_Priere à Dieu._
Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse, c'est à toi, Dieu de
tous les êtres, de tous les mondes & de tous les temps, s'il est permis
à de faibles créatures perdues dans l'immensité, & imperceptibles au
reste de l'Univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout
donné, à toi dont les Décrets sont immuables comme éternels. Daigne
regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature! que ces erreurs
ne fassent point nos calamités! Tu ne nous as point donné un cœur pour
nous haïr, & des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions
mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible & passagere! que
les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles
corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages
ridicules, entre toutes nos Loix imparfaites, entre toutes nos opinions
insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux,
& si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent
les atomes appellés hommes, ne soient pas des signaux de haine & de
persécution! que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te
célébrer, supportent ceux qui se contentent de la lumiere de ton soleil!
que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut
t'aimer, ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau
de laine noire! qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une
ancienne Langue, ou dans un jargon plus nouveau! que ceux dont l'habit
est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle
d'un petit tas de la boue de ce monde, & qui possedent quelques
fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce
qu'ils appellent grandeur & richesse, & que les autres les voyent sans
envie! car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de
quoi s'enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont freres! qu'ils ayent en
horreur la tyrannie exercée sur les ames, comme ils ont en exécration le
brigandage, qui ravit par la force le fruit du travail & de l'industrie
paisible! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons
pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, &
employons l'instant de notre existence à bénir également en mille
langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a
donné cet instant!