(_La fin au prochain numéro._)
Les Salles d'Asile.
(Voir t. III; p. 198.)
Nous avons montré dans notre précisent article la pieuse origine des
salles d'asile. On les a vues civiliser et moraliser un vallon des
Vosges sans que durant de longues années ce bienfait et cette salutaire
action se révélassent au reste du pays. On a vu ensuite les efforts
également ignorés, tentés à Paris au commencement de ce siècle; puis,
enfin, l'application plus large, parce quelle fut mieux secondée, de
cette même idée en Angleterre et en France. L'institution s'est depuis
répandue dans tous les centres de population de ces deux grands États.
Dès 1835, Strasbourg comptait dix salles d'asile, Lyon, cinq;
Versailles, cinq; un grand nombre d'autres villes en étaient déjà
dotées. Aujourd'hui, grandes ou petites, toutes les cités ont leur salle
d'enfants, et tout conseil municipal qui a la conscience et
l'intelligence de ses devoirs, inscrit une fondation de ce genre au
premier rang des dépenses de la commune. Le nombre s'en accroît
journellement.
La Suisse, cette contrée ardente à saisir toutes les espérances
d'amélioration morale et tous les moyens d'affermir le bonheur et la
prospérité de ses habitants, est une des nations qui entrèrent des
premières dans la voie ouverte. Genève et Lausanne fondèrent des écoles
de petits enfants, qui, dirigées, l'une par M. Monod, l'autre par M.
Penchaud, devinrent bientôt des établissements modèles, imités dans les
autres cantons.--En Lombardie, s'élevèrent des _Scuole Infantili_, et,
par une sorte d'extension de l'idée première de l'institution, plusieurs
de ces écoles furent destinées aux enfants des parents dans
l'aisance.--A Naples et dans le Piémont, des salles furent également
ouvertes; mais la Toscane exige une mention particulière pour le zèle
qu'elle a apporté à multiplier ces fondations, pour leur excellente
organisation et pour les innovations quelle y a introduites.
[Illustration: Entrée des Enfants dans la Salle d'asile Cochin.]
[Illustration: La Prière.]
Il y a maintenant à Florence, à Livourne, à Pise et dans tout le grand
duché vingt de ces asiles contenant 2,000 enfants. La dépense annuelle
de chacun de ceux-ci revient à vingt-cinq francs, y compris le loyer de
la maison, le salaire des maîtres, les gages des domestiques, et la
soupe qui est donnée chaque jour à tous les enfants. Là les asiles sont,
comme chez nous, institués pour les pauvres. Ils sont généralement
divisés en deux classes, ayant chacune une salle séparée et une
maîtresse particulière; la première pour les enfants depuis dix-huit
mois ou deux ans jusqu'à quatre ou cinq ans; l'autre pour les enfants de
quatre à cinq ans, à sept ou huit. L'introduction de travaux manuels
dans les asiles en Italie est générale, et on procède maintenant à des
essais pour continuer l'habitude de cette industrie précoce, en donnant
quelques travaux à faire dans les écoles primaires. Un comité de
marchands et d'artisans fait partie de la société pour les asiles à
Florence; ils fournissent aux enfants une besogne facile et leur donnent
plus tard les moyens d'exercer un art ou un métier. On s'attache à ce
que les travaux manuels des enfants soient de nature à être longtemps
prolongés individuellement, de manière à ce que l'élément social de la
vie de famille se soutienne paisiblement parmi eux, et que cette jeune
population soit aussi longtemps que possible préservée des dangers des
manufactures. Des exercices de gymnastique dans les récréations, dans la
classe, des exercices calculés pour développer les facultés physiques et
intellectuelles des enfants, sans leur faire éprouver la moindre
fatigue; le soin de ne jamais les astreindre à demeurer assis plus d'un
quart d'heure de suite, telles sont les précautions dont un des effets
les plus frappants est l'amélioration de la santé des enfants qui
fréquentent les salles. Les cas de mort dans les asiles sont d'environ
deux ou trois sur cent, tandis que la mortalité des enfants, entre deux
et six ans, qui ne les fréquentent pas est à Florence de seize sur
cent.--Les résultats probables ne s'arrêteront pas aux enfants, mais ils
s'étendront jusqu'aux parents.
Une grande partie des enfants reçus dans les asiles de Florence viennent
de l'hospice des Enfants-Trouvés, et, sur six cents, quatre cents
appartiennent à cette classe. Une extrême misère avait forcé leurs
auteurs à les abandonner; mais aussitôt que l'existence des asiles fut
connue, la tendresse paternelle reprit ses droits sur le coeur de ces
malheureux parents; ces infortunés enfants furent appelés à goûter les
douceurs de la famille et se virent réintégrés dans leur condition
civile. Dans les trois années antérieures à l'ouverture des asiles, le
nombre des enfants retirés de l'hospice de Florence avait été d'environ
176; mais en 1833, aussitôt que les salles furent ouvertes, ce nombre
s'éleva à 214, et en 1837 il s'accrut jusqu'à 404. Peu de faits aussi
féconds en importantes et heureuses conséquences ont jamais été mis en
lumière dans la statistique morale d'un pays.
En Autriche, en Bavière, en Prusse, de nombreux établissements sont
venus rivaliser avec les nôtres. Dans le grand-duché de Saxe-Weimar, il
n'y a pas un village qui ne soit depuis dix ans déjà pourvu d'une de ces
salles hospitalières; et le Danemark n'a pas voulu être le dernier État
d'Europe à recueillir leurs bons effets.
[Illustration: La Lecture.]
Les États-Unis d'Amérique entrèrent largement dans cette voie, et dès
1835, la seule ville de New-York avait ouvert vingt-sept salles dans
l'intérieur de ses murs.--Les colonies anglaises ne devaient pas non
plus demeurer dépourvues de ces écoles pour le premier âge.
Missionnaires de l'enfance, de nombreux maîtres quitteront leur patrie,
et, parmi eux, deux fils de James Buchanan ont, dès 1829, obtenu des
succès dans le sud de l'Afrique, en dirigeant des _Infant Schools_,
ouvertes aux enfants des Cafres, des Hottentots, et d'autres tribus à
demi sauvages.
[Illustration: Vue générale de la Salle d'asile Cochin.]
Il ne nous reste plus maintenant qu'à faire connaître l'emploi de la
journée dans nos asiles. Disons, avant de retracer ce qui se passe dans
tous, que, dans un certain nombre seulement, on a fait pénétrer le
travail, qui joue, comme nous l'avons fait voir, un si grand rôle dans
les établissements de ce genre en Toscane. Son introduction devrait,
nous le pensons, être générale; nous le voudrions simple, sans fatigue
aucune, peu prolongé, pour qu'il fût comme une variété ou même comme une
distraction des autres exercices; il occupe les enfants, les rend
attentifs, permet d'obtenir du silence, et porte chacun des petits
travailleurs à la réflexion. On peut, pendant ce court labeur, diriger
les pensées de l'enfant par quelques récits, quelques questions, par
l'explication des paroles, des chants et des prières qu'il répète
journellement.
A Strasbourg, depuis longtemps déjà, toutes les petites filles des
salles d'asile en état de tenir des aiguilles tricotent; le nombre de
paires de bas confectionnées par elles est considérable. Chaque année on
les distribue en prix aux enfants.
[Illustration: Le Jury.]
Les garçons sont occupés a parfiler de la soie, qui se file ensuite et
peut se teindre, puis être tricotée. A Lyon, dans quelques autres villes
encore, et dans plusieurs des asiles de Paris, le travail a également
été adopte comme propre à faire contracter aux enfants une habitude qui,
inculquée à cet âge, devient un goût, bientôt après une seconde nature,
et plus lard les doit préserver de la misère et de ses maux. A Paris,
pendant l'année 1843, plus de huit mille enfants ont été reçus dans les
vingt-quatre salles d'asile pendant la journée de travail de leur mère.
Des souscriptions ont permis de fournir aux plus pauvres d'entre eux les
vêtements qui leur manquaient. Plus de deux mille huit cents enfants ont
profité de ce bienfait. Aux termes des règlements, les enfants, pour
être admis, doivent avoir atteint l'âge de deux ans, et n'avoir pas
dépassé celui de six. On les y conserve jusqu'à sept: mais, par
humanité, on feint souvent de croire à la déclaration peu exacte d'une
mère pauvre, et sur les huit mille enfants accueillis, il en est plus
d'un qui n'a guère plus de dix huit mois, et se trouve par conséquent
avoir à justifier, par un air encore plus grave et plus raisonnable que
celui de son âge réel, les six mois dont sa mère l'a vieilli par une
fraude bien excusable, et sur laquelle la situation de la famille
détermine à fermer les yeux.
Le règlement imprimé qu'on remet aux parents qui amènent pour la
première fois leurs enfants à l'asile, nous fait connaître quelques-unes
des sages mesures qui sont prescrites dans ces établissements.--Les
parents, avant d'envoyer leurs enfants, doivent, chaque matin, leur
avoir lavé les mains et le visage, les avoir peignés, et avoir veillé à
ce que leurs vêtements ne soient ni troués ni déchirés. De fréquentes
inobservations de cette règle entraîneraient le renvoi; mais, chaque
matin, à l'arrivée et avant l'entrée dans la salle, on passe ce qu'on
appelle la revue des mains, et l'établissement est pourvu d'une fontaine
et des éponges nécessaires pour réparer les infractions au
règlement.--Les enfants doivent arriver à l'asile à huit heures et demie
au plus tard. Ceux qui se présentent après neuf heures ne sont reçus
qu'en cas d'excuse valable.--Chaque enfant doit être porteur d'un panier
qui contienne sa nourriture pour la journée.
L'heure de l'entrée en classe est indiquée par une cloche.
Aussitôt les enfants dispersés se réunissent, le maître ou la maîtresse
les place sur deux files. Le maître prescrit le silence et fait faire
_front._ Alors est passée la revue de propreté dont nous parlions tout à
l'heure. Lorsqu'elle est terminée, le maître donne un coup de sifflet
pour indiquer qu'on va se mettre en marche, et, avec une touche en bois,
il marque la mesure du chant qu'il va entonner. Quand le chant commence,
le maître fait marquer le pas aux élèves jusqu'à ce une la mesure soit
battue juste, et ce n'est que lorsqu'elle est bien établie, que l'on se
met en mouvement. Pendant la marche, on veille à ce que les enfante se
tiennent droit et aient les mains jointes derrière le dos. L'une des
marches les plus usitées dans les asiles de Paris est celle que Wilhelm a
mise en musique et qui se trouve dans le 16e cahier de son _Orphéon_. Le
chant continue jusqu'à ce que tous les enfants soient entrés dans les
intervalles des bancs; les premiers arrivés marquent le pas, et lorsque
les derniers sont en place, le maître donne un coup de sifflet en
disant: _Halte!_ Après une légère pause, qui permet de s'assurer si le
mouvement s'est arrêté au commandement, le maître dit: _front_. Alors
les enfants, au moyen d'un quart de conversion, font face au milieu de
la classe, en attendant le signal de la prière.
