le cigare aurait grand'peine à se défendre; mais il
peut se faire valoir comme moyen de fusion et comme agent de fraternité.
Le cigare rapproche les rangs, efface les distances; il y a un moment où
personne n'est plus ni pauvre, ni riche, ni ouvrier, ni maître, c'est le
moment où le cigare a besoin de feu pour s'allumer. A cette heure
suprême, le cigare ôte très-poliment son chapeau et abordant la pipe lui
dit: «Voulez-vous me permettre?» La pipe, portant la main à sa
casquette, réplique: «Volontiers!--Merci, pipe!--N'y a pas de quoi,
cigare!» La pipe salue le cigare, le cigare salue la pipe, et tous deux
se quittent avec un sentiment d'estime et de satisfaction
réciproque--D'ailleurs, je cigare abrège les heures; il occupe, il
distrait, il console, il chasse la triste réalité et éveille les rêves.
La matière s'idéalise à travers sa blanche vapeur; la pensée court et
voltige avec les nuages légers qu'elle pousse devant vous. Passons donc
le cigare au riche et la pipe au pauvre. Tous deux n'ont-ils pas à
oublier et à rêver?... Cependant, ô Athènes, que dirait Platon s'il
savait que tu as introduit le tabac dans la république?
Il y a vingt ans, la nouvelle aurait jeté la désolation dans le temple
de Comus; Erigone se serait trouvée mal et Bacchus en aurait fait une
maladie; mais, à l'heure qu'il est, arroserait de larmes sa muse
grivoise; Désaugiers mettrait un crêpe de deuil aux cordes de son luth
bachique; le Champagne, pour un jour, suspendrait le jet de sa liqueur
fumante; la poularde truffée n'achèverait pas son tour de broche, et
Vatel oublierait de s'armer en cuisine et d'allumer ses fourneaux.--On
annonce la chute du Rocher-de-Cancale!--Ce bruit s'est répandu l'autre
jour; personne ne voulait y croire; mais le désastre est réel et s'est
confirmé. C'est une véritable catastrophe pour Epicure; le
Rocher-de-Cancale était son laboratoire le plus renommé. Nul ne pouvait
lui disputer la palme de la cloyère d'huîtres, du potage en tortue, du
filet aux truffes, du plum-pudding à la chipolata et du buisson
d'écrevisses. On venait de loin, à travers cette rue Montorgueil sombre
et boueuse, on venait de toutes parts pour goûter à ses coulis et à ses
suprêmes. La province arrivant à Paris désirait surtout deux choses:
voir l'Opéra et dîner au Rocher-de-Cancale. Depuis que les grands
restaurateurs sont tombés avec tant d'autres grandeurs, le
Rocher-de-Cancale restait seul debout; il dominait encore, dernier
obélisque, cet empire culinaire, jadis peuplé par des géants (les
Provençaux et Véry), et aujourd'hui livré aux mirmidons.
Non, il n'est pas possible que le Rocher-de-Cancale périsse! Le turbot à
la sauce aux huîtres ne peut rester sans asile! Que deviendra-t-il, si
le Rocher-de-Cancale lui manque? Faudra-t-il qu'il s'en aille tristement
frapper à la porte des empoisonneurs et des gargotes? Le véritable
turbot à la sauce aux huîtres sait trop ce qu'il se doit à lui-même pour
s'abaisser jusque-là; et, plutôt que de déchoir à ce point, il irait se
rejeter dans le sein de sa vieille mère, Amphitrite, qu'il n'avait
certes pas quittée pour de si médiocres devins. Espérons-le! ce n'est
qu'une bourrasque qui a soufflé sur le fameux Hocher; la bourrasque
passée, Cancale renaîtra de sa ruine: un pilote fait naufrage, un autre
s'élance à bord et navigue fièrement. Il est des institutions qui ne
sauraient mourir; les huîtres du Rocher-de-Cancale sont de celles-là.
Que l'ombre de Désaugiers si; tranquillise!
