Il semblait que Warwara eût été avertie par quelque pressentiment de
sa fin prochaine, car, vers la fin de cet automne-là, elle tomba
sérieusement malade pour la première fois. Les soins du médecin de sa
maison et des deux docteurs appelés en toute hâte de Kolomea ne lui
parurent pas suffisants; elle fit venir Zénobius près de son lit et lui
dit tout bas:
--Ces sots m'assassineront; prends les chevaux et va-t'en vite à
Lemberg. Je n'ai confiance qu'en toi. Ramène le meilleur médecin. Je
payerai... oui, je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et
surtout garde-toi de rien dire...
Elle désigna Hermine d'un mouvement des paupières.
Zénobius partit aussitôt pour Lemberg; mais, le soir même, l'état de la
malade s'aggrava sensiblement. Vers minuit, Hermine, étant seule avec
sa maîtresse assoupie, la secoua de façon à l'éveiller et lui cria dans
l'oreille:
--Avez-vous fait un testament?
La baronne ne parut pas comprendre.
--Avez-vous fait votre testament? répéta impérieusement Hermine.
--Mon testament? murmura la baronne d'une voix éteinte, à quoi bon? Je
ne mourrai pas de si tôt.
--Il faut que vous en fassiez un... et tout de suite, entendez-vous!
reprit Hermine, la forçant à s'asseoir sur son lit.
--Non! dit Warwara avec une dernière énergie, et je te défends de me
parler de la mort.
--Vous aurais-je donc sacrifié inutilement toute ma jeunesse? s'écria la
bohémienne. Cela ne se peut pas!... Prenez cette plume, prenez...
--Veux-tu m'assassiner?
--Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela.
--Oh! misérable ingrate! monstre que tu es!...
Les mains de la baronne se crispèrent autour du cou d'Hermine, qui
crut un instant qu'elle allait l'étrangler; mais, à force de coups, la
camériste se délivra de cette étreinte furieuse:
--Oui, vous mourrez! dit-elle aussitôt qu'elle eut réussi à reprendre sa
respiration, vous mourrez, malgré tout, et, à la dernière heure, il n'y
aura pas à votre chevet un seul être qui vous aime, car moi aussi je
vous abhorre.
Hermine, après cette déclaration, n'avait plus de ménagements à garder;
elle prit les clefs que la baronne cachait sous son oreiller et chercha
le testament dans les coins les plus secrets. Warwara s'efforçait en
vain de se lever, elle se débattait, elle appelait et personne ne
répondait à ses cris. Au matin, Hermine n'avait pas encore trouvé le
testament, mais elle s'était emparée de tout ce qui dans la seigneurie
pouvait avoir quelque valeur: bijoux, papiers précieux, objets de
garde-robe.
Après avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara s'était tournée du
côté du mur et fermait les yeux. Lorsque son médecin vint lui faire
sa visite ordinaire, elle le supplia d'avoir pitié d'elle, de traîner
Hermine en justice. Le médecin, croyant aux divagations de la fièvre,
promit tout ce qu'elle voulut, quitte à ne rien faire. Vivante ou morte,
cette malheureuse femme était abandonnée aux mains de sa servante, qui
restait la véritable maîtresse de Separowze.
Deux jours se passèrent ainsi, jours d'angoisse pour elle. Spectatrice
du pillage qu'elle ne pouvait empêcher, Warwara ne sentait pas auprès
d'elle, comme l'avait prédit Hermine, une seule personne qui lui fût
dévouée. Sous prétexte de la veiller, Piotre et Martschine jouaient aux
cartes au milieu de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave et
en fumant leur pipe.
--Pourquoi nous en priver, disait Martschine, puisqu'elle doit mourir?
La dernière protestation s'était éteinte sur les lèvres refroidies de
Warwara. Tout à coup, elle appela faiblement Mika. La petite chienne
s'approcha du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa
maîtresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, elle ne reparut
plus. Alors ce coeur de pierre se brisa: Warwara sanglota tout haut.
Ainsi se passèrent les derniers jours qu'elle eut encore à vivre, si
l'on peut appeler vivre cette lutte effroyable entre l'âme prête à
partir et le corps qui se révolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface
toutes les douleurs, qui apporte la délivrance au plus méchant comme au
meilleur, Mika se mit à pousser sous le lit des hurlements lamentables:
--Qu'as-tu, ma pauvre bête?... murmura sa maîtresse. Faim, peut-être...