«L'usage de la faire répéter, phrase par phrase, à tous les enfants, dit
madame Nau de Champlouis, dans une _Instruction élémentaire pour la
formation et la tenue des salle d'asile_, a beaucoup d'inconvénients, et
surtout celui de réduire à un exercice purement machinal ce qu'un doit
désirer de rendre une oeuvre de réflexion. J'ai vu, dans quelques
asiles, cet usage remplacé par une autre méthode que je lui préfère de
beaucoup. Le maître dit la prière à haute voix, tous les enfants la
suivent en silence; dès qu'un d'eux a prouvé qu'il l'a bien retenue par
coeur, il obtient, comme récompense, de la dire tout haut en place du
maître. J'ai pu remarquer plus d'une fois combien ils attachaient de
prix à cette faveur; bientôt tous l'ont réclamée à leur tour et s'en
sont montrés dignes. Le but qu'on se proposait par la répétition
immédiate de chaque phrase a été aussi bien atteint, et l'esprit de la
prière a mieux pénétré ces jeunes coeurs.» L'auteur de cet utile manuel
recommande judicieusement aux maîtres et aux maîtresses de ne pas
multiplier les prières, afin d'éviter l'inconvénient de rendre, en
quelque sorte, banal ce pieux exercice par sa répétition trop fréquente.
Elles doivent, bien entendu, être courtes, simples, en rapport enfin
avec l'âge le plus tendre.
On comprend que ces écoles gardiennes ont presque uniquement pour but
l'éducation des enfants, et qu'on ne doit y avoir en vue leur
instruction que secondairement. Voici donc l'emploi de la journée
prescrit par le _Journal des Salles d'Asile_: «Après la prière
commencent des chants, les uns vifs et animés, les autres simples et
touchants, qui expriment toutes les idées les plus appropriées à la vie
des enfants, aux sentiments et aux habitudes morales dont on veut les
pénétrer; puis viennent les évolutions, les exercices qui les occupent,
les amusent, les tiennent sans cesse en haleine et en action. Toute
l'instruction consiste en exercices, pour satisfaire au besoin continuel
du mouvement et à la surabondance de vie et d'activité qui sont propres
à l'enfance. Tout exercice ne doit pas durer au delà de dix minutes pour
ne point fatiguer l'attention des enfants.--Toute punition corporelle,
ou même sévère, est interdite, les enfants ne devant être conduits,
surtout dans le premier âge, que par une discipline douce et maternelle.
La seule punition est l'isolement de leurs petits camarades, pendant
quelques minutes. Il s'agit, avant tout, de rendre aimable et de faire
aimer la salle d'asile, le maître ou la directrice, les enseignements
donnés, sous la forme de conversations familières, par demandes et par
réponses, ou d'exercices et de jeux. On a beaucoup fait quand on a
disposé l'enfant à se plaire dans la salle d'asile, à s'y trouver
content et heureux, à ne la quitter qu'à regret, à y revenir chaque
matin avec empressement.--Pour qu'une seule personne, assistée d'une
seule aide, puisse suffire à la surveillance de deux cent cinquante ou
trois cents enfants, elle les divise en fractions de huit ou dix, même
de trois ou quatre, sous la direction d'un petit moniteur pour les
garçons, d'une petite monitrice pour les filles. De plus, un ou deux
enfants, de deux, trois ou quatre ans, sont confiés à un enfant de cinq
ou six ans, qui, tout fier et heureux d'avoir à exercer une sorte de
patronage et d'autorité, donne les soins les plus touchants à ses petite
pupilles, et apprécie d'autant mieux tout ce qui peut leur être
nécessaire ou agréable, qu'il se rapproche plus de leur âge, qu'il
comprend mieux leur faiblesse, leurs petits chagrins, leurs moindres
désirs, et fait exactement pour eux ce que la mère la plus tendre et la
plus attentive pourrait faire pour l'enfant le plus chéri et le mieux
choyé.--Tour à tour, les enfants apprennent à lire les lettres, les
syllabes, les mots, les phrases que la directrice ou le maître trace sur
un grand tableau noir exposé à tous les yeux. Ils s'amusent et
s'exercent à compter au moyen de petites billes rondes, de différentes
couleurs, figurant les unités, les dizaines, les centaines, qui sont
enfilées dans de petites barres de fer: c'est ce qu'on appelle un
boulier.--Les chants reviennent à des intervalles assez
rapprochés.--Les plus âgés sont exercés à former les lettres sur le
tableau noir. On peut leur donner aussi quelques autres notions bien
élémentaires (1) d'arithmétique, de géographie, d'histoire naturelle,
d'histoire sainte, mais en évitant avec un grand soin la fatigue, une
attention prolongée et une immobilité qui est contraire à leur
organisation, et qui le deviendrait à leur santé.
[Note 1: Le comité central d'instruction primaire y a introduit cette
année, avec un plein succès, l'enseignement des poids et mesures, à
l'aide du tableau figuratif de M. Dalechamps, instituteur communal du
onzième arrondissement de Paris.]
On s'est très-bien trouvé de l'épellation chantée. Ainsi, toute la
classe chante l'alphabet en suivant les lettres et en les chantant comme
s'il était question de solfier des notes. Ainsi, sur l'air _Ah! vous
dirai-je, maman?_ au lieu de chanter do, do, sol, sol, la, la, sol, la
classe, en suivant la baguette qui lui montre les lettres, chante A, B,
C, D, E, F, G; le plus faible enfant saisit à la fois la note et la
lettre, et la leçon est prise; ou bien, sur l'air d'un accord parfait,
sol, si, ré, sol, on indique chaque lettre l'une après l'autre:
je vois un A,
je vois un B;
et l'alphabet se trouve ainsi enseigné jusqu'à Z. L'éloquence du geste
est permise dans ce mode de lecture, comme accompagnement de la voix. On
peut, le bras tendu, montrer les lettres du bout des doigts, fermer le
poing, battre la mesure, frapper des mains, lire vite, lire doucement,
élever la voix, la baisser, le tout à commandement; l'oreille s'habitue
à un certain rhythme, le corps est tenu en activité; le mouvement des
bras, celui des pieds, entretiennent la vivacité de circulation, la
plénitude de respiration, la turbulence d'action et la précision
d'exécution; dans tout cet ensemble l'enfant est entraîné, il vit, il
oublie qu'il apprend à lire; et en effet la lecture n'est pas, comme on
le voit, le seul résultat de sa leçon. Lorsque ce procédé fut usité pour
la première fois par les fondateurs des salles d'asile à Paris, l'un
d'eux s'avisa de dire un jour au ministre de l'instruction publique
(c'était en 1828): «Monseigneur, nous avons le moyen d'apprendre à lire
aux enfants en chantant.--Pourquoi pas en dansant? repartit le ministre,
qui croyait repousser une plaisanterie.--Vous avez raison, monseigneur,
répliqua l'interlocuteur, _ce serait encore mieux; nous y penserons._»
Depuis ce temps il fut mis en usage de gesticuler et de sauter en
mesure, tout en chantant: _Je vois un A._ Cette méthode, dit le _Journal
des Salles d'Asile_, fait la joie de nos petite disciples. Nous
n'assurons pas qu'elle soit la méthode sans pareille, la méthode par
excellence; nous n'afficherons pas sur les murailles qu'elle peut
procurer une lecture courante en vingt leçons, mais nous affirmerons
qu'elle familiarise les enfants des salles d'asile avec la connaissance
des lettres, avec celle des sons, avec l'habitude de la mesure, et
qu'elle réunit l'utile à l'agréable pour un âge qui a besoin de
mouvement autant et plus que d'enseignement.
La mise en rang des enfants avant leur entrée dans la salle, la prière,
la lecture, ont été retracés par le crayon des artistes de
_l'Illustration._ Ils ont voulu donner aussi à nos lecteurs une vue
générale de l'intérieur de la salle de l'asile Cochin, et leur y faire
voir jusqu'au lit de camp sur lequel on étend, durant les exercices,
ceux des enfants que le sommeil a gagnés. Comme on retient cette jeune
population jusqu'au soir, pour donner aux parents la disposition libre
de leur journée entière, cette précaution, en quelque sorte maternelle,
a plus d'une fois son utilité.--Enfin un dernier dessin représente le
prononcé d'une des peines bien légères dont nous avons parlé plus haut.
Les lignes suivantes du _Cours normal_ de M. de Gérando expliquent et
font apprécier cette innovation heureuse; «On a introduit depuis quelque
temps, disait-il, l'institution d'un petit jury, formé par les enfants
eux-mêmes, pour prononcer sur les fautes de leurs camarades. Vous
trouverez dans cette institution, employée à propos et avec réserve, un
moyen d'une heureuse efficacité pour faire réfléchir les enfants sur la
moralité des actions, et pour les conduire à consulter le témoignage
intime de leur conscience. Et ce qui nous prouve que la conscience leur
dicte, en effet, naturellement, les règles du bien et du mal, lorsqu'ils
l'interrogent avec une attention sincère et impartiale, c'est que les
arrêts prononcés par ces petite jurys sont ordinairement empreints d'une
équité remarquable.»
On a vu que tout est calculé pour que chacun des exercices fût une sorte
de récréation. Mais pour satisfaire au besoin d'air et pour permettre
aux enfants des mouvements plus vifs et plus animés, on les exerce dans
les préaux à courir, à gravir, à sauter, à se livrer enfin à des
exercices de gymnastiques simples, qui leur développent les muscles en
les mettant souvent en activité.
C'est après une journée ainsi remplie que l'enfant retourne, le soir,
dans sa famille gai, heureux, n'ayant recueilli que des impressions
bienveillantes et morales qu'il reporte au milieu des siens.
Académie des Sciences.
COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER
TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
(Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 396 et 394; t. III, p.
26, 58, 134 et 154.)
VII.--Sciences médicales.
_Anatomie et physiologie._--Une note de M. Lacauchie contient la
description de nouveaux organes appartenant au système chylifère des
mésentères. Ces organes n'existent que dans les replis mésentériques du
péritoine; on les suit depuis le commencement de l'intestin jusque dans
le méso-rectum, et leur nombre est d'autant plus grand qu'on les observe
sur un point plus rapproché de l'estomac. Ce sont de petite corps
ellipsoïdes de plus d'un millimètre de longueur dans le sens de leur
grand axe, transparents, parcourus dans leur centre par une ligne
blanchâtre. Placés entre les deux feuillets du péritoine, ils abondent
au voisinage du pancréas et vers la fin de l'intestin grêle autour de la
glande chylifère dite pancréas d'Aselli.
Quelle est la nature, quels sont les usages de ces organes? Ces
questions sont encore à résoudre. L'auteur de la note pense qu'ils
produisent une matière particulière qui vient se mêler au chyle pour le
modifier.
Depuis la publication de cette note, M. Pacini a écrit de Pise pour
réclamer la priorité de la découverte de ces organes qu'il a décrite en
1840 et qu'il considère comme des dépendances du système nerveux. Il les
a rencontrés chez plusieurs mammifères et chez l'homme, sur les nerfs de
la vie animale aux mains, aux pieds comme dans le mésentère sur les
nerfs de la vie organique. M. Henle, de Zurich, les a également
observées chez le chat comme M. Lacauchie et antérieurement à lui. Il
partage les opinions de M. Pacini sur la nature de ces organes.
