_Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'État._ Nous avons
rapporté, dans un de nos précédents articles, cette maxime du grand
ministre d'Henri IV, maxime qui servait de point de départ à toute sa
science économique, axiome duquel il a fait découler, comme corollaire,
la protection éclairée dont il entoura l'agriculture. Ne devons-nous pas
aujourd'hui inscrire en tête de ce que nous avons à dire de la science
agricole, cette maxime trop oubliée de nos jours, et rappeler à nos
gouvernants qu'il ne suffit pas, pour présider aux destinées d'une
grande nation, d'encourager le commerce et l'industrie, mais que c'est
surtout l'agriculture qu'ils doivent mettre en honneur, le territoire de
la France dont il faut améliorer et augmenter la production; car c'est
derrière la charrue que l'État a, de tout temps, trouvé ses défenseurs,
et le pays ses approvisionnements. Depuis quelques années, disons-le, on
semble entrer dans la voie des encouragements: les améliorations
agricoles attirent l'attention publique; mais qu'il y a encore loin de
là à la véritable science, à la saine exploitation du sol! Pour une
ferme remarquable, combien de milliers d'hectares présentent un
spectacle déplorable; pour une exploitation intelligente, combien de
méthodes routinières, combien de forces perdues, gaspillées!
L'imagination recule à se rendre compte de cette immense activité
dépensée en pure perte, de ces essais aveugles ou infructueux, parce que
la science fait défaut!
N'est-ce pas encore aujourd'hui le cas de dire avec Olivier de Serres et
dans son langage naïf: «_On laisse le cultivement de la terre à de
pauvres ignares, d'où vient qu'elle est si souvent adultérée._» Oui, il
est temps que l'agriculture soit estimée ce qu'elle vaut, et qu'elle
compte pour quelque chose dans les intérêts et les destinées du pays.
Elle est loin de nous, il est vrai, l'époque où, dans le royaume de
France, la libre circulation des grains était interdite, et où Paris
pouvait mourir de faim sans que le Limousin pût venir à son secours et
le faire participer à son abondance. Aujourd'hui, il n'y a plus de
barrières de douanes, mais il y a encore ignorance, et c'est surtout
l'ignorance qu'il faut combattre; quoi de plus affligeant, en effet, que
de voir une source aussi immense de richesses nationales périr entre les
mains qui devraient les faire valoir! La superficie de la France est de
52,700,279 hectares, consacrés, dans les proportions suivantes, aux
divers genres de culture:
Terres labourables 25 559 152 hectares.
Prés 1 831 621
Vergers, jardins 643 698
Cultures diverses 951 934
Landes, pâtis, bruyères 7 799 672
Étangs, mares, canaux d'irrigation. 209 431
Bois 7 122 315
Vignes 2 134 822
Forêts 1 209 133
Total des superficies imposables. 50 765 078 hectares.
Ce tableau fait comprendre l'intérêt de premier ordre qu'il y a à
améliorer la culture des terres labourables; leur superficie, qui s'est
légèrement accrue par le défrichement des terres incultes et des bois,
doit suffire à la nourriture d'une population qui va sans cesse en
augmentant. Nous devons dire du reste que les progrès de l'agriculture,
quoique lents, ont permis déjà de subvenir avec la même quantité de
terres en culture, aux besoins de trente-quatre millions d'habitants, là
où il y a un demi-siècle vingt-cinq millions d'individus vivaient
misérablement. A quoi donc a tenu ce progrès? Nous n'hésitons pas à dire
que c'est à la division des propriétés, qui a fait qu'il y a eu un
intérêt attaché à chaque parcelle de terre, et un intérêt d'autant plus
vivace, que le propriétaire n'a souvent pas d'autre moyen d'existence.
