_Idée de la Réforme du seizieme siecle._
Lorsqu'à la renaissance des Lettres, les esprits commencerent à
s'éclairer, on se plaignit généralement des abus; tout le monde avoue
que cette plainte était légitime.
Le Pape _Alexandre VI_ avait acheté publiquement la Tiare, & ses cinq
bâtards en partageaient les avantages. Son fils, le Cardinal Duc de
_Borgia_, fit périr, de concert avec le Pape son pere, les _Vitelli_,
les _Urbino_, les _Gravina_, les _Oliveretto_, & cent autres Seigneurs,
pour ravir leurs domaines. _Jules II_, animé du même esprit, excommunia
_Louis XII_, donna son Royaume au premier occupant, & lui-même le casque
en tête, & la cuirasse sur le dos, mit à feu & à sang une partie de
l'Italie. _Léon X_, pour payer ses plaisirs, trafiqua des Indulgences,
comme on vend des denrées dans un marché public. Ceux qui s'éleverent
contre tant de brigandages, n'avaient du moins aucun tort dans la
morale; voyons s'ils en avaient contre nous dans la politique.
Ils disaient que JESUS-CHRIST n'ayant jamais exigé d'annates, ni de
réserves, ni vendu des dispenses pour ce monde, & des indulgences pour
l'autre, on pouvait se dispenser de payer à un Prince étranger le prix
de toutes ces choses. Quand les annates, les procès en Cour de Rome, &
les dispenses qui subsistent encore aujourd'hui, ne nous coûteraient que
cinq cents mille francs par an, il est clair que nous avons payé depuis
_François I_, en deux cents cinquante années, cent vingt millions; & en
évaluant les différents prix du marc d'argent, cette somme en compose
une d'environ deux cents cinquante millions d'aujourd'hui. On peut donc
convenir sans blasphême, que les Hérétiques, en proposant l'abolition de
ces Impôts singuliers, dont la postérité s'étonnera, ne faisaient pas en
cela un grand mal au Royaume, & qu'ils étaient plutôt bons calculateurs
que mauvais sujets. Ajoutons qu'ils étaient les seuls qui sussent la
Langue Grecque, & qui connussent l'antiquité. Ne dissimulons point que,
malgré leurs erreurs, nous leur devons le développement de l'esprit
humain, long-temps enseveli dans la plus épaisse barbarie.
Mais comme ils niaient le Purgatoire, dont on ne doit pas douter, & qui
d'ailleurs rapportait beaucoup aux Moines; comme ils ne révéraient pas
des reliques qu'on doit révérer, mais qui rapportaient encore davantage;
enfin, comme ils attaquaient des dogmes très-respectés,[7] on ne leur
répondit d'abord qu'en les faisant brûler. Le Roi qui les protégeait, &
les soudoyait en Allemagne, marcha dans Paris à la tête d'une
Procession, après laquelle on exécuta plusieurs de ces malheureux; &
voici quelle fut cette exécution. On les suspendait au bout d'une longue
poutre qui jouait en bascule sur un arbre debout; un grand feu était
allumé sous eux, on les y plongeait, & on les relevait alternativement;
ils éprouvaient les tourments & la mort par degrés, jusqu'à ce qu'ils
expirassent par le plus long & le plus affreux supplice que jamais ait
inventé la barbarie.
[7] Ils renouvellaient le sentiment de _Bérenger_ sur l'Eucharistie;
ils niaient qu'un corps pût être en cent mille endroits différents,
même par la toute-puissance divine; ils niaient que les attributs
pussent subsister sans sujet; ils croyaient qu'il était absolument
impossible que ce qui est pain & vin aux yeux, au goût, à l'estomac,
fût anéanti dans le moment même qu'il existe; ils soutenaient toutes
ces erreurs condamnées autrefois dans _Bérenger_. Ils se fondaient sur
plusieurs passages des premiers Peres de l'Eglise, & sur-tout de _St.
Justin_, qui dit expressément dans son Dialogue contre _Typhon_:
«L'oblation de fine farine est la figure de l'Eucharistie, que
JESUS-CHRIST nous ordonne de faire en mémoire de sa Passion.»
[Grec: kai hê tês semidaleôs,] &c. [Grec: tupos ên tou artou tês
eucharistias, hon eis anamnêsin tou pathous,] &c. [Grec: Iêsous
christos ho kurios hêmôn paredôke poiein.]
Ils rappellaient tout ce qu'on avait dit dans les premiers siecles
contre le culte des Reliques; ils citaient ces paroles de
_Vigilantius_: «Est-il nécessaire que vous respectiez, ou même que
vous adoriez une vile poussiere? Les ames des Martyrs aiment-elles
encore leurs cendres? Les coutumes des Idolâtres se sont introduites
dans l'Eglise; on commence à allumer des flambeaux en plein midi: nous
pouvons pendant notre vie prier les uns pour les autres; mais après la
mort, à quoi servent ces prieres?