Le Gymnase vient aussi de subir une révolution, mais d'un genre moins
tragique; il ne s'écroule pas, il ne fait que changer d'autocrate. Après
vingt ans de règne mêlé de prose et de couplets, M. Delestre-Poirson
abdique; il résigne le pouvoir, emportant avec lui toutes les
consolations nécessaires pour ne pas le regretter, et entre autres
baumes salutaires et efficaces, une magnifique fortune, dit-on. M.
Delestre-Poirson n'a pas gouverné sans bonheur et sans éclat; le soleil
levant de M. Scribe a illuminé les premières années de son autorité.
Pendant longtemps le Gymnase cueillit la plus riante et la plus jeune
moisson de ce charmant esprit, se tressant des couronnes de vaudevilles
parfumés et de fines comédies. Quel âge d'or pour le Gymnase! Que de
caprices délicieux! que de délicates fantaisies! que de petits
chefs-d'oeuvre! Il y a plus de quinze ans de cela, eh bien! en passant
sur le boulevard Bonne-Nouvelle, il semble qu'on respire encore le
parfum du frais bouquet de M. Scribe! Depuis ce temps, le fécond auteur
est devenu académicien, et M. Poirson se retire dans la solitude de ses
cent mille livres de rente. Ainsi chacun finit par s'asseoir dans son
fauteuil. Mais qui sait! Peut-être, du haut de l'Académie, M. Scribe
jette-t-il de temps en temps un sourire de regret à cette riante prairie
du Gymnase, aujourd'hui un peu aride et desséchée, autrefois émaillée
des fleurs gracieuses de son imagination. Quant à M. Delestre-Poirson,
s'il reçoit dans sa retraite la visite de tous les aimables colonels, de
toutes les veuves ravissantes qui se sont attaqués, sous son
administration, et mariés au couplet final, il ne manquera pas de
compagnie.
Le gouvernement du Gymnase ne se transmet pas du père au fils, par droit
de progéniture. L'empire des Poirson finit dans son chef, et le
successeur de M. Delestre n'arrive pas même au pouvoir par un sentier
collatéral. C'est donc un changement total de dynastie. L'héritier
s'appelle Paul. Après Poirson 1er, nous aurons Paul Ier. Qu'on ne
s'avise pas de demander: Qu'est-ce que M. Paul? On commettrait une
grande bévue et une énorme ingratitude. Quoi donc! ne vous souvient-il
plus de Paul? Paul n'aurait-il chanté tant de couplets galants,
n'aurait-il charmé tant de pupilles, n'aurait-il trompé tant de tuteurs,
n'aurait-il emporté d'assaut tant de coeurs de veuves, que pour faire
dire: Qu'est-ce que Paul? Eh! mon Dieu oui, Paul est l'amoureux du
Gymnase; l'amoureux si cher à la Restauration et si applaudi de madame
la duchesse de Berri; l'amoureux de Mademoiselle Déjazet, de madame
Allan, de madame Volnys; le mauvais sujet qui a joué de si malins tours
et fait de si belles peurs à sa grand'maman, mademoiselle Julienne. Que
voulez-vous! d'amoureux, de séducteur, de jeune-premier qu'il était,
Paul est devenu père-noble, et ne pouvant plaire davantage aux veuves et
aux pupilles du Gymnase, il s'en est fait le directeur.
Le gouvernement représentatif se prépare à se mettre en danse. M. le
président de la Chambre des Députés a promis un bal pour la semaine
prochaine: M. Sanzet fera les choses magnifiquement: la liste des
invitations s'élève jusqu'ici à plus de trois mille personnes; on espère
que le chiffre s'élargira encore. Toutes les opinions et tous les
systèmes se meurent d'envie de figurer chez M. Sauzet. Devant la danse,
il n'y a plus de haine politique, et les partis les plus acharnés sont
tous prêts à valser ensemble. Les fiers Brutus se laissent entraîner au
galop; la vertu d'Aristide lui-même descend du haut de sa montagne, pour
faire un avant-deux. Le bal de M. Sauzet offrira donc les plus curieuses
contredanses: l'extrême gauche balancera avec le centre; la droite
exécutera un chassé-croisé avec le tiers-parti; le 1er avril, le 12 mai,
le 1er mars et le 29 octobre se proposent de régler entre eux une partie
carrée; puis la question d'Orient avec la loi sur les sucres, les
chemins de fer avec le droit de visite, le recrutement avec le budget.