Nous savons que beaucoup d'économistes, et surtout les économistes
anglais, se sont élevés avec force contre ce morcellement indéfini des
terres. Nous savons qu'un réformateur moderne, frappé des inconvénients
que présente en réalité la culture morcelée, a proposé de vastes
associations agricoles, où chacun conserve son intérêt propre, tout en
concourant au bien-être de tous. Nous sommes loin de regarder la division
extrême des terres comme exemple d'inconvénients, et nous serons les
premiers à appeler sur ce point de sages réformes. Mais nous disons que
le premier résultat de la propriété est d'attacher l'homme au pays, de
faire qu'il ne passe plus indifférent au milieu de ses semblables, car
il peut se dire avec orgueil qu'il n'est point un membre inutile de la
grande famille, que lui aussi il travaille _pro aris et focis_; et ce
sentiment de dignité qui l'ennoblit à ses propres yeux le moralise et le
rend ami de l'ordre et du progrès. Quant à la culture en commun, sans
pousser le système jusqu'à la création d'un phalanstère, nous dirons
qu'il existe en France une localité où les habitants ont mis en commun
tout ce qu'ils pouvaient mettre sans renoncer à leur propriété, à leur
individualité. Leur territoire, considéré comme appartenant à un seul, a
été couvert d'un réseau de routes si admirablement tracées, que chacun
peut arriver à son champ directement. Au moyen d'un fonds commun, ces
chemins sont toujours entretenus en parfait état de viabilité. Cette
localité, c'est celle que M. de Dombasle a illustrée, c'est Roville, et
c'est une des plus riches de France.
Les efforts d'hommes instruits et dévoués pour populariser la science
agricole n'ont cependant pas été tout à fait infructueux, nous serions
injustes de ne pas le reconnaître; un fait seul suffira d'ailleurs pour
le prouver. Dans les temps où la plus aveugle routine condamnait les
terres à rester en jachères ou à se reposer, comme on disait alors, une
année mauvaise amenait une famine et des décès multipliés. Maintenant
que le système des assolements est mieux entendu, qu'on a multiplié les
prairies artificielles, introduit dans la culture les plantes pivotantes
propres à la nourriture des bestiaux, cultivé en quantité la pomme de
terre et la betterave, on offre à l'homme et aux animaux une nourriture
plus variée, produite par des plantes que ne peuvent pas frapper à la
fois de stérilité les mêmes intempéries des saisons, et des lors les
grandes famines sont presque impossibles. Ainsi les disettes de 1789 et
1793 sont moins redoutables que celles de 1812 et 1817, et ces disettes
ne sont plus que des chertés en 1830 et 1831.
Que faut-il donc à l'agriculture pour progresser? Il lui faut encore,
nous devons le dire, bien des choses, dont nous allons indiquer
quelques-unes en passant. D'abord le crédit foncier. Une des plaies de
l'agriculture en France est le système hypothécaire: beaucoup de bons
esprits se sont préoccupés de cette grave question, et se sont apitoyés
sur le sort des infortunés cultivateurs rongés par les dettes
hypothécaires: on a proposé, pour remédier à ce mal, un grand nombre de
remèdes qu'il n'entre pas dans notre cadre de développer en ce moment.
Ensuite l'instruction pratique. Une des améliorations le plus vivement
réclamées est la création de _fermes-modèles_ dans tous les grands
centres agricoles du royaume, où viendraient se former des jeunes gens
qui, recevant là une instruction spéciale, substitueraient avec
discernement les nouvelles méthodes à la routine. La France peut devenir
le grenier de l'Europe; mais il faut que l'agriculture y soit honorée et
appuyée, que les encouragements et les récompenses aillent chercher
l'homme qui laboure lui-même son champ, aussi bien que le riche
agriculteur qui améliore sur une grande échelle.
