SOMMAIRE

Mouvement Insurrectionnel à Haïti. _Carte de Haïti. Portrait du

président Boyer_.--Haïti et l'Angleterre.--Courrier de Paris. Le Cigare;

Fraternité; le Rocher de Cantate; un Turbot dans l'embarras; le

Changement de Dynastie; Paul Ier; le savant précepteur; le Bal

représentatif; armistice dansant; les Morts millionnaires; petits

Enfants--Danseurs espagnols. _Gravure._--Tribunaux. Procès Sirey; M.

Chaix-d'Est-Ange. _Vue de la cour d'assises de Bruxelles. Portrait de M.

Chaix-d'Est-Ange._--Mariage de la princesse Clémentine. _Vue de la

Cérémonie_.--Un succès chevelu, chapitre inédit des Mémoires de Jérôme

Paturot.--Paris au bord de l'eau. _Les Débardeurs._--Beaux-Arts. Salon

de 1843. _Les Crêpes,_ par Giraud; _une Pasada_, par Leleux.--La

Vengeance des Trépassés, nouvelle (4e partie), avec une _gravure._--Le

Commissaire-Priseur.--Les Chemins de Fer en France, _carte des Chemins

de fer_.--Algérie. Description géographique. _Portraits de Cavaignac,

Jusuf, Mustapha ben Ismaël; Passage dans un défilé; Tentes arabes; Vues

de Mascara et de Mostaganem_.--Bulletin

bibliographique.--Annonces-Modes. _Amazones_.--Omnibus, nouveau modèle,

_deux gravures_.--Rébus.

Mouvement insurrectionnel à Haïti.

Haïti (en indien, terre montagneuse), appartient au groupe des

Grandes-Antilles. Elle se trouve située entre Puerto-Rico, Cuba et la

Jamaïque, par 17° 13' et 19° 58' de latitude septentrionale et 70° 45'

et 70º 55' de longitude occidentale. Sa superficie n'est que d'un

sixième moins considérable que celle de Cuba, la plus grande des

Antilles. Elle a 600 kilom. de long et 232 de large. La capitale d'Haïti

est le _Port-au-Prince_, ville située sur un terrain bas et marécageux,

vers l'extrémité d'une vaste baie, dans la partie occidentale de l'île.

On y compte 30.000 habitants.

L'histoire d'Haïti est si connue que nous nous bornerons à en résumer

aussi brièvement que possible les principaux événements, afin de faire

bien comprendre les causes de la révolution nouvelle qui vient

d'éclater.

Le 5 décembre 1492, Christophe Colomb découvrit Haïti, qu'il nomma

_Espanola_. Elle était alors habitée par les Caraïbes, peuple doux, bon,

sobre et hospitalier. Mais bientôt les Espagnols forcèrent les indigènes

à se révolter contre eux, les détruisirent et restèrent les seuls

maîtres de cette île dépeuplée, qu'ils nommaient alors Saint-Domingue,

du nom d'une ville qu'ils y avaient fondée; ils la repeuplèrent, au

commencement du seizième siècle, avec des esclaves nègres arrachés au

sol africain.

[Illustration: carte.]

En 1630, des flibustiers formèrent un établissement, sur la partie

septentrionale d'Haïti, que les Espagnols avaient abandonnée. Chassés à

diverses reprises, ils revinrent avec des forces nouvelles; la France

les protégea, leur fit reconnaître sa suzeraineté et leur donna, en

1664, un gouverneur. Dès lors les créoles, abandonnés par leur

métropole, furent obligés de céder une partie de l'île. En 1689,

l'Espagne régularisa cette cession dans le traité de Ryswick. D'abord,

la France envoya dans sa nouvelle colonie tous les individus dont elle

désirait se débarrasser. Mais bientôt la traite des nègres s'établit

d'une manière régulière; la métropole encouragea, favorisa même cet

infâme trafic, et, au moyen de ces nombreux travailleurs, Saint-Domingue

marcha dans une voie de prospérité progressive. En 1789, on n'y comptait

pas moins de 700.000 esclaves possédés par environ 28.000 mulâtres

libres, et 40.000 blancs.

[Illustration: Boyer, président de la république d'Haïti.]

Cependant le temps approchait où les esclaves allaient recouvrer leur

liberté et se venger de leurs oppresseurs. Quand la Révolution française

éclata, le coutre-coup s'en fit sentir aux Antilles. A cette époque,

trois partis étaient en présence à Saint-Domingue: les grands

propriétaires, qui voulaient l'indépendance de l'île: les petits blancs,

qui cherchaient à renverser les privilèges des riches; les mulâtres, qui

songeaient à s'affranchir de la tyrannie des uns et des autres. Les

esclaves n'osaient pas même désirer leur affranchissement. Mais les

querelles de leurs maîtres, les luttes des blancs et des mulâtres, leur

leur fit concevoir enfin des espérances qui ne devaient pas tarder à se

réaliser. Le 23 août 1791, ils se révoltèrent pour la première fois.