M. Flourens, en présentant à l'Académie un mémoire sur la moelle
épinière par M. Misco, anatomiste italien, a fait une courte analyse de
ce mémoire. L'auteur conclut de ses recherches qu'au lieu des huit
faisceaux que l'on considère comme formant la moelle épinière, il faut
en compter dix; il décrit ces faisceaux, dont il a modifié la
nomenclature, suivant un usage que nous ne saurions approuver; ne
serait-il pas, en effet, plus simple et plus juste de donner, seulement
aux deux faisceaux décrits pour la première fois, des noms qui les
distinguent des autres, en laissant à ceux-ci les noms sous lesquels on
les a toujours connus et qu'ils ont reçus des savants qui les ont
découverts. C'est une chose fâcheuse pour la science, et notamment en
anatomie, que ce changement de noms qui ne peut que troubler la mémoire
et finit par accumuler sur un seul organe quatre ou cinq dénominations,
au grand détriment de la clarté du style et au grand désespoir du
lecteur.
On doit à M. Gunsburg l'observation d'un fait curieux d'anatomie
pathologique qui rappelle les cas analogues communiqués par M. Serres en
août 1843. Nous hésitons cependant à considérer comme une dégénérescence
ganglionnaire le fait observé par M. Gunsburg. A la suite d'un rhumatisme
général très-intense, et pendant lequel les mouvements des membres
étaient impossibles, le malade avait recouvré la faculté de mouvoir les
bras, mais dans les extrémités inférieures la motilité, resta presque
nulle et finit même par cesser complètement. La paralysie du rectum et
de la vessie se joignit à celle des jambes; le malade mourut, et à
l'autopsie on trouva les quatre troncs nerveux de la troisième et de la
quatrième paire sacrée se terminant de chaque côté, après un cours de
douze centimètres, à une tumeur blanchâtre de la forme d'une poire,
longue, à droite, de deux centimètres sur un centimètre de largeur et
trois millimètres d'épaisseur au milieu; la tumeur de gauche avait
environ le tiers de la droite en grandeur; les deux troncs nerveux ne se
prolongeaient pas au delà de la tumeur.
Ces renflements terminaux examinés au microscope se composaient de
fibres nerveuses ramifiées, entrelacées et comprenant entre elles des
cellules transparentes aplaties, dans lesquelles on distinguait un noyau
et des globules. L'examen des autres nerfs moteurs ni rien offert de
particulier.
Nous serions tentés de voir un arrêt de développement plutôt qu'une
dégénérescence dans ces troncs nerveux terminés brusquement. La
dégénérescence ganglionnaire sur un point n'aurait pas fait disparaître
le reste du nerf; d'ailleurs la troisième et la quatrième paire se
rendent principalement aux organes génito-urinaires et au rectum; leur
altération fait comprendre la paralysie de ces parties, mais les
anastomoses qui les unissent entre elles et au reste du plexus sacré ne
suffisent pas à expliquer la perte complète du mouvement dans les
membres abdominaux dont les nerfs étaient à l'état normal dès leur
origine principale.
MM. Sucquet et Dupré ont présenté à l'Académie des mémoires sur
différents moyens d'assainir les amphithéâtres d'anatomie et de
conserver les cadavres. Le procédé de M. Sucquet consiste à faire
macérer les sujets dans une solution de sulfate neutre de zinc. M. Dupré
propose de faire pénétrer par une des artères principales les substances
antiseptiques, sous forme gazeuse.
M. Maunoir, de Genève, a envoyé à l'Académie un mémoire sur la
muscularité de l'iris; nous en rendrons compte lorsque la commission
nommée pour l'examiner aura fait son rapport.
M. Foville a présenté à l'Académie, par l'entremise de M. Flourens, le
premier volume d'un ouvrage sur l'anatomie, la physiologie et la
pathologie du système nerveux cérébro-spinal, dont le savant secrétaire
a donné une courte analyse. Cet ouvrage a pour objet principal de faire
connaître la structure de la moelle épinière et du cerveau. L'auteur
expose, dans une série de recherches historiques, les idées des anciens
sur le système nerveux, et les méthodes successives de dissection
employées depuis Galien jusqu'à nos jours. Vient ensuite; un exposé de
l'état actuel de la science, puis une idée, générale du système nerveux
suivie de la description extérieure de la moelle et de l'encéphale. Les
différences qui séparent le cerveau de l'homme de celui des animaux sont
tracées d'après la forme extérieure seulement. M. Foville décrit ensuite
la structure intime de l'axe cérébro-spinal, en suivant dans la moelle,
le cervelet et le cerveau les fibres nerveuses et les fibres sensoriales
motrices. Enfin l'étude de certaines déformations artificielles du crâne
est jointe à la description de ses formes normales.
M. Flourens a également fait connaître à l'Académie des faits curieux
dont on doit la découverte ou l'observation plus complète à M. Coste.
Ces faits se trouvent consignés dans une nouvelle livraison de
l'_Histoire générale et particulière du développement des êtres
organisés_. Un des plus remarquables est l'existence de chaque côté du
cou du foetus des mammifères et de l'homme même, de quatre fentes
transversales s'ouvrant dans le pharynx et séparées par des cloisons
correspondant aux arcs branchiaux des poissons. Viennent ensuite des
recherches fort intéressantes sur le système vasculaire de l'allantoïde.
L'Académie a reçu également de MM. Jacquart et Maignier une lettre
contenant des détails sur les recherches délicates auxquelles se sont
livrés ces deux anatomistes pour éclairer une question intéressante
d'ovologie. Il résulte de leurs observations que, dans les premières
semaines de la gestation, l'embryon humain est situé en dehors de la
cavité amniotique et adhère seulement à l'amnios par son extrémité
caudale et sa face dorsale.
--On connaît les belles expériences de Réaumur et de Spallanzani sur le
suc gastrique et les digestions artificielles. Ces naturalistes se
procuraient le suc gastrique au moyen d'éponges introduites dans
l'estomac d'animaux à jeun, puis expulsées par le vomissement provoqué.
Spallanzani s'en procurait souvent en prenant lui-même un vomitif à
jeun; quelques hommes peuvent même en rendre presque sans effort et sans
autre provocation qu'une gorgée d'eau ou une bouchée de pain avalée à
jeun; c'était ainsi que Pinel en rendait jusqu'à une demi-livre. On
conçoit que de pareilles manoeuvres ne sauraient être répétées
fréquemment sans nuire beaucoup à l'estomac de l'expérimentateur, et
qu'on ne peut se procurer par ces moyens du suc gastrique d'animaux
souvent, en grande quantité et bien pur.
Beaumont, médecin anglais qui a longtemps observé les phénomènes de la
digestion chez un homme qui portail une fistule stomacale, se procurait
du suc gastrique facilement, et sans nuire à son malade, en introduisant
des éponges par cette fistule.
Tel est le procédé que M. Blondlot a mis en usage sur un chien; il a
ouvert une fistule stomacale par laquelle il a pu librement communiquer
avec l'intérieur de l'estomac, et en extraire du suc gastrique ou
diverses substances à différents degrés de la digestion. Il a réuni ses
observations dans un ouvrage intitulé: _Recherches sur les phénomènes de
la digestion et spécialement sur la composition du suc gastrique_. Le
même chien lui sert depuis deux ans, et, quoique de petite taille, peut
fournir en une fois cent grammes de suc gastrique pur.
M. Blondlot a trouvé le suc gastrique constamment acide; cette acidité
paraît tenir à la présence du phosphate acide de chaux; il en a étudié
l'action sur les aliments simples et composés, soit dans l'estomac, soit
hors de l'estomac et sous l'influence d'une température artificielle. Le
principe essentiellement actif du suc gastrique paraît être une matière
organisée particulière qui fonctionne à la maniéré des ferments. Son
action n'a lieu qu'en présence d'un acide et sous l'influence d'une
température comprise entre 10 et 40 degrés, MM. Flourens et Payen ont
répété dans leurs laboratoires les expériences de M. Blondlot, et sont
arrivés aux mêmes résultats. M. Payen est parvenu, par un procédé qu'il
n'a pas encore décrit, à extraire du suc gastrique son principe actif
qu'il propose de nommer _gasterase_ et non _pepsine_, comme le principe
extrait par Schwann et Müller de l'estomac du veau au moyen de l'acide
chlorhydrique.
Une question fort importante soulevée par M. Biot est celle de savoir
quelles modifications la fécule éprouve quand on la met en contact avec
le suc gastrique par les procédés suivis pour les autres substances. En
effet, suivant le résultat que donnera l'expérience, on saura si le
sucre contenu dans l'urine des diabétiques et analogue au sucre de
fécule est préalablement formé dans l'estomac par la décomposition des
matières féculacées, ou s'il se produit dans l'acte de la formation de
l'urine. On comprend quelle influence peut avoir la solution de cette
question sur le choix du régime alimentaire à prescrire aux diabétiques.
Il serait encore important, a dit M. Biot, de savoir si certains sels
composés qui agissent sur l'économie animale quand ils sont ingérés dans
l'estomac, sont simplement dissous par le suc gastrique, ou s'ils sont
décomposés par lui dans leurs éléments constituants. M. Payen, en
promettant de faire des expériences à ce sujet, annonce que, d'après les
observations de M. Blondlot, la fécule n'éprouverait pas d'altération
dans le suc gastrique.
Une autre question non moins importante pour l'humanité souffrante,
c'est celle de la vertu lithontriptique du suc gastrique. M. Millot,
dans une lettre à l'Académie, annonçait qu'ayant observé que des calculs
urinaires se ramollissaient ans l'urine de diabétique, il avait essayé
de l'action du suc gastrique sur ces calculs et les avait vus s'y
désagréger quelle que fût leur nature.
M. Leroy d'Étiolles, dans une autre séance, en rapportant un passage de
Sennebier, qui rappelle qu'un élève de Spallanzani avait découvert la
propriété lithontriptique du suc gastrique, annonça qu'ayant voulu
vérifier les expériences faites sous les yeux du grand naturaliste, il
était arrivé à des résultats tout a fait négatifs, sauf pour les calculs
alternants dont les couches s'étaient séparées, mais sans ramollissement
des fragments. Plus tard, M. Leroy d'Étiolles ayant placé dans l'estomac
du chien de M. Blondlot un fragment de calcul urinaire du poids de 95
centigrammes, après quarante-huit heures de séjour dans l'estomac, ce
calcul ne pesait plus que 80 centigrammes; cette déperdition s'est
opérée, dit M. Leroy, sans ramollissement ni disgrégation, mais par une
sorte d'usure superficielle.
Ce dernier résultat nous semble donner gain de cause à Spallanzani et à
M. Millot; en effet, on sait que dans l'acte de la digestion l'estomac,
par un mouvement qui lui est propre, agite et ressasse pour ainsi dire
les substances qu'il contient, on a même longtemps, et jusqu'à
l'expérience des tubes et des boules creuses de Spallanzani, attribué à
ce frottement des parois de l'estomac la dissolution des aliments que
l'on considérait comme une trituration. Nul doute que, si notre estomac
était organisé comme celui des gallinacés, nous ne pussions comme eux
détruire à la longue, par des frottements répétés des matières dures,
des noyaux siliceux: mais, sans aller si loin, on conçoit que le
frottement des parois de l'estomac, surtout chez le chien, qui digère
facilement les os, puisse désagréger la superficie d'un calcul dont le
ciment est dissous d'une manière égale à la superficie, il va sans dire
que c'est de la circonférence au centre, et couche par couche, que la
destruction du calcul doit avoir lieu: et l'on ne peut expliquer que par
cette double action du suc gastrique et de l'estomac l'usure
superficielle dont parle M. Leroy d'Étiolles.