Mais Hermine, éclatant d'un rire impitoyable:
--Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des mourants dans la
maison.
--Je ne meurs pas, gémit la baronne, non, je ne meurs pas, je ne veux
pas mourir! Qu'on aille chercher le prêtre, ajouta-t-elle quelques
instants après.
Quand la cuisinière de Separowze entra au presbytère, j'y étais
justement en visite; nous nous hâtâmes de répondre à l'appel de la
mourante. Mais il était trop tard. L'agonie avait commencé.
Martschine lui ayant dit:--On est allé chercher Sa Révérence M.
Kmietowitch,--Warwara répliqua d'une voix que personne ne reconnut:--Qui
est celui-là?--comme si elle eût entendu son nom pour la première fois.
Hermine s'approcha du lit:
--Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini.
Et avec une férocité inouïe:
--Me direz-vous enfin, reprit-elle, où est le testament?
Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, effrayant.
--Le testament est... il est en bonnes mains...--répondit-elle avec
fermeté. Tu n'auras rien... non, rien... pas une vieille pantoufle...
Puis, tâtant la couverture des deux mains:
--Où est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a pris mon argent...
Lorsque j'entrai avec le prêtre, elle venait de mourir. La seigneurie
semblait avoir été mise au pillage, et tout le désordre qui suit une
orgie régnait dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas cette
beauté paisible et solennelle que j'ai vue à la plupart des morts; ses
traits étaient absolument défigurés: personne n'avait songé à lui fermer
les yeux. Le prêtre se mit en prières; les serviteurs s'agenouillèrent
à son exemple. Au dernier _Amen_, Zénobius parut sur le seuil avec le
grand médecin de Lemberg. Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis
haussait les épaules, le jeune parent pauvre de la baronne prononça
un fervent _Pater noster_; il se pencha vers sa tante et lui ferma
pieusement les yeux. Le soleil couchant projetait un dernier rayon d'or
sur la main ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait été si avare
n'eussent pas brillé davantage.
Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytère. Nous marchions côte à côte
en silence, quand un cortège funèbre nous rejoignit. Nous nous rangeâmes
pour le laisser passer.
--Qui donc enterre-t-on? demandai-je.
--Un paysan de Separowze, me répondit M. Kmietowitch; dans la contrée,
il était connu pour le pire des ivrognes. Écoutez comme sa veuve le
pleure.
En tête du cortège marchait un homme portant la croix; puis les chantres
suivaient avec le diacre; six garçons robustes portaient le cercueil
couvert de grosse toile blanche, et derrière le cercueil, venait la
veuve, les cheveux épars, les vêtements déchirés. Le long cortège d'amis
et de voisins, armés de fusils et de pistolets pour la plupart, faisait
penser à des cosaques prêts au combat plutôt qu'à des paysans en deuil.
Les bruyantes lamentations des pleureuses se mêlaient au murmure des
prières et aux sons déchirants du _trembit_[4]. Quand tout eut fait
silence, la veuve recommença ses sanglots et ses gémissements; en même
temps, elle se tordait les mains, s'arrachait les cheveux.
[Note 4: Cor des Karpathes.]
--Ah! mon cher Zéphyrin, disait-elle, pourquoi m'abandonner? Comment
vivrai-je sans toi, pauvre femme que je suis? Qui donc me battra
maintenant, mon Zéphyrin? Qui donc m'accablera d'injures, puisque
tu n'es plus, mon trésor? Dis! qui donc boira toute l'eau-de-vie du
cabaret, qui donc s'endettera auprès des juifs, comme tu savais si bien
le faire?...
Rien de plus étrange que cette lamentation ironique de la veuve qui,
délivrée de son tyran, devait néanmoins se soumettre à l'usage.
Toute l'_humour_ populaire de la Petite-Russie éclatait dans cette
improvisation.
--C'est le jugement du défunt qui commence! fit observer Kmietowitch.
--Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara? Mais non, Warwara n'a rien à
craindre; elle a veillé toute sa vie à ce que personne ne pût se trouver
là pour gémir derrière son cercueil.
Je me trompais; les splendides obsèques de la baronne furent conduites
par Zénobius, qui pleurait comme un enfant.