Une réforme à faire marcher de front avec celle du système hypothécaire
est l'abolition de l'impôt du sel appliqué aux besoins agricoles C'est
la une des graves questions où se trouve engagé l'avenir de
l'agriculture. En effet, qui ne sait l'influence du sel sur la graisse
des bestiaux? Là où la mer a pris soin, en se retirant, de laisser du
limon salin, se trouvent les prés les plus beaux et les plus fameux
bestiaux de France. Cette reforme se réalisera tôt ou tard, car
l'agriculteur, l'économiste et le consommateur la réclament également.
Enfin, ce qui manque encore à l'agriculture, ce sont de bons instruments
pour la culture et les récoltes. Nous avons à examiner aujourd'hui si
les machines présentées à l'exposition cette année ont fait faire un
grand pas à la science pratique qui occupe aujourd'hui tant de bras en
France.
Commençons par signaler l'absence de l'homme qui a le plus fait pour
l'agriculture, d'un homme que la mort a enlevé il y a peu de mois, et
qui, à toutes les expositions précédentes, tenait le premier rang parmi
ceux qui s'occupent de la science agricole. M. de Dombasle avait établi
à Roville une fabrique d'instruments aratoires perfectionnés, et on y
venait de loin; et même des pays étrangers, entendre le bienveillant et
savant cultivateur, admirer ses créations et acheter ses instruments. Il
n'avait pas laissé une seule partie de l'agriculture en arrière: tout,
depuis la charrue qui ouvre le sillon où le blé doit germer jusqu'au
moulin qui doit le réduire en farine, depuis la plantation de la
betterave jusqu'à sa transformation en sucre, avait été l'objet de ses
études et de ses heureuses combinaisons. Il est mort; mais, après lui,
de nombreux élèves conservent ses traditions, et améliorent dans tous
les pays du monde la culture et le sort des cultivateurs.
Ce que nous avons remarqué en grande quantité à l'exposition, ce sont
des charrues: chaque contrée veut avoir la sienne, chaque cultivateur
qui réfléchit et raisonne fait son invention; mais, nous devons le dire,
bien peu nous ont paru avoir atteint le but, qui est d'ouvrir un sillon
bien égal et bien droit, et du diminuer le travail de l'homme et des
animaux employés à manoeuvrer la charrue. Quoique toutes les charrues ne
soient pas également propres à être employées dans les mêmes
circonstances, en raison de la diversité des terrains, il y a cependant
des conditions générales auxquelles toutes doivent satisfaire. Une des
plus perfectionnées, celle qui a fixé l'attention publique et attiré à
son auteur, simple garçon de ferme, les encouragements et les
récompenses, est la charrue Grangé; nous voudrions qu'il nous fût permis
de donner à nos lecteurs une description succincte de cet ingénieux
instrument, et ils verraient, en le comparant à ceux exposés cette
année, que les combinaisons auxquelles se sont arrêtés les exposants ne
présentent pas, à beaucoup près, les mêmes avantages; mais notre cadre
ne comporte pas cette description.
Nous nous bornerons à décrire une charrue nommée par son auteur, M. Le
Bachelle, araire avec support. L'auteur a cherché à réunir les
conditions qui doivent avoir pour résultat la moindre résistance
possible, au moyen du mode de répartition du frottement et de la
pression exercée par la terre qu'ouvre le soc de la charrue. Cette
répartition consiste à faire participer au frottement, dans une égale
proportion, toutes les parties de l'instrument qui contribuent au
déplacement de la terre. En outre, et par la raison qu'il est impossible
d'exécuter convenablement tous les genres de labour avec la même
charrue, l'auteur a disposé la sienne de manière à pouvoir employer des
versoir» de différentes formes. Le mode de traction adopté pour cette
charrue est le même que pour l'araire, qui, comme on sait, est privé
d'avant-train: mais on peut à volonté y adapter un support, dans les cas
assez nombreux où l'araire a besoin d'être maintenu; ce qui fait
participer cet instrument aux avantages de l'araire et de la charrue
ordinaire. Ajoutons que pour juger une charrue, c'est à l'oeuvre qu'il
faut la voir, et pas seulement dans un concours, mais dans une
exploitation courante. Nous nous garderons donc bien de recommander
celle dont nous venons de parler plutôt que telle autre; nous avons
seulement voulu signaler quelques ingénieuses combinaisons qui nous ont
semblé la distinguer.