Maintenant faut-il de cette expérience conclure que le suc gastrique
injecté dans la vessie débarrassera les calculeux de leurs pierres? Nous
ne le croyons nullement. Entre le suc gastrique d'un chien, dans
l'estomac de ce chien qui en produit sans cesse, et ce suc gastrique
placé à certaine dose dans la vessie d'un homme, entre un calcul placé
dans l'estomac d'un chien, et ne pouvant qu'y diminuer, et ce même
calcul dans la vessie d'un malade où il est, à proprement parler, chez
lui, où il s'augmente chaque jour et se trouve dans d'excellentes
conditions de conservation, il y a trop de différence, et nous ne
pensons pas que le suc gastrique remplace jamais le lithotome et
l'instrument dont on doit la découverte à M. Leroy d'Étiolles.
M. Scharling a rendu un service aux personnes qui s'occupent
d'expériences sur la respiration, en précisant les circonstances
principales dont il est important de tenir compte et de faire mention
dans ces expériences.
(_La fin à un prochain numéro._)
[Illustration: COURRIER DE PARIS]
Le grand événement qui occupe Paris depuis quarante-huit heures, c'est
la mort de M. Laffitte. Nous laissons à un autre le soin de raconter
cette vie patriotique et dévouée, et de tracer l'esquisse de ce fin
esprit et de ce caractère aimable et bienveillant; mais un courrier de
Paris ne saurait se mettre en route le lendemain de la mort d'un tel
homme, sans partager le deuil de la ville, sans mettre un crêpe à son
chapeau et une fleur funèbre à sa boutonnière. Les jours de fête, les
courriers parés de bouquets joyeux et de rameaux verdoyants, s'élancent
bride abattue sur la route et font claquer leur fouet en signe de
réjouissance. Il faut les voir, vils, ardents, intrépides, une main
appuyée crânement sur la hanche, et de l'autre agitant dans l'air ce
fouet à triple carillon, leur sceptre et leur épée. Comme ils partent!
comme ils volent! connue ils dévorent l'espace! La poussière
tourbillonne autour d'eux; du pied des chevaux jaillit l'étincelle. Qui
peut les arrêter? Ils sont les messagers d'heureuses nouvelles, et les
bonnes nouvelles n'arrivent jamais trop vite. Aussi leur course rapide
ressemble-t-elle à un divertissement: ils ont des égards pour tous les
bouchons, des bons mots pour tous les originaux qui passent, des regards
amoureux et des gaillardises pour toutes les châtelaines d'auberge et
pour les Amaryllis en sabots et en jupon court qu'ils rencontrent le
long du chemin.
Cette joie, cette allure fringante, cette insouciante ardeur nous sont
aujourd'hui détendues; au moment de partir et de quitter Paris, notre
courrier est arrêté par un immense convoi funèbre. C'est aujourd'hui
jeudi le 30 mai 1844, et les restes mortels de l'homme aimable, de
l'homme bienfaisant, du citoyen éprouvé, traversent la ville, escortés
et pleurés par une foule immense. Ailleurs nous vous raconterons les
détails de cette touchante et vaste solennité de la mort. En ce moment,
notre courrier n'est occupé qu'à guider son cheval à travers cette
multitude innombrable, le tenant en bride, de peur d'accident, et
cherchant une issue pour gagner l'espace et se mettre en route pour
l'étranger et les départements, qui l'attendent.--Silence! voici le char
funèbre. Notre courrier s'arrête respectueusement, salue avec tristesse,
et, après cet hommage rendu à un homme de bien et cette dette de piété
acquittée envers la mort, il reprend sa course et passe d'un air morne.
Le ciel semble avoir prévu ce grand deuil que Paris devait éprouver; il
a gardé l'air sombre et le voile lugubre qui le recouvre depuis quinze
jours. Des nuages tristes rendent sa face maussade; une pluie froide
l'inonde. On grelotte à Paris comme au mois de décembre; Paris a les
pieds mouillés, Paris reprend son paletot; et si les groom, les femmes
de chambre et les portières pestent contre cette distraction du mois de
mai qui leur donne, en plein printemps, à brosser des bottes et des
pantalons qui semblent sortis des pieds boueux de l'hiver, les
décrotteurs en plein vent et en boutique s'en félicitent. Vous le voyez!
le mauvais temps, comme les mauvaises actions, profite toujours à
quelqu'un. C'est pour cela, sans doute, ô Jupiter! que tu as mêlé ce bas
monde de pluie et de soleil, de bien et de mal; ne faut-il pas que tout
le monde vive?
En parlant de vivre, voici une mort singulière et touchante: il y a huit
jours, dans un village voisin de Paris, une jeune fille de seize ans,
naïve alerte, épanouie, de cette espèce joyeuse et rapide qui vole à
travers les prairies, cueille la pâquerette et la fleur d'aubépine et
court après les papillons; un jeune fille échappant dès le matin à la
sollicitude maternelle qui voulait la retenir, s'écria en sautant
par-dessus la haie voisine: «Je vais chercher des nids de fauvettes!» La
mère savait son goût innocent d'aventures bucoliques et la laissa faire,
bien certaine qu'au retour elle lui rapporterait de son air le plus
heureux, de son sourire le plus frais et le plus doux, quelque bouquet
de fleurs sauvages cueilli dans les bois ou glané dans les prés
verdoyants, sur le bord des fontaines. Quelle joie pour une mère!
Théocrite, Virgile et M. de Florian vous diraient cela mieux que moi.
Elle partit donc... on l'attendit toute la matinée; le soir, on
l'attendait encore, et la blanche jeune fille n'était pas revenue. Qu'y
a-t-il? Que lui est-il arrivé? Où est ma Tille? Avez-vous vu ma fille?
ma fille! ma fille! au nom du ciel! L'éveil est donné, l'effroi se
répand partout, la mère pleure, les valets, d'un air affairé et lugubre,
courent le village et la campagne, interrogeant celui-ci, apostrophant
celui-là: enfin, après bien des recherches vaines, après un flux et
reflux d'espérances et de terreurs sans nombre, on arrive au pied d'un
bel églantier en fleur, incliné sur une nappe d'eau limpide; et sur
cette onde voilée d'arbustes embaumés, qu'aperçoit-on? un voile blanc,
puis un chapeau de paille agité par la brise comme une fragile nacelle,
et enfin,--le dirai-je?--un cadavre pâle et flottant à la surface.
C'était la jeune fille, ce matin encore vivant de sa vie de seize ans,
c'est-à-dire avec un horizon charmant devant ses yeux, et qui semblait
l'appeler au loin à un bonheur sans fin.
On approcha du cadavre et on le relira de l'eau;--elle était bien morte;
nul espoir de ranimer cette joue livide et ce coeur éteint;--dans sa
main droite, contractée violemment, la pauvre enfant tenait quelques
restes de mousse, de brins d'herbe et de plumes légères, tels que les
oiseaux en composent leur nid, tristes débris mêlés à une feuille
d'églantier.
Ces arbres fleuris, le chant des fauvettes gazouillant sous leur dôme de
feuillage, l'eau murmurante l'avaient attirée; et là, sans doute, ravie
et se promettant d'apporter à sa mère les trophées de sa conquête, elle
s était suspendue à la branche fragile pour saisir et la fleur et le nid
de la fauvette; mais la branche cédant tout à coup et se brisant, la
fleur, le nid et la jeune fille disparurent dans l'eau placée là comme
un piège et comme un abîme. Qui sait,--mais sommes-nous au temps de la
mythologie?--qui sait si quelque hamadryade, jalouse de voir
l'imprudente venir ainsi dépouiller ses domaines et détruire l'espoir de
ses hôtes harmonieux ne brisa point la branche d'une main irritée? ou
peut-être trompée par une fallacieuse image, la malheureuse jeune fille
s est-elle noyée dans l'onde perfide en croyant s'y mirer?
Ce qui suit vous semblera moins poétique; mais si la poésie est bonne,
la réalité a bien son prix: j'en atteste l'ordre du jour que vient de
rendre M. le général Jacqueminot, commandant de la garde nationale de
Paris et de la banlieue: il s'agit de pantalons et non pas d'autre
chose; ce n'est pas le cas d'invoquer la muse de Virgile et d'Ovide. Or,
voici mon histoire de pantalons en deux mots.
Voyant dernièrement le soleil en pleine ardeur et les chaudes haleines
du printemps caresser amoureusement la garde nationale, M. le général
Jacqueminot l'avait officiellement autorisée à prendre ce que nous
autres vieux grognards nous appelons la tenue d'été. Le chasseur donc,
et le grenadier, et le capitaine, et le colonel, et le sergent, et le
tambour s'en allaient, d'un pied leste et d'un air pimpant, vêtus du
pantalon léger, toile grise ou toile blanche, suivant le poste où ils
devaient avoir l'honneur de se livrer aux ineffables charmes de la
faction et aux attraits délirants de la patrouille Que vous dirai-je? La
garde nationale était blanche, depuis quinze jours, comme un acacia en
fleur, et s'épanouissait au soleil. Mais la bise a ses malices et la
pluie aime à jouer des tours. Si elles abattent les fleurs par leurs
efforts combinés, si elles glacent et tuent les fruits dans leurs
calices, elles n'ont pas plus de respect pour les pantalons blancs des
douze légions. La seule différence, c'est que les fleurs n'ont pas
d'autre vêtement que leur enveloppe parfumée et fragile:--il faut, bon
gré mal gré, qu'elles y périssent;--tandis que la garde nationale peut
changer de pantalons, et passer à sa fantaisie de la toile glaciale au
drap réconfortant.
M. le général Jacqueminot, en César prudent, n'a pas manqué de profiter
de cette situation magnifique et de cette double culotte; les pantalons
blancs, tirés de l'armoire par un ordre du jour printanier, viennent d'y
rentrer sur un autre ordre du jour, et le pantalon de drap, recommençant
son règne interrompu, triomphe en ce moment sur toute la ligne. La garde
nationale est en pleine tenue d'hiver depuis une semaine C'est une
insulte au mois de mai, n'est-il pas juste de lui rendre injure pour
injure? D'ailleurs les pituites, les rhumes de cerveau, les
éternuements, les maux de gorge et le jujube allaient grand train dans
les douze légions, et il était temps d'y mettre ordre, sauf à s'aliéner
les médecins et les apothicaires.
Dans le monde politique et parlementaire que M. le général Jacqueminot
fréquente et dont il est un des héros, n'y a-t-il pas beaucoup de braves
qui changent d'opinion et de parti comme la garde nationale change de
culottes, selon le vent qui souffle?
Ce temps désagréable, qui contraint les soldats citoyens à se casemater
et à se draper, commence à disperser la foule départementale qui s'était
précipitée sur Paris; en même temps la pluie fait peur aux hordes qui se
tenaient encore dans leurs foyers, n'attendant que le moment où les
hôtels garnis et les spectacles parisiens seraient un peu dégagés pour
prendre la poste et la diligence, et y faire invasion à leur tour. On
commence donc à respirer dans notre bonne ville de Paris, et à voir
clair dans cette multitude d'étrangers qui s'écoulent peu à peu et
rentrent chez eux. Paris se tâte, s'interroge, se retrouve et
s'aperçoit, Dieu merci, qu'il n'est pas devenu tout à fait Bar-sur-Aube
ou Quimper-Corentin.
