LE SALON DE L'AUTOMOBILE DOIT-IL DEMEURER?

Mais, tout d'abord, le Salon de l'automobile doit-il continuer à vivre,

du moins à revivre chaque année, ainsi qu'il le fait depuis huit

ans?--La question commence à se poser dans les milieux industriels, et

les réponses ne vont pas toutes vers l'affirmative.

Quantité de chefs de maisons reprochent au Salon de les livrer malgré

eux à des frais de publicité fort onéreux. Il jette de plus une

perturbation profonde dans leurs affaires. En effet, il les oblige, à

peine remis du Salon précédent, à peine installés à la livraison des

véhicules commandés, à songer au «type nouveau» qu'il leur faudra

exposer au Salon prochain. Les modèles étant longs à déterminer dans

leurs détails, les pièces de fonte d'acier étant de fabrication très

lente, c'est dès le mois de juillet souvent qu'ils doivent commencer

l'étude des véhicules destinés à _faire sensation_ en décembre!

L'acheteur qui, de son côté, n'ignore pas cette particularité de

mécanisme industriel, ne donne plus de commandes aux usines dès que

l'été est venu: il attend le Salon! La production des usines ne va plus

que par à-coups, et l'on «débauche» le personnel ouvrier à certains mois

avec autant de hâte qu'on «l'embauche» à d'autres.

De plus, les modèles, toujours changés, ne peuvent être construits qu'en

séries relativement petites. Il est impossible d'entreprendre de grandes

séries de voitures identiques, à l'américaine, de voitures dont les

pièces seraient moins onéreuses, le prix de la main-d'oeuvre moins

élevé, sur lesquelles se répartiraient des frais généraux moindres,--et

qui, au total, seraient vendues beaucoup meilleur marché aux

consommateurs.

Enfin, les protestataires contre l'annualité du Salon font observer avec

raison que, si les étrangers commencent contre l'industrie française une

concurrence des plus sérieuses, c'est aux Salons annuels que nous le

devons. Là, groupés en un seul local, mis à nu, exposés dans leurs

moindres détails, divulgués avec complaisance par les vendeurs, tous nos

modèles sont livrés aux instincts copistes des concurrents et surtout

des concurrents étrangers. Un ingénieur intelligent pourra, en cinq ou

six visites attentives, s'il a quelque compétence, bourrer de notes son

portefeuille, travailler discrètement du crayon et du pied-à-coulisse

(appareil de mesure des épaisseurs), et extraire de cette exposition,

comparative donc éminemment instructive, les plus précieuses indications

pour une voiture bien conçue! Il serait, à tous égards, plus adroit,

pense-t-on, d'obliger les constructeurs étrangers à acheter nos voitures

s'ils désirent les copier, au lieu de les leur exposer naïvement, et

gratuitement! Tout au moins la divulgation de nos méthodes et de nos

modèles serait-elle moins préjudiciable à nos intérêts si le Salon de

l'automobile n'avait lieu que tous les trois ans!

Les partisans du Salon annuel soutiennent au contraire que la grande

foire excite la concurrence, c'est-à-dire le progrès, qu'elle fouaille

les acheteurs, entretient la fièvre du marché, la vie de l'industrie

automobile, et qu'elle met ainsi toutes choses au mieux du monde.

L'Illustration, No. 3277, 16 Décembre 1905 · 第 17 / 45 题