Mais ils ne disaient pas combien _St. Jérome_ s'était élevé contre ces
paroles de _Vigilantius_. Enfin, ils voulaient tout rappeller aux
temps Apostoliques, & ne voulaient pas convenir que l'Eglise s'étant
étendue & fortifiée, il avait fallu nécessairement étendre & fortifier
sa discipline: ils condamnaient les richesses, qui semblaient pourtant
nécessaires pour soutenir la majesté du culte.
Peu de temps avant la mort de _François I_, quelques Membres du
Parlement de Provence, animés par des Ecclésiastiques contre les
Habitants de Mérindol & de Cabriere, demanderent au Roi des Troupes pour
appuyer l'exécution de dix-neuf personnes de ce Pays, condamnées par
eux; ils en firent égorger six mille, sans pardonner ni au sexe, ni à la
vieillesse, ni à l'enfance; ils réduisirent trente Bourgs en cendres.
Ces Peuples, jusqu'alors inconnus, avaient tort sans doute d'être nés
Vaudois, c'était leur seule iniquité. Ils étaient établis depuis trois
cents ans dans des déserts, & sur des montagnes qu'ils avaient rendu
fertiles par un travail incroyable. Leur vie pastorale & tranquille
retraçait l'innocence attribuée aux premiers âges du monde. Les Villes
voisines n'étaient connues d'eux que par le trafic des fruits qu'ils
allaient vendre; ils ignoraient les procès & la guerre; ils ne se
défendirent pas; on les égorgea comme des animaux fugitifs qu'on tue
dans une enceinte.[8]
[8] Le véridique & respectable Président de _Thou_ parle ainsi de ces
hommes si innocents & si infortunés: _Homines esse qui trecentis
circiter abhinc annis asperum & incultum solum vectigale à Dominis
acceperint, quod improbo labore & assiduo cultu frugum ferax & aptum
pecori reddiderint; patientissimos eos laboris & inediæ, à litibus
abhorrentes, ergà egenos munificos, tributa Principi & sua jura
Dominis sedulò & summâ fide pendere; Dei cultum assiduis precibus &
morum innocentiam præ se ferre, ceterùm rarò divorum templa adire,
nisi si quandò ad vicina suis finibus oppida mercandi aut negotiorum
causâ divertant; quò si quandoque pedem inferant, non Dei, divorumque
statuis advolvi, nec cereos eis aut donaria ulla ponere; non
Sacerdotes ab eis rogari ut pro se, aut propinquorum manibus rem
divinam faciant, non cruce frontem insigniri uti aliorum moris est:
cùm cœlum intonat non se lustrali aquâ aspergere, sed sublatis in
cœlum oculis Dei opem implorare; non religionis ergò peregrè
proficisci, non per vias antè crucium simulacra caput aperire; sacra
alio ritu, & populari linguâ celebrare; non denique Pontifici aut
Episcopis honorem deferre, sed quosdam è suo numero delectos pro
Antistibus & Doctoribus habere. Hæc uti ad Franciscum relata VI. Eid.
feb. anni, &c._
Madame _de Cental_, à qui appartenait une partie des terres ravagées,
& sur lesquelles on ne voyait plus que les cadavres de ses Habitants,
demanda justice au Roi _Henri II_, qui la renvoya au Parlement de
Paris. L'Avocat Général de Provence, nommé _Guerin_, principal auteur
des massacres, fut seul condamné à perdre la tête. _De Thou_ dit qu'il
porta seul la peine des autres coupables, _quòd aulicorum favore
destitueretur_, parce qu'il n'avait pas d'amis à la Cour.
Après la mort de _François I_, Prince plus connu cependant par ses
galanteries & par ses malheurs que par ses cruautés, le supplice de
mille Hérétiques, sur-tout celui du Conseiller au Parlement _Dubourg_, &
enfin le massacre de Vassy, armerent les persécutés, dont la secte
s'était multipliée à la lueur des buchers, & sous le fer des bourreaux;
la rage succéda à la patience; ils imiterent les cruautés de leurs
ennemis: neuf guerres civiles remplirent la France de carnage; une paix
plus funeste que la guerre, produisit la _St. Barthelemi_, dont il n'y
avait aucun exemple dans les annales des crimes.
La Ligue assassina _Henri III_ & _Henri IV_, par les mains d'un Frere
Jacobin, & d'un monstre qui avait été Frere Feuillant. Il y a des gens
qui prétendent que l'humanité, l'indulgence, & la liberté de conscience,
sont des choses horribles; mais en bonne foi, auraient-elles produit des
calamités comparables?