Nous conseillons cependant à nos chers frères et féaux amis des
départements qui sont encore ici, de patienter et de ne pas ployer leur
tente étourdiment, et en voici la raison; mademoiselle Taglioni va
donner décidément six représentations à l'Opera; au moment même où mes
honorables lecteurs liront ces lignes, l'illustre danseuse aura fait sa
première pirouette et son premier entrechat. La foule y sera, et déjà on
s'arrache les yeux pour avoir des loges. Cela ne vaut-il pas la peine de
rester à Paris au risque de forcer madame Marlborough de monter à sa
tour pour voir pourquoi M. Marlborough ne revient pas?
Une sylphide comme Taglioni est une rareté; on n'en verra probablement
jamais de pareille. Ce qu'il y a de certain, du moins, c'est qu'après
ces six apparitions, personne ne la reverra plus, ni Paris, ni la
province, ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni l'Ancien, ni le
Nouveau-Monde; mademoiselle Taglioni est décidée à ployer ses ailes et à
faire souche de simple bourgeoise et de mère de famille: assez voltigé
comme cela!
Voici les conditions proposées par mademoiselle Taglioni pour ses six
représentations, et acceptées par l'Académie royale de musique:
mademoiselle Taglioni prélèvera deux mille francs sur la recette de
chaque soirée; il lui sera, en outre, accordé une représentation
exclusivement à son bénéfice, et dont le total est garanti à quinze
mille francs.
C'est donc une trentaine de mille francs que la sylphide récoltera en un
mois et emportera sur son aile, au risque d'alourdir un peu son vol. On
se déciderait pour beaucoup moins à aller terre à terre.
Mademoiselle Taglioni, après cette dernière apparition, aurait, a-t-on
dit, l'intention de se retirer sur le lac de Côme. Cette nouvelle est
fausse: le lac de Côme sent encore la sylphide et la poésie; et
mademoiselle Taglioni est bien résolue à ne plus vivre que dans la
prose; elle vient de louer, à cet effet, un appartement au Marais, rue
Saint-Louis, tout près de la rue des Minimes; mademoiselle Taglioni se
propose d'y couler ses heureux jours en paix, se promenant tous les
matins et tous les soirs à la place Royale, et passant son dimanche à
jouer aux dominos au café Turc.
Ainsi finissent les déesses de notre temps!
Un homme de beaucoup d'esprit qui a essayé un peu de tout en ce monde.
M. Harel, s'est décidé à essayer de l'éloquence académique, et ce
nouveau coup d'essai lui a parfaitement réussi. Le prix proposé l'année
dernière par l'Académie Française, et dont l'_Éloge de Voltaire_ était
le sujet, vient d'être donné au travail de M. Harel; ceci ne s'est point
passé sans difficultés et sans lutte; non pas que le mérite littéraire
de l'ouvrage de M. Harel fût mis en question, mais c'était le droit de
Voltaire lui-même aux honneurs d'un éloge qui était attaqué et contredit
par un certain parti philosophique qui a sa part d'influence à
l'Académie. Enfin, les voltairiens l'ont emporté, et, M. Harel tient sa
couronne. Qu'en vont dire Fréron et le père Garasse?
Les illustres mariages et les mariages riches continuent à pleuvoir de
tous côtes. Après ceux que nous avons annoncés la semaine dernière,
voici venir celui de M. le duc d'Albuféra, fils de l'illustre maréchal
Sachet, avec mademoiselle Schikler, fille du fameux banquier prussien
mort il y a un an en odeur de millions. Le laurier et le billet de
banque s'entrelacent dans cette affaire.
C'est à la fin du mois qu'Édouard Donon-Cadot, fils du riche banquier de
Pontoise, et prévenu de complicité dans l'assassinat de son père,
paraîtra devant la cour d'assises. M. Chaux-d'Est-Ange plaide pour ce
malheureux jeune homme. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette
terrible aventure, et puissions-nous avoir un innocent à leur montrer!
Théâtres.
Théâtre-Français. _Catherine II_, tragédie en cinq actes, de M.
Hippolyte Romand.
On connaît la triste et lamentable aventure d'Iwan VI; encore enfant et
appelé au trône après la mort de l'impératrice Anne, une révolte le
renversa au bout de quelques mois et mit le sceptre impérial aux mains
de l'indolente et voluptueuse Élisabeth; Iwan, devenu une menace et un
danger, fut enfermé dans une forteresse; il y vécut pendant vingt ans,
sans relâche à sa captivité; un jour enfin, sous le règne de Catherine
II, on apprit que quelques soldats conduits par un officier, ayant tenté
de délivrer Iwan pour le proclamer empereur, le commandant de la prison
avait tué le prince à coups de sabre, plutôt que de le laisser au
pouvoir des rebelles; manière un peu violente de répondre d'un
prisonnier.
Quand Iwan périt de cette façon tragique, il avait vingt-quatre ans.
Bien que la tragédie de M. Hippolyte Romand porte le nom de Catherine,
Iwan y joue un rôle très-important et pourrait, sans trop de vanité,
réclamer son droit à baptiser l'ouvrage. C'est en effet la captivité,
c'est la mort d'Iwan qui en fait le fond et l'intérêt. Seulement, M. H.
Romand s'inquiétant fort peu du récit historique, le modifie à son gré,
le dénature à sa fantaisie, et, au lieu du fait connu, substitue
l'invention romanesque.
[Illustration: _Scène de Catherine II_, 3e acte; Iwan, M. Beauvallet;
Orloff, M. Guyon; Bestuchef, M. Maubant; Catherine, mademoiselle Rachel;
Augusta, mademoiselle Araldi.]
Il suppose Catherine éprise d'Iwan et projetant d'en faire son mari et
de l'élever au trône; c'est là une pensée peu vraisemblable dans une
femme comme Catherine, qui tenait tant à son autorité achetée par
beaucoup de hardiesse et si glorieusement exercée. Mais enfin, prenons
du poète ce qu'il lui convient de nous donner. Catherine aime donc Iwan
et songe à le rendre libre. De son côté Iwan a été séduit par la beauté
de Catherine, qu'il a vue plusieurs fois passer sur un traîneau rapide
au pied de sa prison; et même, si je ne me trompe, les deux amants ont
ou plus d'une entrevue sentimentale sous les verrons; mais par une idée
singulière, et qui n'est peut-être pas suffisamment digne de la sévérité
de la tragédie, Catherine a dissimulé son nom et sa personne, et s'est
donnée à Iwan pour une certaine princesse Augusta qui fait partie de sa
cour. Iwan donc croit aimer la princesse Augusta et non pas Catherine,
qu'il s'imagine au contraire n'avoir jamais vue.
[Illustration: Mademoiselle Rachel Félix, d'après un médaillon de M.
Adam Salomon.]
Tout irait à souhait, et probablement Catherine épouserait Iwan, mariage
qui ferait bien rire l'histoire, si Orloff n'était pas là; or, Orloff
n'a pas le moins du monde l'envie de céder à Iwan sa place dans la
confiance de Catherine, et de se dépouiller de son autorité. Il est donc
de son intérêt de jeter le trouble entre Iwan et Catherine, en attendant
mieux; c'est ce qu'il fait sans ménagement aucun, et voici à quelle
occasion: Catherine a résolu de faire sortir Iwan de sa prison et de
l'amener dans son palais; elle veut le préparer par là au bonheur
qu'elle lui réserve. Si j'ai bonne mémoire, c'est à l'aide d'un jeu
fantasmagorique qu'elle le tire de sa forteresse, et qu'elle l'introduit
dans sa cour. Il y a dans tout cela, ce me semble, une espèce de
philtre, qui fait d'Iwan une sorte de dormeur éveillé. Or, voici notre
prisonnier à Saint-Pétersbourg, dans le palais impérial, où Catherine va
venir accompagnée de tout l'éclat souverain, et suivie du cortège des
courtisans.
Orloff, qui craint pour son pouvoir le résultat de cette entrevue, a
pris ses précautions: il est allé trouver Iwan dans sa prison, et là il
lui a raconté les actions les plus compromettantes pour Catherine.
Orloff, en outre, a remis à Iwan une lettre qui contient des faits
très-graves sur la mort de Pierre III. Iwan a le coeur ingénu; il
s'indigne, et manifeste pour Catherine une antipathie très-peu
respectueuse. C'est ce que Orloff demandait, espérant bien qu'à
l'occasion il aurait le profit de cette indignation.
Ce profit, en effet, ne se fait point attendre. Iwan, comme nous l'avons
dit, arrive au palais; toute la cour est assemblée. Par continuation du
roman de là-haut, Catherine a posé une couronne sur la tête de la
princesse Augusta, pour donner le change à Iwan et lui faire croire
qu'Augusta est l'impératrice. Quant à elle, Catherine, elle continue à
remplir le rôle d'Augusta. L'impératrice se promet, sans doute, beaucoup
de satisfaction de ce quiproquo; que de joie quand Iwan apprendra le nom
véritable de celle qu'il aime! quelle charmante surprise quand il saura
qu'il a affaire à Catherine!
Il en arrive tout autrement, et la vertu d'Iwan ne donne pas le temps à
Catherine de se nommer. Voyant venir la princesse Augusta, il s'imagine
trouver en elle Catherine II; le récit d'Orloff lui revient à l'esprit;
alors il ne se contient plus et adresse à Augusta, sous prétexte qu'elle
est Catherine, les plus vives apostrophes. Cependant la véritable
Catherine est présente et reçoit ce déluge d'accusations en silence et
en continuant à garder, aux yeux d'Iwan, le plus strict anonyme. Je
vouss demande si la cour est scandalisée de l'aventure; on reconduit
Iwan en prison sur un signe de l'impératrice; Iwan cependant ne se
retire pas sans avoir montré violemment à la prétendue Catherine
(Augusta) la lettre qu'il tient d'Orloff et qui compromet la véritable
Catherine.--Je ne sais si je me fais comprendre au milieu de cet
imbroglio.
L'insulte a été violente et publique; mais Catherine ne désespère pas de
ramener Iwan et de conserver son amour; toujours cachée sous le nom
d'Augusta, elle se rend près de lui, dans sa prison. Iwan, encore tout
ému de la scène que nous avons racontée, continue à témoigner son
éloignement pour Catherine; Catherine cherche à l'excuser; c'est sa
propre cause qu'elle plaide sans qu'Iwan s'en doute; celui-ci, qui a
l'entêtement de la vertu convaincue, ne recule pas d'une ligne, et la
situation n'est déjà plus tenable pour Catherine, quand tout à coup
Orloff arrive; il écoutait aux portes sans doute. Orloff, en bon apôtre,
fait semblant de vouloir prendre le parti de l'impératrice outragée par
Iwan. «Je me défendrai bien moi-même!» s'écrie enfin Catherine poussée à
bout et laissant son amour-propre reprendre le dessus et dominer son
amour.
«Quoi, vous êtes Catherine! s'écrie Iwan.--Oui,» répond-elle. Dès ce
moment tout est dit; il n'y a plus d'erreur possible: c'est à Catherine
elle-même qu'Iwan s'adresse, et il ne la ménage pas plus maintenant
qu'il ne le faisait en croyant parler à Augusta.
Je n'ai pas besoin de dire que l'amour qu'Iwan ressentait pour la
soi-disant Augusta est complètement détruit par cette découverte qu'il
fait de Catherine dans cette Augusta jusqu'ici adorée: autant Iwan
l'adorait, autant il l'exècre maintenant. Catherine tente un dernier
effort pour reconquérir ce coeur révolté; mais elle y perd son
éloquence, et Iwan s'amende si peu qu'il va jusqu'à la menacer de son
poignard, ce qui est bien fort; que vous en semble?