Pour cette dernière contredanse on n'est pas sans inquiétude;
l'architecte ne répond pas de la solidité de la salle.--M. Sauzet ne
sait d'ailleurs s'il doit inviter la seconde liste du jury, et v
adjoindre les capacités.
M. le comte de M*** a fait venir à grands frais un précepteur pour
achever l'éducation de M. son fils; un des amis du comte lui avait
recommandé notre Fénelon comme un phénix sans égal, comme un véritable
puits de science. «Monsieur, dit le précepteur, abordant
très-humblement le père de son futur nourrisson; monsieur, ayez la
bonté de m'apprendre ce que vous voulez que j'enseigne à monsieur votre
fils.--Monsieur le précepteur, répliqua celui-ci sans plus
d'explication, allez à l'école.»
La Mort ne respecte rien: elle frappe à la porte du pauvre et entre dans
les palais sans demander le cordon. Il y a longtemps qu'Horace l'a dit,
un peu plus poétiquement que moi, et d'autres l'avaient dit avant
Horace; car ce sont là des tours que la Mort n'a pas inventés d'hier, et
dont le premier poète et le premier philosophe se sont aperçus dès avant
le déluge.--La Mort donc, sortant peut-être de quelque triste masure,
s'est abattue, il y a quelques heures, dans un magnifique hôtel, où elle
a trouvé--qui?--un des hommes les plus riches de ce temps-ci et des plus
fameux par l'éclat de leur luxe. La Mort n'a été arrêtée ni par les
valets galonnés qui veillaient à la porte, ni par les palissades de
soie, de velours, d'or et de diamants; et, passant à travers cette
richesse, d'un pied rapide, elle a enlevé M. Schichler. M. Schichler
avait de huit à neuf cent mille livres de rente. Il est mort comme M.
Aguado, sur un lit de millions.
Cependant les Tuileries verdoient et sont en fleurs, et les petits
enfants s'ébattent au soleil avec insouciance, se roulant sur le sable,
égayant l'air de leurs cris joyeux, ou venant se jeter avec un gai
sourire dans les bras de la mère attentive qui les provoque de loin, ou
les guette et les surprend au passage.
LES
Danseurs espagnols.
Entendez-vous le bruit de la castagnette? C'est la danse espagnole qui
nous revient: la danse espagnole, vive, animée, souple et ardente, sous
les traits de M. Campruri et de madame Dolorès. Ici nos deux charmants
danseurs exécutent la _rondola_. La _rondola_ est une des danses les
plus poétiques et les plus animées de l'Espagne; elle commence sous le
balcon, au bruit, de la guitare, et finit au babil de la castagnette.
Regardez cette taille charmante, voyez ces bras qui se cherchent, ces
têtes qui se penchent l'une vers l'autre, et mêlent leurs regards et
leurs sourires; ce pied qui provoque le pied. Quelle grâce et quelle
force en même temps dans ces mouvements du danseur et de la danseuse, et
que notre contredanse, froide et compassée, est loin de cette adorable
_rondola!_ Que nos petites-maîtresses auraient grand besoin d'aller
animer au soleil de l'Andalousie leur danse minaudière et sans vie!
Dolorès et Campruri avaient déjà fait résonner à Paris le vif accent de
leurs castagnettes; on se souvient de leurs succès. Cette fois, c'est le
théâtre des Variétés qui a donné asile à la _rondola_, au milieu des
bravos.
[Illustration: (Les Danseurs espagnols.)]
Tribunaux.