Quand la terre a été ouverte, il faut y répandre la semence; on connaît
le mode barbare généralement suivi dans les campagnes, qui consiste à
jeter la semaille à la main et à faire ensuite passer la herse sur les
endroits ainsi ensemencés. Par cette méthode, on a calculé qu'on perdait
environ les deux tiers de la semence; aussi ne doit-on pas être surpris
de voir un grand nombre de machines à semer à l'exposition; nous ne nous
arrêterons pas à les examiner. Le problème à résoudre est de déposer
avec mesure et une parfaite égalité la semence dans le sillon et à le
recouvrir immédiatement. Mais il faut que la force dépensée pour obtenir
cet effet ne présente pas une augmentation de prix sur le système actuel
avec semaille à la main et recouvrement par la herse.
Puis viennent dans l'ordre des saisons, les machines à faucher, à
moissonner, à battre le blé.
M. Lanu, avocat, a exposé une machine à moissonner, composée d'une paire
de grands ciseaux portée sur des roulettes: les deux branches des
ciseaux sont deux longues tiges de fer, terminées par une poignets, que
l'homme manoeuvre debout. De plus, sur les lames des ciseaux sont deux
petites tringles de fer, qui déterminent, comme il convient, le
renversement du blé coupé. Nous ignorons la valeur de cet instrument,
qu'il sera bon de voir fonctionner.
M. Gaigan a exposé un faucheur mécanique. C'est une brouette à trois
roues, deux grandes au milieu et une petite en avant. Autour de la
petite roue et à égale distance l'une de l'autre, il y a trois faux qui
tournent à la fois et sont placées aussi près de terre que l'on veut: le
mouvement est donné par la marche de la brouette. Pour cette machine,
comme pour la précédente, il faudrait assister à des essais. Cependant
nous avons entendu dire à de bons agriculteurs qu'ils n'ignoraient pas
que cette machine pût servir là où le foin est d'un prix élevé.
Quant aux machines à battre le blé, il y en a un grand nombre: nous nous
bornerons à citer celles de M. Boulet, de M. Mittelette, de M. Lagrange,
de M. Midy et de M. Mothes de Bordeaux; cette dernière paraît réunir les
suffrages des connaisseurs, parce que le blé y est battu en ligne
droite, au lieu de l'être en ligne courbe, ce qui permet de conserver la
paille autant que possible. Dans cette machine comme dans les autres, le
blé est attiré par des rouleaux adducteurs.
L'innovation importante est d'avoir une aire mobile, qui rapproche ou
éloigne la couche de blé à battre, suivant que cette couche est plus ou
moins épaisse.
Il nous reste à entretenir nos lecteurs des machines de M.
Quentin-Durand, qui a monté à Paris un atelier de machines agricoles
perfectionnées et d'un prix tellement modéré, quelles sont abordables au
plus pauvre agriculteur. Nous avons chois, pour en offrir les dessins à
nos lecteurs, trois des machines les plus intéressantes, ce sont le
hache-paille rotatif, le concasseur français et le crible à plan
incliné. Le hache-paille est d'invention anglaise, mais il a été
perfectionné et grandement amélioré par M. Quentin-Durand. Il a trois
lames cintrées en hélice, et montées sur un cylindre en fonte. Le
tranchant de ces lames passe et glisse obliquement sur une entretoise
horizontale et près de deux cylindres tournant en sens contraire, et
dont l'un est cannelé. Ces cylindres servent à amener la paille sous les
couteaux. Il y a un avantage bien reconnu dans l'agriculture, à hacher
la paille pour en nourrir les bestiaux, et notamment les moutons, qui la
mangent avec avidité dans cet état.