En même temps, Iwan conspire contre Catherine et veut la renverser, du
fond de sa prison: ses amis sont tout prêts; dans un instant Catherine
sera au pouvoir d'Iwan; il a la complaisance de le lui annoncer.
Iwan se trompe, car Orloff veille; résolu de se défaire d'Iwan, de peur
d'un pardon de la part de Catherine, il aposte des gens dévoués à sa
cause, et les charge de tuer Iwan; ainsi font-ils. Catherine, sauvée par
ce coup de main, n'en donne pas moins un regret à Iwan, en même temps
qu'elle exprime son mécontentement à Orloff; Catherine déclare ensuite
qu'elle va chercher dans la gloire une compensation aux déceptions de
l'amour.
Telle est la table inventée par M. Romand; on peut lui reprocher
l'invraisemblance des moyens, et surtout ce quiproquo peu tragique et
cette substitution de personnes sur lesquels l'ouvrage repose presque
tout entier; peut-être aussi l'action flotte-t-elle çà et là dans le
vague, et les personnages font-ils comme l'action; la marche de l'oeuvre
et les caractères ne sont pas toujours assez nettement indiqués et
soutenus; mais ces défauts--qui n'a pas les siens?--sont rachetés par
des situations très-vives et très-dramatiques, par la chaleur des
sentiments et par des parties de style très-brillantes et
très-énergiques qui compensent amplement les faiblesses de quelques
tirades incertaines et flottantes. En un mot, _Catherine II_ est un
ouvrage qui n'est point sans taches, mais ces taches s'effacent à côté
de beautés incontestables. Heureux qui a ce partage! Félicitons donc M.
Romand de cette oeuvre, qui honore son talent; félicitons-le du succès
qu'il a obtenu.
Mademoiselle Rachel a reparu, dans le rôle de Catherine, après une
absence trop longue pour ses admirateurs; mademoiselle Rachel, dans ce
rôle, a été fière, impérieuse et pleine de mouvements dramatiques;
Beauvallet (Iwan) l'a très-tragiquement secondée. Les beaux vers de M.
Romand et mademoiselle Rachel maintiendront _Catherine II_ dans ce
succès du premier jour et ne feront que l'affermir.
THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL.--LE TROUBADOUR OMNIBUS!
LES DOUZE ARRONDISSEMENTS DE PARIS, PAR CHAM.
Nous ne sommes plus, grâce à Dieu, dans le tragique, tant s'en faut.
Quittons M. Beauvallet, et passons au théâtre du Palais-Royal. Le
théâtre du Palais-Royal est un garçon de bonne humeur, qui est bien loin
de conspirer et d'égorger les gens, comme ce scélérat de
Théâtre-Français, qui tire son poignard à tout propos; lui, au
contraire, divertit son public et met sur ses chagrins, s'il en a, le
baume d'un gros rire à gorge déployée. Telle est le suprême et excellent
spécifique que _le Troubadour Omnibus_ administre en ce moment aux
habitués du théâtre du Palais-Royal. Ce troubadour est représenté par M.
Levassor; quant à son nom ou à son titre d'_Omibus_, il ne l'a pas volé:
c'est bien un omnibus en effet, contenant un peu de tout, chantant,
dansant, déclamant, gambadant, selon la circonstance.
Mon troubadour se trouve au spectacle et dans une stalle d'orchestre. La
troupe tout entière est indisposée, et le spectacle va manquer faute de
pièces et d'acteurs. «Présent!... dit notre troubadour, quittant son
rôle de spectateur et s'offrant au directeur aux abois. Voulez-vous de
la tragédie? en voici; de la comédie? en voilà, du ballet, du mélodrame,
de la musique, de la danse? en voici et en voilà encore! Vous ne pouvez
pas nous donner les _Trois Quartiers_, comédie de MM. Picard et Mazères?
Je vais vous montrer les douze arrondissements de Paris. Racine et
Corneille sont malades? prenez ma lanterne magique. Et ainsi notre
troubadour console le directeur, et ravit le publie, surpris et charmé
de son aplomb, de son savoir et de son trésor de ressources burlesques
et inépuisables.
Il n'y a rien de tel que d'être tout à tous, et d'avoir plusieurs
muscades dans son sac.
[Illustration: La Halle.--Un poisson qui n'est pas inodore.]
[Illustration: Quartier Notre-Dame-de-Lorette.--Le cauchemar d'une
polkeuse.]
[Illustration: Exposition de l'Industrie.--Inconvénient d'un chapeau
hydrofuge pour un homme qui veut se noyer.]
[Illustration: Le Temple.--Un habit neuf d'occasion.]
[Illustration: Les Champs-Élysées.--Une promenade sentimentale sur des
chevaux de louage.]
[Illustration: Les Quais.--Les bains à 4 sous.]
[Illustration: École de Médecine.--Les semblables traités par les
semblables.]
[Illustration: Faubourg Saint-Antoine.--L'éléphant de la Bastille, mangé
par les rats, change de place.]
[Illustration: Le Marais.--Un vieil ivrogne engageant ses bottes pour se
mettre sur un bon pied.]
[Illustration: Quartier Mouffetard.--Fabrication d'un cheval au Marché
aux Chevaux.]
[Illustration: Observatoire.--La Lune observe les Astronomes.]
[Illustration: Gros-Caillon.--Un fumeur heureux de respirer les parfums
du tabac de la régie.]
Bulletin bibliographique.
_Histoire de la Chute des Jésuites au dix-huitième siècle_ (1750-1782);
par le comte Alexis de Saint-Priest, pair de France. 1 vol. in-8. Paris,
1844. _Amyot._ 7 fr. 50.
_Les Jésuites et l'Université;_ par M. Génin, professeur à la Faculté
des lettres de Strasbourg (deuxième édition).--Paris, 1844. _Paulin_. 1
vol. in-18. 3 fr 50.
_Lettres sur le Clergé et sur la Liberté d'enseignement;_ par M. Libri,
membre de l'Institut.--Paris, 1844. _Paulin._ 1 vol. in-8. 4 fr.
«Vers le déclin du dix-huitième siècle, la société de Jésus fut bannie
des principaux États catholiques et supprimée par le saint-siège, dit M.
le comte Alexis de Saint-Priest au début du premier chapitre de son
ouvrage. Quoique cet événement ait vivement frappé les contemporains,
l'histoire n'en a pas été écrite; du moins les faits qui s'y rattachent
ont été présentés sous les plus fausses couleurs. C'est une lacune
véritable dans les annales du dix-huitième siècle; il nous a paru utile
d'y suppléer. Nous l'essaierons avec d'autant plus de confiance que nous
pouvons appuyer un récit impartial sur des documents authentiques. Ce
n'est pas nous que l'on va entendre, ce sont les acteurs même du drame:
Pombal et Choiseul, Clément XIV et Pie VI, le cardinal de Bernis et le
père Ricci, Charles III et Louis XV, Frédéric et Joseph; puis (nous le
disons à regret), à côté de ces souverains et de ces hommes d'État, une
femme, une favorite, la marquise de Pompadour.»
Voyons donc comment M. le comte Alexis de Saint-Priest a comblé cette
lacune qu'il signale dans les annales du dix-huitième siècle.
D'abord, avant de commencer l'examen détaillé de la chute des jésuites,
il croit devoir protester contre une erreur généralement répandue, mais
répandue à dessein. Tous les partis vaincus cherchent au dehors les
causes d'une défaite dont ils trouveraient le principe en eux-mêmes. Les
panégyristes de la société la montrent succombant à une conspiration
préparée avec art, amenée de très-loin, rendue inévitable par des
machinations très-compliquées. A les en croire, les rois, les ministres,
les philosophes se sont ligués contre elle, ou, ce qui est la même chose
à ses yeux, contre la religion. Dans l'opinion de M. de Saint Priest, ce
point de vue est inexact. Pour renverser le jésuitisme, il n'y a eu,
dans l'origine, ni préméditation, ni plan, ni concert. La philosophie,
pas plus que la politique, ne peut être accusée de leur chute; le hasard
seul les a perdus Les hommes qui les premiers attaquèrent les jésuites
n'étaient point les adeptes de la philosophie française; ses maximes
leur étaient étrangères. Des causes toutes locales, toutes
particulières, toutes personnelles atteignirent la société dans son
pouvoir, si longtemps incontesté; et, pour comble d'étonnement, ce corps
si vaste, dont les bras s'étendaient, comme on l'a dit souvent, jusqu'à
des régions naguère inexplorées, cette colonie universelle de Rome, si
redoutable à tous, parfois même à la métropole; cette société de Jésus,
enfin, si brillante, si solide en apparence, reçut la première blessure,
non de quelque grande puissance, non sur un des principaux théâtres de
l'Europe, mais à l'une de ses extrémités, dans l'une de ses monarchies
les plus isolées et les plus affaiblies.
C'est du Portugal que partit le coup. Le marquis de Pombat, ministre
tout-puissant de Joseph 1er, parvenu à un crédit sans bornes après le
tremblement de terre de Lisbonne, ne songea plus qu'à exécuter les deux
grands projets qu'il avait conçus, rabaissement de l'aristocratie et
l'expulsion des jésuites. Les grands ne voulaient pas qu'il devint leur
égal; il résolut d'être leur maître. Quant aux jésuites, il les frappait
comme dangereux au bien public, et non comme dangereux à son crédit.
Leur établissement à la cour de Lisbonne coïncidait avec le déclin de la
monarchie portugaise. Ils avaient livré le royaume à l'étranger. Ces
deux projets, Bombal parvint à les exécuter. Le coup de pistolet tiré
sur le roi l'autorisa à faire décapiter les principaux _fidalgues_. La
noblesse abattue, il accusa les jésuites d'avoir fomenté la conjuration
tramée contre le roi; puis il consulta le saint-siège, et, comme la
réponse de Clément XIII tardait à venir, il enleva aux jésuites
portugais l'instruction de la jeunesse, les fit embarquer de force sur
des bâtiments de la marine royale et marchande, et jeter sur les côtes
d'Italie; il confisqua tous leurs biens et les déclara réunis à la
couronne. Enfin, profitant d'une démarche imprudente du nonce, il lui
envoya ses passe-ports, et rappela de Rome, avec un éclat affecté,
l'ambassadeur du Portugal accrédité près du saint-siège.
Au bruit de la chute des jésuites dans une contrée lointaine, leurs
ennemis s'étaient partout éveillés. On s'étonna, en France, de la
facilité avec laquelle l'ordre avait subi son arrêt. Le défaut de
résistance enhardit l'inimitié; la probabilité du succès doubla le
nombre des adversaires. Il ne fallait qu'une occasion, et, par une autre
loi de l'humanité, l'occasion ne se fit pas attendre: la ruine des
jésuites de France devint inévitable; une intrigue de cour l'avait
préparée, un scandale public l'acheva. Madame de Pompadour jura leur
perte parce que les confesseurs du roi refusaient de lui permettre
d'approcher des sacrements à moins qu'il n'éloignât de lui l'ancienne
favorite. A la même époque, la scandaleuse faillite du père Lavalette,
que la société fit la faute énorme d'abandonner, préoccupa vivement
l'attention publique. Non-seulement les jésuites, déclarés solidaires
pour la dette de leur supérieur, furent condamnés à payer un million
cinq cent deux mille deux cent soixante-six livres et à tous les dépens;
mais dans le cours du procès, on les somma de produire leur règle,
jusqu'alors soigneusement cachée aux regards profanes. Dès lors toutes
les petites questions disparurent: les maîtresses, les banqueroutes,
madame de Pompadour, le père Lavalette; tous les accidents de cette
affaire s'effacèrent devant la société elle-même. Partout on voulut
voir, on voulut toucher ces constitutions mystérieuses (2).