Douze ans après, vainqueurs des Anglais, qui voulaient s'emparer de

cette île, et des français qui faisaient les plus grands efforts pour la

conserver, ils se proclamèrent les seuls maîtres de Saint-Domingue, à

laquelle ils avaient donné son ancien nom d'Haïti.

Un moment ils faillirent retomber sous la domination française. Le brave

Toussaint-Louverture, l'auteur principal de cette révolution, le

libérateur, le chef, le père des noirs, victime d'une odieuse trahison,

mourut, dans le Jura, au fort de Joux, où Napoléon l'avait fait

enfermer. Mais ses généraux le vengèrent. Le 30 novembre 1803, les

derniers débris de l'expédition française se virent obligés d'évacuer la

ville du Cap la seule place qui leur restât alors, et de se livrer à la

merci des Anglais. Le 1er janvier de l'année suivante, des généraux et

des officiers de l'armée noire, réunis en convention au nombre de

quarante, prononcèrent _l'acte d'indépendance d'Haïti_, «en jurant à la

postérité et à l'univers entier de renoncer à jamais à la France, et de

mourir plutôt que de vivre sous sa domination.» A cette époque, la

population totale de l'île était réduite à 400,000 habitants. En

quatorze ans la guerre avait dévoré 500,000 victimes.

Le 8 octobre 1804, Dessalines, le général en chef de l'armée

victorieuse, le successeur de l'infortuné Toussaint-Louverture, fut

proclamé empereur, sous les nom de Jacques 1er, et six mois après (28

mai 1803) une convention de généraux publia la constitution de l'empire

d'Haïti (révisée depuis en 1816).

Dessalines exerça son autorité d'une manière arbitraire; aussi ne

régna-t-il que deux années. Le 17 octobre 1809, il périssait assassiné,

et son rival Christophe lui succédait, avec le titre de chef du

gouvernement d'Haïti. Sa puissance ne fut toutefois bien établie que

dans le nord de l'île. Un mulâtre, nommé Pétion, commandant du

Port-au-Prince, se refusa à reconnaître le nouveau titulaire, et,

pendant cinq années, les deux compétiteurs se disputèrent l'autorité

suprême sans parvenir à se vaincre. Enfin, de guerre lasse, ils mirent

bas les armes, Christophe se couronna roi, sous le nom de Henri 1er;

Pétion se fit nommer président, et ces deux souverains s'occupèrent dès

lors à rétablir l'ordre et la prospérité, l'un, dans son royaume,

l'autre, dans sa république.

A sa mort le président Pétion eut pour successeur (en 1818) le général

Jean-Pierre Boyer, mulâtre qui n'avait joué qu'un rôle secondaire dans

la révolution; et, lorsqu'en 1820 le roi Christophe se fit (âgé de 74

ans) sauter la cervelle, afin de ne pas tomber vivant entre les mains de

ses soldats révoltes, Boyer resta seul possesseur du trône présidentiel.

Deux années plus tard un coup de main lui livra la partie de l'île qui

appartenait encore aux Espagnols. A partir du 28 janvier 1822 l'étendard

bleu et rouge de la république une et indivisible flotta sur l'île

entière. Il n'exista plus à Haïti qu'un seul gouvernement et qu'une

seule constitution. Enfin, en 1825, la France abandonna solennellement

toutes ses prétentions à la souveraineté de son ancienne colonie

moyennant une indemnité de 150 millions de francs, payables en cinq

termes égaux. Dès lors, Haïti entra au nombre des nations civilisées

reconnues..

Le président Boyer règne donc depuis 1818 sur Haïti. Qu'a-t-il fait de

cette île si fertile et si belle pendant ces vingt-cinq années? Pour

connaître la triste vérité, il faut lire le second volume de l'ouvrage

remarquable que vient de publier M. Victor Schoelcher _(Colonies

étrangères et Haïti)_. Ce courageux et infatigable abolitionniste a

visité Haïti en 1841 et il en trace une peinture effrayante; il nous

montre ces villes détruites, inhabitées, encombrées de matières

corrompues; l'esprit public anéanti; la banqueroute imminente, les

moeurs se corrompant de plus en plus... Et tous ces maux, M Schoelcher

les attribue au gouvernement du président Boyer «Le gouvernement de

Boyer, dit-il, est quelque chose de bien plus infâme qu'un gouvernement

de violence et de compression. Il n'est pas arrivé au despotisme en

brisant les membres du corps populaire, mais en l'affaiblissant; il ne

tue pas, il énerve.