[Illustration: Charrue de M. Le Bachelle.]
[Illustration: Machine à faucher de M. Gargan.]
Le concasseur français diffère du concasseur anglais à cylindres
cannelés, en ce que les cylindres y sont remplacés par des cônes
cannelés en hélices et trempés; il est moins difficile à manoeuvrer, ne
peut se déranger par la maladresse de l'ouvrier, et les cannelures
trempées permettent de raviver plusieurs fois les arêtes des hélices. Ce
concasseur sert pour l'orge des brasseurs, l'avoine, et même pour la
féverole et le blé de Turquie.
[Illustration: Concasseur, par M. Quentin-Durand.]
[Illustration: Crible à plan incliné, par M. Quentin-Durand.]
Nous ne parlerons pas ici des diverses inventions relatives au nettoyage
du blé. Il y a un grand nombre de tarares qui produisent d'assez bons
effets, et M. Quentin-Durand en a exposé un qu'il intitule moulin
ventilateur cribleur, et dans lequel il a introduit de notables
perfectionnements. Mais nous donnons le dessin d'un nouveau crible à
plan incliné, qui se compose d'une trémie et de deux grilles
superposées: la première arrête les pierres et les ordures, qui se
réunissent, au moyen de deux baguettes inclinées, dans une blouse qui
les expulse; la seconde reçoit le blé, et laisse passer à travers ses
mailles très-fines la poussière; la trémie est soutenue par une échelle
en arc-boutant, qui permet à l'ouvrier de monter avec un sac ou un
panier, et de la remplir. Ce crible a été adopté pour les magasins des
régiments de cavalerie. Un ouvrier peut, au moyen de ce crible, nettoyer
vingt hectolitres de grain par heure.
[Illustration: Hache-Paille, par M. Quentin-Durand.]
Nous voudrions que des hommes comme M. Quentin-Durand, qui a consacré sa
vie à des améliorations économiques, fussent signalés à la
reconnaissance publique par les soins du gouvernement; et nous répétons,
en terminant, à ceux qui sont à la tête de l'administration de
l'agriculture, qu'il faut prodiguer les encouragements à la science
agricole, et qu'ils doivent se rappeler qu'une des grandes solennités de
l'empire chinois est le jour où l'empereur mène de sa main la charrue en
présence de toute sa cour.
Chronique musicale.
_Antigone_, tragédie de Sophocle, traduite en vers français, par MM.
Meurice et Vacquerie. Musique des choeurs par M.
Mendelssohn-Bartholdy.--Les Chanteurs espagnols.
_L'Illustration_ a déjà raconté par quelle série de vicissitudes a passé
cette oeuvre antique, et quelles épreuves il lui a fallu subir avant
d'arriver devant le public, un public français du dix-neuvième siècle!
L'entreprise était hardie, et plus d'un directeur aurait reculé à
l'aspect de tant de difficultés et de périls. Celui de l'Odéon s'est
obstiné. Grâces lui en soient rendues! Le brillant résultat qu'il a
obtenu prouve à quel point les préoccupations de l'intérêt matériel sont
encore loin d'avoir éteint parmi nous le goût des plaisirs de l'esprit,
le culte raisonné, sérieux, sincère de l'art.
[Illustration: Scènes espagnoles: M. Ojéda, mademoiselle Masson.]
Il eût été sans doute matériellement impossible de représenter cette
simple et noble tragédie d'Antigone comme on la représentait jadis dans
Athènes, et de reproduire le spectacle grec sans aucune modification.