[Note 2: Les fameuses Constitutions des Jésuites viennent d'être
réimprimées, avec la traduction en regard, d'après l'édition de Prague.
1 vol, in-8. Chez _Paulin._ 3 fr. 60.]
Sa maîtresse demandait en vain à Louis XV l'expulsion des jésuites; il
résista longtemps: il craignait d'avoir pour ennemis les hommes qui
avaient armé le bras de plusieurs régicides. Madame de Pompadour mit
alors M. de Choiseul dans ses intérêts. Le ministre et la favorite lui
inspirèrent des frayeurs plus grandes en lui montrant le peuple et les
parlements prêts à se soulever contre la société de Jésus. Fatigué plus
que convaincu, il céda; toutefois, il ne consentit pas à la destruction
immédiate de l'ordre; il fit écrire à Rome pour obtenir une réforme. On
connaît la réponse des jésuites:--_Sint ut sint, aut non sint._--Qu'ils
soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient plus.» Malgré les efforts
d'un parti puissant à la cour, Louis XV décida (1764) que les jésuites
ne seraient plus.
Deux ans après, au moment où l'Espagne et l'Europe s'y attendaient le
moins, parut à Madrid un décret royal qui abolissait l'institut des
jésuites dans la Péninsule, et les chassait de la monarchie espagnole.
Quelles furent les causes de cette mesure imprévue? ou ne le sait pas
d'une manière positive. Les jésuites se trouvèrent fort embarrassés
d'expliquer la conduite de Charles III, et de justifier cette
flétrissure imprimée à leur société par un prince moral, sincère et
d'une dévotion exaltée; ils accusèrent les dominicains et le duc de
Choiseul. Quant au roi d'Espagne, il révéla en partie ses motifs à
l'ambassadeur de France, le marquis d'Ossun. Il n'avait contre les
jésuites aucune animosité personnelle; mais l'insurrection de 1766,
l'émeute des chapeaux,--lui ouvrit les yeux. Les jésuites l'avaient
fomentée, il en était sûr; il en possédait la preuve. «Si j'ai quelques
reproches à me faire, dit Charles III (dépêche du marquis d'Ossun au duc
de Choiseul), c'est d'avoir trop épargné ce corps dangereux.» Puis,
poussant un profond soupir, il ajouta: «J'en ai trop appris.»
Qu'avait-il appris? il ne le révéla pas.
La procédure contre les jésuites avait duré un an. Jamais secret ne fut
mieux gardé; le 2 avril 1767, le même jour, à la même heure, en Espagne,
au nord et au midi de l'Afrique, en Asie, en Amérique, dans toutes les
îles de la monarchie, les gouverneurs généraux des provinces, les
alcades des villes ouvrirent des paquets munis d'un triple sceau; la
teneur en était uniforme. Sous les peines les plus sévères, on dit même
sous peine de mort, il leur était enjoint de se rendre immédiatement, à
main armée, dans la maison des jésuites; de les investir, de les chasser
de leurs couvents, de les transporter comme prisonniers dans les
vingt-quatre heures à tel port désigné d'avance. Les captifs devaient
s'y embarquer à l'instant même, laissant leurs papiers sous le scellé,
et n'emportant qu'un bréviaire, une bourse et des hardes. Ces ordres
furent exécutés avec une précipitation nécessaire peut-être, mais
barbare. Après avoir erré pendant six mois sur les mers, sans secours,
sans espérance, accablés de fatigue, décimés par les maladies, repoussés
par leur ordre même, les jésuites espagnols trouvèrent enfin dans des
casemates de la Corse un asile misérable, et un sort peu différent de
leur détresse.
Las de toutes les querelles monastiques qui l'occupaient depuis si
longtemps, étonné, indigné de leur importance, Choiseul voulut en finir
avec elles à tout prix. Il profita de l'accès de colère du roi
d'Espagne, et lui proposa une démarche audacieuse, mais définitive. Il
l'engagea à demander au saint-siège, d'accord avec la France et Naples,
l'abolition complète et générale, la suppression de la société de Jésus.
L'histoire de ces négociations remplit entièrement les deux chapitres
les plus intéressants de l'ouvrage de M. de Saint-Priest. L'affaire de
Parme, la mort de Clément XIII, la réunion du conclave, la visite de
l'empereur Joseph II à Rome, l'élévation de Ganganelli, les intrigues du
comte de Florida-Blanca et du cardinal de Bernis, les indécisions de
Clément XIV, tels sont les faits principaux sur lesquels il publie une
suite de renseignements inédits que le défaut d'espace nous empêche
d'analyser. Enfin Clément XIV se détermina à céder aux instances
menaçantes de l'Espagne. Le 21 juillet 1773 parut le célèbre bref
_Dominus ac Redemptor_. Avant de le signer, Ganganelli avait dit en
soupirant:--La voilà donc cette suppression! Je ne me repens pas de ce
que j'ai fait... Je ne m'y suis décidé qu'après l'avoir bien pesé... Je
le ferais encore, mais cette suppression me tuera... _Questa
suppressions mi darà la morte._»
Cette prédiction ne devait pas tarder à s'accomplir. Le 22 septembre
1774, l'infortuné Clément XIV expira après six mois de tortures.
Personne alors ne douta d'une mort violente, et Rome entière s'écria:
«Clément XIV a péri par l'_aqua tofana del Peruggia!_» Les dénégations
vinrent plus tard. Bien qu'il n'accuse personne, M. de Saint-Priest
parait convaincu que Ganganelli mourut empoisonné. A l'appui de son
opinion, il cite des fragments curieux de la correspondance du cardinal
de Bernis.
Chose étrange, les jésuites, chassés de tous les pays catholiques,
trouvèrent dans les pays protestants une ressource inespérée. Après nous
avoir fait assister aux luttes bizarres de Joseph Il et de Pie VI, M. de
Saint-Priest nous montre, dans un dernier chapitre, les membres de la
compagnie de Jésus niant la légalité du bref de Clément XIV, en appelant
au futur concile, portant fièrement les enseignes d'Ignace à la face des
puissances qui les avaient hautement proscrites, trouvant enfin un appui
inespéré en Prusse et en Russie, auprès de Frédéric et de Catherine.
Tant que les philosophes n'attaquèrent que la religion, le roi de Prusse
les avait applaudis et défendus; le jour où ils abordèrent les questions
politiques, il les abandonna; il essaya de les neutraliser en soutenant
de sa main puissante les restes de la société de Jésus. Quant à
Catherine, elle chercha dans les jésuites des auxiliaires politiques. Sa
confiance en eux ne fut pas trompée: les jésuites la servirent
puissamment dans ses desseins sur la politique. Ce fut dans la
Russie-Blanche que se conserva la pépinière de la société. Un homme de
talent, reste désormais éteint de ces grands jésuites des derniers
siècles, un successeur véritable des Aquaviva et des Luynes, le père
Grouber, nommé général de son ordre, se maintint dans les bornes d'une
prudente politique. Plus tard, un prosélytisme ardent et indiscret fit
bannir les jésuites de l'empire qui leur avait ouvert un si constant
asile; mais leur établissement dans le Nord ne leur était plus
indispensable. Déjà Pie VII les avait relevés de leur déchéance, et la
bulle de ce souverain pontife (Sollicitudo omnium Ecclesiarum), datée du
7 août 1814, en révoquant le bref de Ganganelli, lui donna un démenti
formel, et rétablit la société dans toute l'étendue des deux mondes.
Cette histoire, que M. A. de Saint-Priest termine au 7 août 1814, MM.
Génin et Libri la continuent, pour ainsi dire, jusqu'à ce jour. La
nature même de leurs ouvrages ne nous permet pas de les analyser. _Les
Lettres sur le Clergé et sur la liberté d'enseignement et les Jésuites
et l'Université_ sont des documents qu'il faut lire. Ce sont des
collections d'articles publiés à diverses époques dans les journaux ou
dans les revues politiques. MM. Libri et Génin ont depuis longtemps
déclaré la Guerre aux jésuites, dont ils signalent les envahissements
redoutables, et cette lutte, ils la soutiennent encore avec autant
d'esprit que de courage. Tantôt ils attaquent, tantôt ils sont obligés
de se défendre. Ces deux volumes ne contiennent donc pas une histoire
grave, impartiale, complète de la congrégation de Jésus, depuis son
rétablissement par Pie VII; mais on y trouvera, quelque opinion que l'on
professe d'ailleurs, tous les éléments de cette histoire; une masse de
révélations curieuses qui n'ont pas été démenties, et un certain nombre
de passages qui rappellent les plus heureuses inspirations de Pascal et
de Voltaire.
_Les Jésuites et l'Université_ se divisent en trois parties. Dans la
première, M. Génin examine le tort que les jésuites font à la religion;
la seconde énumère leurs attaques contre l'Université, et la troisième a
pour titre l'_Enseignement des Jésuites_.
M. Libri a traité les mêmes sujets que M. Génin; mais, au lieu de les
reproduire en quelque sorte, ses _Lettres_ complètent _les Jésuites et
l'Université_. Elles sont Intitulées: 1º De la liberté de conscience; 2°
Y a-t-il encore des jésuites? 3° Les nouveaux casuistes; 4º Les luttes
de l'Université contre le clergé; 5º De la liberté d'enseignement.--A
cette discussion polémique, M. Libri a ajouté plusieurs documents
précieux, entre autres, le rapport fait par Portalis à la chambre des
pairs, en 1827, sur la pétition de M. de Montlosier.
_L'École éclectique et l'École française,_ par M. Saphary, professeur de
philosophie au collège Bourbon.--Paris, 1844. Joubert. 1 vol. in-8. 6
fr.
Ce livre est un plaidoyer en faveur de l'école française contre l'école
éclectique. M. Saphary attaque M. Cousin, son supérieur, et défend M.
Laromiguière, son maître et son ami. Il pense, avec Rousseau, que des
égards ne doivent pas l'emporter sur les devoirs.» Comme l'illustre
philosophe de Genève, il s'écrie: «Justice, vérité, voilà les premiers
devoirs de l'homme. Toutes les fois que des ménagements particuliers lui
font changer cet ordre, il est coupable.»
Le jeune professeur de philosophie du collège Bourbon le déclare
lui-même: il ne vient pas, en transfuge de l'Université, servir la cause
de ses éternels ennemis. Mais il appelle de toutes ses sympathies le
concours légitime et salutaire du clergé de France, «qu'on enveloppe,
dit-il, dans une funeste solidarité, et dont l'action religieuse est
affaiblie par le contact qu'on lui suppose avec une congrégation que
m'autorise pas la loi, et que repousse l'esprit public.» Aussi lui
conseille-t-il de désavouer ces liens secrets, cette domination
étrangère qu'on lui prête, s'il veut prendre la mesure d'influence qui
lui appartient, et que réclame le bien de la société. D'un autre côté,
il engage l'Université à ne pas confondre la cause d'une école étrangère
avec sa cause propre, qui est toute nationale; car il ne convient pas à
sa dignité d'abriter derrière les noms de Descartes, de Bossuet, de
Fénelon, des doctrines antipathiques à leurs doctrines, et dont le corps
épiscopal s'est vivement ému, alors qu'il défendait les prérogatives de
la raison, attaquée au sein même de l'instruction publique. «Pour dire,
en un mot, toute notre pensée, s'écrie M. Saphary, en terminant sa
préface, nous ne voulons ni les jésuites, ni les éclectiques; nous
désirons qu'une direction nouvelle soit donnée à l'enseignement
philosophique.»
