_Conséquences du supplice de Jean Calas._
Si les Pénitents blancs furent la cause du supplice d'un innocent, de la
ruine totale d'une famille, de sa dispersion, & de l'opprobre qui ne
devrait être attaché qu'à l'injustice, mais qui l'est au supplice; si
cette précipitation des Pénitents blancs à célébrer comme un Saint,
celui qu'on aurait dû traîner sur la claye, a fait rouer un pere de
famille vertueux; ce malheur doit sans doute les rendre pénitents en
effet pour le reste de leur vie: eux & les Juges doivent pleurer, mais
non pas avec un long habit blanc & un masque sur le visage, qui
cacheraient leurs larmes.
On respecte toutes les Confrairies; elles sont édifiantes: mais quelque
grand bien qu'elles puissent faire à l'Etat, égale-t-il ce mal affreux
qu'elles ont causé? Elles semblent instituées par le zele qui anime en
Languedoc les Catholiques contre ceux que nous nommons Huguenots. On
dirait qu'on a fait vœu de haïr ses freres; car nous avons assez de
religion pour haïr & persécuter, nous n'en avons pas assez pour aimer &
pour secourir. Et que serait-ce, si ces Confrairies étaient gouvernées
par des enthousiastes, comme l'ont été autrefois quelques Congrégations
des Artisans & des _Messieurs_, chez lesquels on réduisait en art & en
systême l'habitude d'avoir des visions, comme le dit un de nos plus
éloquents & savants Magistrats? Que serait-ce si on établissait dans les
Confrairies ces chambres obscures, appellées chambres de méditation, où
l'on faisait peindre des diables armés de cornes & de griffes, des
gouffres de flammes, des croix & des poignards, avec le saint nom de
JESUS au-dessus du tableau? Quel spectacle pour des yeux déja fascinés,
& pour des imaginations aussi enflammées que soumises à leurs
Directeurs!
Il y a eu des temps, on ne le sait que trop, où des Confrairies ont été
dangereuses. Les Frérots, les Flagellants ont causé des troubles. La
Ligue commença par de telles associations. Pourquoi se distinguer ainsi
des autres Citoyens? s'en croyait-on plus parfait? cela même est une
insulte au reste de la Nation. Voulait-on que tous les Chrétiens
entrassent dans la Confrairie? Ce serait un beau spectacle que l'Europe
en capuchon & en masque, avec deux petits trous ronds au-devant des
yeux! Pense-t-on de bonne foi que Dieu préfere cet accoûtrement à un
justaucorps? Il y a bien plus; cet habit est un uniforme de
Controversistes, qui avertit les Adversaires de se mettre sous les
armes; il peut exciter une espece de guerre civile dans les esprits;
elle finirait peut-être par de funestes excès, si le Roi & ses Ministres
n'étaient aussi sages que les fanatiques sont insensés.
On sait assez ce qu'il en a coûté depuis que les Chrétiens disputent sur
le dogme; le sang a coulé, soit sur les échafauds, soit dans les
batailles, dès le quatrieme siecle jusqu'à nos jours. Bornons-nous ici
aux guerres & aux horreurs que les querelles de la réforme ont excitées,
& voyons quelle en a été la source en France. Peut-être un tableau
raccourci & fidele de tant de calamités ouvrira les yeux de quelques
personnes peu instruites, & touchera des cœurs bien faits.