L'argent est pour les hommes une pierre de touche. Zénobius riche ne
ressembla guère à Zénobius pauvre; il perdit sa gaieté, ses joyeux
enfantillages, son insouciance du lendemain. Bref, il ne resta rien de
lui que l'amour voué une fois pour toutes à la blonde Cléopha. Contre
cet amour, l'argent lui-même ne put rien. Au fait, comment Zénobius ne
serait-il pas devenu triste et chagrin? Son opulence, son bonheur même,
puisque la misère lui eût ôté le courage d'aspirer à la main de celle
qu'il adorait, tout enfin dépendait de la vie d'un méchant roquet,
vieux, obèse et maladif.
--Non, dit-il dans son honnêteté scrupuleuse, je ne ferai pas de Cléopha
aujourd'hui une dame et demain une mendiante!
Il résolut d'amasser à force d'économies un petit capital qui lui permît
de prendre charge de famille; pour cela, il fallait prolonger de trois
années au moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu les
fréquentes indispositions de cette créature gâtée.
Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant de tout.
Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des réformes de toutes
sortes, et la seigneurie prit une mine plus désolée encore que du temps
de la baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours flotter
dans les murs qui avaient abrité son avarice. Toutes les recherches du
bien-être et du luxe étaient réservées pour la seule Mika, toujours
couchée sur ses coussins comme une petite-maîtresse et plus grondeuse,
plus irascible que jamais. Les soins assidus de Zénobius étaient reçus
par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès l'aube
pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il chaque semaine avec
des précautions infinies, la séchant ensuite dans du linge chauffé,
l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter
dans le lit d'édredon où elle consentait à dormir. À table, Mika
recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait,
Zénobius suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule de chiens
imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à ce que Mika, poussée par la
jalousie, eût surmonté sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait
compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout comme une noble dame,
disait Piotre; mais rarement elle se décidait à sortir, et il fallut que
son gardien, puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux soins
douteux des domestiques, prît des habitudes sédentaires. Plus de visites
au presbytère. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa
guise! Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé en sursaut, la
nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger!
Il n'avait plus de repos avant de s'être assuré que la bête endormie
respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait pas à cette
princesse; on consultait pour elle à Kolomea, même à Lemberg; mais rien
ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour
plus lourde et plus haletante.
--Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que j'étais allé le voir;
plaignez-moi; je me sacrifie à ce maudit animal, et il ne me donne en
échange que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu'à
l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie?
J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait accablée sur ses
fourrures. Elle ne se leva pas pour courir à la rencontre de Zénobius,
elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas la queue,
comme l'eût fait tout autre chien à la vue de son maître. L'homme était
ici l'esclave de la bête, et on eût dit que la bête s'en rendait compte,
car elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et Zénobius obéit à ce
chien qu'il détestait, parce que le chien était riche.
--Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reçois des ordres.
Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se levant avec une
fureur soudaine, elle se mit à japper en montrant ses dents aiguës, qui
mordirent Zénobius de la belle façon lorsqu'il essaya de l'apaiser.
Enfin le pauvre diable tomba dans une mélancolie profonde; il évitait
ses amis, maigrissait à vue d'oeil.
--Comment, disait M. Kmietowitch, un homme peut-il être poussé par la
cupidité jusqu'à devenir le valet d'une bête?
Il y avait trois mois que la baronne était morte. Un soir, je faisais au
presbytère une partie d'échecs avec la belle Cléopha, lorsque Zénobius,
tout de noir vêtu, traversa les champs à grands pas, semblable à un
corbeau sur la neige, et se précipita dans la chambre où nous étions
réunis, la famille du prêtre et moi. Il avait l'air désespéré; ses
cheveux tombaient par mèches éparses sur son pâle visage, il tenait un
pistolet; sans prononcer un mot, il embrassa les genoux de Cléopha.
--Est-ce que Mika est morte? demandai-je.
Ce fut, je l'avoue, ma première pensée.
--Que m'importe qu'elle meure! s'écria-t-il avec emportement. J'en ai
assez de cet ignoble esclavage!...
--Dieu soit loué! interrompit le prêtre.
--Dites que vous aurez pitié de moi, Cléopha; promettez de devenir
ma femme, et je renonce à toutes mes richesses. Je casse la tête de
Mika,--et il brandit son pistolet...--Cléopha, le veux-tu?.. J'aime
mieux, pour ma part, m'atteler moi-même à la charrue que de renoncer
plus longtemps à ma dignité d'homme.
La belle fille ne répondit pas tout d'abord; ses yeux étaient baissés
sur l'échiquier. Tout à coup, sa main un peu grande, mais bien faite
et blanche comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont était bordée sa
kazabaïka, et poussant un pion avec tranquillité:
--Échec et mat! prononça-t-elle.
Notre partie était terminée. Alors elle se tourna vers Zénobius,
toujours à ses pieds:
--Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez pas le chien, car il
serait aussi absurde de repousser l'argent que de s'en faire l'esclave.
Ainsi Mika trouva grâce devant la blonde Cléopha, qui, un mois plus
tard, entrait en maîtresse à la seigneurie, le petit chien du presbytère
sur ses talons. Ce chien vif, espiègle, toujours frétillant, bondissant,
avait vraiment le diable au corps; je n'en vis jamais de plus drôle ni
de plus aimable. Il fit ce que toute l'énergie et toute la sagesse de
Cléopha n'auraient pas su accomplir peut-être. Il relégua les médecins
dans l'ombre, il sauva la vie de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses
avances d'un air boudeur; mais, à la fin de la première journée, les
deux chiens s'ébattaient comme de vieux camarades à travers les jardins.
L'exercice rendit à Mika l'appétit que doit avoir un chien bien portant
et même la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle pût jamais
recouvrer. Elle devint mère de famille et acquit tout naturellement les
qualités que ce titre comporte. Je suppose qu'elle vit encore.