Dans la première partie de son livre, l'École éclectique, M. Saphary
essaie de prouver que l'éclectisme n'a introduit aucune idée neuve dans
la science, ne l'a délivrée d'aucune erreur, et que, n'ayant pas pu
créer, après les grands maîtres de la philosophie, une oeuvre originale,
il s'est vainement efforcé de former, de leurs pensées diverses, une
doctrine unique qu'ils ne puissent pas désavouer.
Dans son opinion, l'éclectisme est un nom sans réalité. Appliqué aux
sciences, il en devient la dislocation. Il n'a pas de méthode fixe, il
est dépourvu de critérium pour discerner le vrai d'avec le faux; il
propose des transactions; il tend à effacer le caractère de la vérité, à
affaiblir les croyances, à énerver les âmes; enfin, il a porté le
trouble dans l'Université, et il a déconsidéré la philosophie autant par
ses pauvretés nébuleuses que par ses témérités provocatrices.
La seconde partie, intitulée _l'École française_, est le mémoire
couronné par l'Université au concours sur la philosophie de
Laromiguière. M. Saphary fait d'abord une esquisse de la philosophie
française, telle que l'a prise Condillac des mains de Locke et telle
qu'elle a été enrichie par lui et par ses vrais disciples jusqu'à
Laromiguière. Puis il considère successivement _son maître et son ami_
sous trois points de vue: il apprécie tour à tour le philosophe,
l'écrivain, l'homme. Ce panégyrique se termine ainsi: «Lorsqu'on
pressait ce modèle des philosophes de protéger au moins son oeuvre
contre les objections qu'on murmurait autour de lui, il répondait avec
un profond désintéressement: «Si mon livre renferme la vérité, c'est en
vain qu'on l'attaquera; sinon, qu'il périsse.» Il ne périra pas.»
_Catalogue des Livres_ composant la bibliothèque de feu M. F.-Fréd.
Poncelet.--Paris, 1844. _Delion._ 1 vol. in-8 de 400 pages. 6 fr.
C'est lundi prochain 3 juin que commencera à l'École de Droit la vente
de la belle bibliothèque de feu Fréd. Poncelet. Cette vente se
continuera sans interruption jusqu'au 6 juillet. Trente vacations
suffiront donc pour détruire et disséminer cette magnifique collection
que Poncelet, enlevé trop tôt à ses amis et à la science, avait mis plus
de quarante années à amasser. Aucun professeur n'est jamais parvenu à
recueillir une si grande quantité de matériaux rares concernant
l'histoire du droit. La bibliothèque particulière de Poncelet renfermait
un nombre considérable d'ouvrages français, mais surtout étrangers, dont
les plus riches collections publiques ne possédaient pas un seul
exemplaire, et dont les titres même étaient inconnus de savants. Il est
vivement à regretter que tant et de si précieux trésors, réunis avec
tant de peine et d'argent, soient dispersés en quelques jours dans une
foule de bibliothèques particulières, où la plupart resteront à tout
jamais enfouis sans profit pour la science. Heureusement du moins, il en
restera toujours un catalogue bien fait, dans lequel les hommes qui
s'adonnent au droit, ou qui s'occupent d'histoire ou de littérature,
seront sûrs de trouver une foule d'indications utiles qu'ils
chercheraient vainement ailleurs.
Musée Lambourg.--Une exposition intéressante est ouverte en ce moment
boulevard des Italiens, nº 4. M. Lambourg y montre tout un cabinet
d'histoire naturelle, plantes, fleurs et animaux de grandeurs
naturelles, exécutés en verre et en émail, avec une perfection
d'imitation qui accuse dans cet artiste, outre la possession complète
des procédés matériels, un sentiment et un goût que nos peintres et nos
sculpteurs admireront, et qui étonneront les gens du monde. Nous
parlerons plus en détail de cette curieuse exposition; mais dès
aujourd'hui, nous voulons engager nos lecteurs à la visiter. M. Lambourg
ne se borne pas à montrer les produits façonnés de son art, il exécute
devant les spectateurs des petits chefs-d'oeuvre d'imitation qu'on voit
naître d'une tige de verre exposée au feu d'une lampe, sous sa main
habile et sûre. C'est un art qu'il enseigne et qui doit, nous en sommes
certains, devenir un art à la mode dans le monde.
Modes.
Les dernières courses de Chantilly nous ont fourni des études sur la
mise des hommes, qui est comme toujours empruntée au pays des sportsmen.
Il y a dans l'ampleur des vêtements actuels un air britannique
très-prononcé, et l'habit croisé, dit à la française, n'a de français
que le nom.
L'habit du soir, en couleur de fantaisie, est à taille large, basques
larges et à grands revers; les manches ont aussi de l'ampleur et sont
ouvertes du bas sans boutons.
[Illustration.]
Les gilets très-élégants ont une broderie en soutache ou une petite
guirlande de broderie en soie et or le long des devants, et des boutons
espacés allant jusqu'en haut; les plus merveilleux sont en marcassite.
Les pantalons se font assez larges et se mettent avec ou sans
sous-pieds; ils couvrent le pied aux trois quarts.
Voici un costume d'Humann qui montre dans son ensemble les divers
vêtements que nous venons de détailler.
[Illustration.]
La robe de chambre, dessinée aussi sur un modèle de Humann, est en
velours grenat; elle a sur les devants, autour des poches et des
manches, une broderie en soutache; cette même broderie fait garniture
au-dessous des poches en forme de fer à cheval; les boutons sont espacés
et posés deux par deux, ainsi qu'on peut le voir sur le modèle.
Avec ce costume de chambre, la chemise doit toujours être sans col, mais
seulement froncée sur un poignet, afin de dégager le col. Le toquet
algérien est brodé en ganses d'or et ganses de soie dite soutache de
couleurs tranchées.
Pour les jeunes gens, on fait des redingotes droites très-dégagées;
elles ont presque l'air d'un habit; mais généralement on porte les
redingotes croisées à l'anglaise un peu larges, à taille longue et à
ceinture aisée.
Les gilets châle, ceux qui sont montants, boutonnés, coupés en biais
avec de fortes pinces, ont la plus grande vogue. Leurs étoffes sont de
couleurs claires, mais rien de tranché dans les nuances ne s'y voit. Il
en est de très-bien en piqué anglais à côte; d'autres en couleurs écrues
parcourues de lignes minces et espacées, bleu clair, mauve ou vert
tranché de noir.
Les cravates en foulard uni pour le matin, et en demi-toilette, le satin
fleuri et la soie écossaise sont toujours ce qu'il y a de meilleur air.
Le seul notable changement dans le costume des hommes, c'est le chapeau:
il est maintenant très-petit, bas de forme, un peu cintré vers le
milieu; les bords en sont aussi fort petits et relevés sur le côté.
Amusements des Sciences.
SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE
SOIXANTE-QUATRIÈME NUMÉRO.
I. Rectifions d'abord l'énoncé de notre première question en excluant de
cet énoncé les pièces de 25 c. et de 50 c., dont les épaisseurs
n'atteignent pas un millimètre.
L'épaisseur des autres pièces de monnaie, depuis l'établissement du
système métrique, est, aussi bien que leur module, fixée en parties
décimales du mètre. Ainsi les pièces de 1 f., 2 f., 5 f., 20 f., 40 fr.,
ont respectivement des épaisseurs exprimées en millimètres par les
nombres
1, 1,9, 2,5, 1,25, 1,5.
Les dix premiers millimètres seront donc formés par les combinaisons
suivantes; savoir:
1 millim. avec 1 pièce de 1 fr.
2 2 1 fr.
3 3 1 fr.,
ou 2 40 fr.
4 4 1 fr.
5 2 5 fr., ou 4 de 20 fr.
6 6 1 fr., ou 4 de 40 fr.
7 2 5 fr., et 2 de 1 fr.
8 2 5 fr., et 3 de 1 fr.
ou 2 40 fr., et 4 de 20 fr.
9 2 5 fr., et 4 de 1 fr.,
ou 6 40 fr.
10 4 5 fr.,
ou 10 1 fr,,
ou 8 20 fr.
Ainsi il y a 20 combinaisons que l'on peut employer pour obtenir les dix
longueurs croissant de millimètre en millimètre, jusqu'à 1 décimètre; et
comme il y en a 3 qui correspondent à cette dernière longueur, les
nombres de celles qui pourront servir pour 11, 12, 13 millimètres seront
triples des nombres que nous avons trouvés pour 1, 2, 3, etc. Il y aura
donc 3 fois 17 plus 3, ou 54 manières de former les longueurs comprises
entre 10 et 20 millimètres. Mais, de plus, on pourra former 12
millimètres avec 8 pièces de 40 fr., 15 millim. avec 10 pièces de 40
fr., 16 millim. avec 6 pièces de 5 fr. et 2 de 1 fr., 18 millim. avec 12
pièces de 40 fr., 19 millim. avec 10 pièces de 2 fr.
On n'éprouvera aucune difficulté à continuer cette énumération de
décimètre en décimètre; mais, comme elle nous entraînerait trop loin, il
nous suffira d'avoir indiqué ici la marche à suivre.
[Illustration.]
II. Prenez un parallélogramme articulé, tel que ABba formé par 4 règles
en bois égales deux à deux, et mobiles autour des articulations A, R, b,
a. Fixez les milieux F et f des deux plus longues règles sur un montant
vertical à l'aide de chevilles autour desquelles ces règles sont
mobiles. Par les milieux des deux courtes règles fixez solidement deux
traverses GH, LK assujetties à rester perpendiculaires à ces règles. En
quelque point F ou G de ces traverses que soit fixé chacun des deux
poids égaux P et Q, le système sera en équilibre. Ainsi, même en donnant
au parallélogramme articulé la forme Indiquée sur la figure par des
traits pointillés, l'équilibre aura lieu pourvu qu'il y ait égalité
entre les poids P et Q.
Ce singulier appareil, connu sous le nom de _balance de Roberval_,
présente une espèce de paradoxe mécanique, contraire en apparence à la
théorie connue du levier. Le paradoxe disparaît bientôt quand on
remarque que le parallélogramme articulé ABcd n'est pas un levier
unique, mais bien l'assemblage de deux leviers intimement unis l'un à
l'autre. L'explication du fait ne sera pas difficile si l'on admet le
principe très-égal et très-simple que deux poids égaux se font équilibre
dans une machine, lorsqu'on la dérangeant un peu de la position qu'ils
occupent à un instant déterminé par un mouvement imprimé à la machine,
on fait remonter l'un d'une hauteur précisément égale à celle dont on
fait descendre l'autre. Or, c'est ce qui arrive manifestement dans la
balance de Roberval, ainsi qu'on le voit à l'inspection seule de la
figure.
M. Poinsot, auteur de l'ingénieuse théorie des couples, a donné, dans
ses _Éléments de Statique_, une autre explication très-simple et
très-rigoureuse de la balance Roberval, fondée sur cette théorie. Nous y
renvoyons le lecteur.