XV

L'argent est pour les hommes une pierre de touche. Zénobius riche ne

ressembla guère à Zénobius pauvre; il perdit sa gaieté, ses joyeux

enfantillages, son insouciance du lendemain. Bref, il ne resta rien de

lui que l'amour voué une fois pour toutes à la blonde Cléopha. Contre

cet amour, l'argent lui-même ne put rien. Au fait, comment Zénobius ne

serait-il pas devenu triste et chagrin? Son opulence, son bonheur même,

puisque la misère lui eût ôté le courage d'aspirer à la main de celle

qu'il adorait, tout enfin dépendait de la vie d'un méchant roquet,

vieux, obèse et maladif.

--Non, dit-il dans son honnêteté scrupuleuse, je ne ferai pas de Cléopha

aujourd'hui une dame et demain une mendiante!

Il résolut d'amasser à force d'économies un petit capital qui lui permît

de prendre charge de famille; pour cela, il fallait prolonger de trois

années au moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu les

fréquentes indispositions de cette créature gâtée.

Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant de tout.

Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des réformes de toutes

sortes, et la seigneurie prit une mine plus désolée encore que du temps

de la baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours flotter

dans les murs qui avaient abrité son avarice. Toutes les recherches du

bien-être et du luxe étaient réservées pour la seule Mika, toujours

couchée sur ses coussins comme une petite-maîtresse et plus grondeuse,

plus irascible que jamais. Les soins assidus de Zénobius étaient reçus

par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès l'aube

pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il chaque semaine avec

des précautions infinies, la séchant ensuite dans du linge chauffé,

l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter

dans le lit d'édredon où elle consentait à dormir. À table, Mika

recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait,

Zénobius suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule de chiens

imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à ce que Mika, poussée par la

jalousie, eût surmonté sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait

compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout comme une noble dame,

disait Piotre; mais rarement elle se décidait à sortir, et il fallut que

son gardien, puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux soins

douteux des domestiques, prît des habitudes sédentaires. Plus de visites

au presbytère. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa

guise! Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé en sursaut, la

nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger!

Il n'avait plus de repos avant de s'être assuré que la bête endormie

respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait pas à cette

princesse; on consultait pour elle à Kolomea, même à Lemberg; mais rien

ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour

plus lourde et plus haletante.

--Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que j'étais allé le voir;

plaignez-moi; je me sacrifie à ce maudit animal, et il ne me donne en

échange que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu'à

l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie?

J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait accablée sur ses

fourrures. Elle ne se leva pas pour courir à la rencontre de Zénobius,

elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas la queue,

comme l'eût fait tout autre chien à la vue de son maître. L'homme était

ici l'esclave de la bête, et on eût dit que la bête s'en rendait compte,

car elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et Zénobius obéit à ce

chien qu'il détestait, parce que le chien était riche.

--Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reçois des ordres.

Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se levant avec une

fureur soudaine, elle se mit à japper en montrant ses dents aiguës, qui

mordirent Zénobius de la belle façon lorsqu'il essaya de l'apaiser.

Enfin le pauvre diable tomba dans une mélancolie profonde; il évitait

ses amis, maigrissait à vue d'oeil.

--Comment, disait M. Kmietowitch, un homme peut-il être poussé par la

cupidité jusqu'à devenir le valet d'une bête?

Il y avait trois mois que la baronne était morte. Un soir, je faisais au

presbytère une partie d'échecs avec la belle Cléopha, lorsque Zénobius,

tout de noir vêtu, traversa les champs à grands pas, semblable à un

corbeau sur la neige, et se précipita dans la chambre où nous étions

réunis, la famille du prêtre et moi. Il avait l'air désespéré; ses

cheveux tombaient par mèches éparses sur son pâle visage, il tenait un

pistolet; sans prononcer un mot, il embrassa les genoux de Cléopha.

--Est-ce que Mika est morte? demandai-je.

Ce fut, je l'avoue, ma première pensée.

--Que m'importe qu'elle meure! s'écria-t-il avec emportement. J'en ai

assez de cet ignoble esclavage!...

--Dieu soit loué! interrompit le prêtre.

--Dites que vous aurez pitié de moi, Cléopha; promettez de devenir

ma femme, et je renonce à toutes mes richesses. Je casse la tête de

Mika,--et il brandit son pistolet...--Cléopha, le veux-tu?.. J'aime

mieux, pour ma part, m'atteler moi-même à la charrue que de renoncer

plus longtemps à ma dignité d'homme.

La belle fille ne répondit pas tout d'abord; ses yeux étaient baissés

sur l'échiquier. Tout à coup, sa main un peu grande, mais bien faite

et blanche comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont était bordée sa

kazabaïka, et poussant un pion avec tranquillité:

--Échec et mat! prononça-t-elle.

Notre partie était terminée. Alors elle se tourna vers Zénobius,

toujours à ses pieds:

--Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez pas le chien, car il

serait aussi absurde de repousser l'argent que de s'en faire l'esclave.

Ainsi Mika trouva grâce devant la blonde Cléopha, qui, un mois plus

tard, entrait en maîtresse à la seigneurie, le petit chien du presbytère

sur ses talons. Ce chien vif, espiègle, toujours frétillant, bondissant,

avait vraiment le diable au corps; je n'en vis jamais de plus drôle ni

de plus aimable. Il fit ce que toute l'énergie et toute la sagesse de

Cléopha n'auraient pas su accomplir peut-être. Il relégua les médecins

dans l'ombre, il sauva la vie de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses

avances d'un air boudeur; mais, à la fin de la première journée, les

deux chiens s'ébattaient comme de vieux camarades à travers les jardins.

L'exercice rendit à Mika l'appétit que doit avoir un chien bien portant

et même la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle pût jamais

recouvrer. Elle devint mère de famille et acquit tout naturellement les

qualités que ce titre comporte. Je suppose qu'elle vit encore.

Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester · 第 19 / 37 题