Si misérable, si souffrante, si avilie qu'elle fut, la nation haïtienne

n'ignorait rien de son mal; elle aspirait à des temps meilleurs, et ne

s'abandonnait pas dans sa détresse, comme l'ont dit les partisans de

l'esclavage, à l'insouciance d'un sauvage hébété. L'opposition acquérait

chaque année des forces nouvelles. En 1839, elle faillit renverser la

faction régnante. Boyer voyant qu'elle allait obtenir la majorité,

s'adressa à l'armée, et chassa de la chambre les députés qui osaient lui

être hostiles. Mais, bien qu'il eût alors un succès complet ce coup

d'État devait plus tard amener une révolution. Les idées libérales

firent de notables progrès, des journaux se fondèrent, qui défendirent

avec énergie la constitution et les intérêts généraux. Les députés

exclus en 1839 furent réélus à la presque unanimité en 1841; le peuple

commença à ouvrir les yeux et aperçut avec terreur l'abîme où le

poussait le président. Boyer employa une seconde fois la force. A

l'ouverture de la session, la chambre des représentants, cédant aux

influences de la peur et de la corruption, élimina, avant même d'être

constituée, les députés que Boyer avait frappés d'ostracisme. Pour

comble de malheur, le 7 mai, un affreux tremblement de terre détruisit

presque entièrement la ville du Cap avec un tiers de ses 8,000

habitants, et comme si la nature n'avait pas fait assez de mal, un

hideux pillage vint remuer les décombres qui couvraient les morts et les

mourants.

Enfin, le 28 février 1843, le bruit s'étant répandu que quatre patriotes

allaient être exécutés, une insurrection éclata aux Cayes. Un

rassemblement de six à huit mille individus se forma, et Boyer résolut

d'employer la force pour le disperser. Le lendemain, tous les habitants

prirent les armes et réclamèrent un gouvernement semblable à celui des

États-Unis. En peu de jours, l'insurrection fit de grands progrès. Toute

la partie du sud et de l'est de l'île tomba au pouvoir des insurgés, qui

avaient pris pour chefs deux officiers de la Colombie. Les troupes

envoyées contre eux se rangèrent de leur côté, et celles qui restèrent

fidèles à Boyer furent battues dans deux rencontres et perdirent 500

hommes et deux généraux. D'après les dernières nouvelles reçues à Paris,

les insurgés étaient au nombre de 12,000, et Boyer n'avait plus que

4,000 hommes à Port-au-Prince.

Une lettre datée du Port-au-Prince, le 5 mars 1843, et reçue vendredi

dernier à Liverpool, contient ce qui suit:

«La révolution n'est pas encore terminée; les insurgés du Midi marchent,

dit-on, sur la ville. On s'attend tous les jours à une attaque. Toutes

les affaires sont suspendues. On assure que les troupes du gouvernement

passent à l'ennemi.

«Les insurgés se trouvent maintenant à Leogane (24 milles). Ils ont

annoncé qu'ils entreraient dimanche prochain, le 5 mars, au

Port-au-Prince.»

Le 9 mars, au départ du brick _Fairfield_, l'armée insurrectionnelle

était toujours campée à Leogane. Elle y attendait, pour marcher sur la

capitale, l'arrivée d'un fort détachement qui venait de s'emparer des

Cayes après un combat meurtrier. Boyer s'apprêtait à faire une

vigoureuse résistance. Il construisait de nouvelles fortifications et

creusait des fossés. Pendant plusieurs jours aucun habitant n'avait

obtenu l'autorisation de quitter la ville, mais, l'avant-veille du

départ du brick _Fairfield_, une proclamation permit aux femmes de

s'embarquer ou de se retirer à la campagne. Les négociants étrangers

avaient fait transporter leurs marchandises à bord des bâtiments en

rade. Les Anglais seuls ne croyaient pas devoir prendre cette sage

précaution. Ils se trouvaient, disaient-ils, suffisamment protégés par

le pavillon britannique et par trois vaisseaux de guerre qui étaient

alors dans le port.

Toutes les lettres particulières annoncent que la majorité des habitants

du Port-au-Prince désire ardemment le succès des patriotes (ainsi

s'appellent les insurgés). Le prochain paquebot apportera peut-être en

Europe la nouvelle de la chute ou de la mort du président Boyer.

La _Columbia_, arrivée samedi de New-York à Liverpool, a apporté

l'ordonnance et la proclamation suivantes, dont nous donnons seulement

quelques fragments.

L'Illustration, No. 0008, 22 Avril 1843 · 第 3 / 19 题