Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils
poursuivent, il convient de jeter un coup d'oeil en arrière pour fixer
la situation de quelques personnages du cette histoire.
L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été
séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui
atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement.
Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires;
l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs
d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.
Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni
un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui
naissent dans un coeur, surveiller cette effervescence, la dominer et
empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des
éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans
quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se
changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se
sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et
la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme
naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le
premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal
de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas
à se présenter.
Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les
ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les
cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants.
Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois
dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à
peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait
prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant
sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle
en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug
avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant
l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut
ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son
excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait
bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non
plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât
dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit
désarmée.
Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la
fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la
conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas!
précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner
autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles,
Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il
remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne
prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les
parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui
semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions
mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des
pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si
prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout
lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant
que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main
et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses
devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins
d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois
arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante
elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position,
aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas
même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce
premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on
jamais?
Dés ce jour Édouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant;
il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne
s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour
elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir
plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu,
était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se
déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la
rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument
docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne.
C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un
mystère qui en doublait le charme et en garantissait la sécurité. La
jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait
interrogé Édouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux
conséquences de sa faute.
Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle: il servait ses plans
et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une
maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et
beaucoup, mais à ce titre seulement. Il avait tout pesé, il ne pouvait
pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme
tous les enfants du siècle. Il avait calculé une sa figure, sa fortune
et sa position représentaient une dot du deux cent mille francs, et il
s'était dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu'à ce prix. Encore, en
véritable commerçant, tenait-il ses prétentions plus haut afin de
pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny était
une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans
impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien
n'est pressé en fait d'établissement, Édouard pouvait prolonger pendant
quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches
héritières. Tels étaient les calculs de cet habile jeune homme, et
eussent ils été moins sages, son père aurait pris soin de les rectifier.
Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient
les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un
sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui
peuple aujourd'hui notre corps électoral et nos deux Chambres, trouvait
dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification
complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et
creux! l'amour, agréable chimère! Le dévouement, erreur d'un autre âge!
Le désintéressement, utopie! Vive l'intérêt! c'est le dieu et le culte
du temps! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il du réel ici-bas, si
ce n'est la privation et la misère? et sous la royauté de l'argent, quoi
de plus glorieux que de se faire, à force de millions, une place parmi
les seigneurs de l'atelier et de la finance?
Voilà dans quelles mains Jenny était tombée; c'est à ce rôle que la
réduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du père. On
a vu qu'Édouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel
honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce
que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave
garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie
et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant
borgne où avait eu lieu sa conférence, un doute involontaire s'empara de
son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il
eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop promptement à une première
impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il
s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout à ses yeux. Il s'était
d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de
circonstances accusaient Édouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout
cette douloureuse enquête.
Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du
Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De
toute la soirée il ne lu quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à
la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses
préparatifs dans la soirée et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix
heures, Édouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le
jeune homme était plongé dans un profond sommeil.
«Décidément, je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le
regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son
bourreau.
Sur cette réflexion, il s'assoupit, et grâce au vin de la Côte-d'Or, il
ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il
les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et
aucun indice ne trahirait la présence d'un être vivant. Potard se leva,
alla brusquement vers cette couche... elle était déserte. Il agita les
sonnettes à les briser; les garçons de l'hôtel accoururent. Éperdu, il
les interrogea; les réponses étaient désespérantes. Édouard Beaupertuis
était parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et
roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un
tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle et alla
se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'élancer à la poursuite du
fugitif.
«Deux heures d'avance! s'écriait-il; avec de l'argent, cela se rattrape.
Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le
paie.»
Mais Édouard avait fait le même calcul, et sa générosité dépassait
encore celle de Potard. Le désir d'échapper à cette poursuite lui
donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. Souvent le
vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes
poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son désespoir ne
réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui détalait
devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin un cabriolet entra au
grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux
fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteaux.
Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de son logement. Au
premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même
silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit
enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.
O déception! la cage était vide; les oiseaux venaient de dénicher.