Les théâtres anciens étaient des cirques immenses, où le peuple tout
entier venait s'asseoir. L'acteur se perdait au milieu de cet espace:
ses traits s'effaçaient dans l'éloignement, et tous ces mouvements de
physionomie, qui, chez nous, sont la source de si beaux effets, ne lui
étaient d'aucun secours. Il était obligé de se grandir, de s'exagérer en
tout, pour qu'il y eût moins de disproportion entre lui et les objets
qui l'environnaient, le cothurne l'exhaussait de plusieurs pouces; il
allongeait ses bras par des gantelets, il s'épaississait la taille, il
s'affublait d'un masque beaucoup plus grand que son visage, et dont la
bouche, toujours ouverte et revêtue de lames de métal, doublait la
sonorité naturelle de sa voix. En un mot, l'acteur antique n'était, en
réalité, qu'un grand mannequin dans lequel un homme s'enfermait pour lui
donner le mouvement et la parole.
L'usage, les moeurs, et la loi elle-même, défendaient aux femmes de
paraître en public sur un théâtre, et l'on peut facilement conclure de
ce qui précède que l'habit et la forme du masque devaient suffire pour
indiquer le sexe des personnages.
La déclamation des Grecs n'était point _parlée_, comme chez nous, mais
_chantée_: elle consistait en une suite d'intonations régulières, et se
développait au son de la lyre, qui en dirigeait les inflexions. C'était
une sorte de récitatif qui, d'ailleurs, devait différer essentiellement
du nôtre par sa marche et par son caractère. Nous savons seulement qu'il
était coupé quelquefois par des ritournelles instrumentales, comme notre
récitatif obligé.
[Illustration: Duel entre deux fanfarons andalous:--MM. Ojéda et
Cacérès.]
[Illustration: Scène de Contrebandiers espagnols.]
[Illustration: Dernière scène d'_Antigone_; Créon pleurant sur le corps
de Hémon, son fils.]
[Illustration: Costumes: Ismène, Mlle Vollet. Tirésias, M. Rouvière.
Eurydice, Mlle Dupont, Créon, M. Bocage. Antigone, Mlle Bourbier. Hémon,
M. Milen.]
Quant à leur chant proprement dit, on ne peut s'en faire aujourd'hui
qu'une idée approximative en écoutant certains chants religieux dont
l'origine remonte aux premiers temps de l'Église. Mais qui oserait
soutenir que le cours de dix-huit siècles, les révolutions politiques,
l'invasion des races septentrionales et la longue barbarie du moyen âge
ne les ont pas profondément altérés?
Il fallait donc prendre un parti, et ne tenter que ce qui était
possible. C'est ce qu'a fait l'administration de l'Odéon avec beaucoup
de tact et d'intelligence.
La décoration, réduite aux proportions de la scène moderne, reproduit en
petit la décoration antique. Au fond, le palais du roi thébain; à droite
et à gauche, deux entrées qui s'ouvrent l'une vers la ville, et l'autre
vers la campagne. Sur le devant, l'avant-scène, plus basse que la scène
de quelques pieds, et destinée aux évolutions du choeur. Au milieu de
l'avant-scène, l'autel de Bacchus, en l'honneur duquel ces solennités
étaient célébrées. Puis un double escalier qui réunit la scène et
l'avant-scène.
Les costumes ne sont pas moins exacts que la disposition du théâtre. Ils
ont été dessinés par M. L. Boulanger, d'après les modèles antiques qu'on
a eu lieu d'estimer les plus fidèles.
La traduction suit l'original pas à pas, phrase pour phrase, souvent
même vers pour vers. Elle ne se borne pas à rendre le sens du poète
grec: elle reproduit jusqu'à un certain point la couleur de son style,
la nature de ses images, la forme et l'allure de ses périodes, l'élan de
ses mouvements passionnés Le travail qu'avaient entrepris MM. Meurice et
Vacquerie présentait des difficultés effrayantes: ils les ont surmontées
avec un rare bonheur.
Non pas qu'ils n'aient subi quelquefois de dures nécessités, et fait, de
parti pris, quelques sacrifices. C'est un rude labeur que de faire
entrer de force dans un moule nouveau des pensées qui ont déjà reçu
antérieurement une autre forme! Souvent l'arrangement et le bon choix
des mots en souffre, et aussi l'harmonie du vers. Mais ce qu'on aurait
le droit de reprocher à MM. Meurice et Vacquerie dans un ouvrage
original, il faut les en louer dans une traduction. Ils se sont oubliés
en présence de leur auteur; ils se sont immolés à Sophocle: noble
dévouement qu'on ne saurait trop applaudir!
Au surplus, ces sacrifices dont nous parlons ont été rares. Leur ouvrage
abonde en vers heureux, et il y en a de très-remarquables. Jamais poète
ancien ou moderne,--Virgile excepté,--n'a été traduit en français avec
une précision plus simple à la fois et plus élégante.
Rien de moins compliqué que le drame de Sophocle; rien qui soit plus
pauvre d'événements et de péripéties, et plus étranger à tous ces moyens
d'effet qu'a inventés l'art moderne. Une seule question s'y débat:
Polynice recevra-t-il, ou non, les honneurs de la sépulture? Créon l'a
condamné à errer éternellement sur les bords du Styx, et menace de mort
quiconque enfreindra ses ordres: Antigone se dévoue. On la saisit, on
l'amène au tyran, qui ordonne son supplice.
Après le crime vient l'expiation. Hémon, le fils unique et chéri du roi,
aimait Antigone: il va se tuer sur son cadavre. La reine apprend la mort
d'Hémon, et se poignarde à son tour en maudissant son époux. Créon reste
seul, vaincu, brisé, appelant la mort à son secours, et déjà plus mort
que les morts, comme il dit lui-même.
Voilà tout; mais n'est-ce point assez? et n'imagine-t-on pas quel
puissant intérêt doit s'attacher à cet héroïque dévouement de la fille
d'OEdipe, et au poétique développement des nobles passions qui
l'animent? Et quand le roi, si longtemps cruel et inflexible, reparaît à
la fin, rapportant dans ses bras le corps inanimé de son fils; lorsque,
agenouillé devant ce cadavre sanglant, il écoute l'esclave qui lui
apprend la mort de sa femme, et qu'il reste là, courbé sous la main des
dieux, abattu, gémissant, et criant quatre fois _Malheur!_ ne voit-on
pas combien un tel spectacle et une si grande leçon doivent frapper
l'imagination des hommes?
Il ne faut donc pas que l'on s'étonne de la foule qui assiège chaque
soir les abords de l'Odéon, ni du respect religieux avec lequel on
assiste au lent développement de cette action si simple et si
attachante, ni des émotions qui agitent l'auditoire, et des transports
d'admiration qu'il fait éclater pour ces sublimes beautés du poète grec,
auxquelles des poètes français viennent de rendre la vie et la jeunesse.
L'art grec n'a pas une allure aussi régulière que le nôtre, à beaucoup
près, ni des formes aussi savamment étudiées; mais le fond fait oublier
la forme, et, de quelque manière qu'on les présente, les grandes
pensées, les nobles passions et les beaux vers font toujours leur effet
sur les esprits délicats de tous les pays.
Quel malheur que le travail de M. Mendelssohn n'ait pas la même valeur
que celui de MM. Meurice et Vacquerie! Sans faire précisément de la
musique grecque, on pouvait essayer du moins de s'en rapprocher. Il nous
en reste quelques échantillons: nous connaissons le principe de leur
tonalité, qui n'avait rien de commun avec la nôtre, et, si la tradition
ecclésiastique n'a pas fidèlement conservé les habitudes musicales
d'autrefois, elle met du moins sur la voie l'artiste savant et
consciencieux qui en voudrait tenter la restauration. M.
Mendelssohn-Bartholdy pouvait en essayer une à peu près semblable à
celle qu'exécutent nos architectes modernes, à qui deux colonnes rongées
par le temps et un pan de muraille à demi écroulé suffisent quelquefois
pour reconstruire sur le papier un monument antique.
M. Mendelssohn n'a pas poussé l'ambition si loin. Il est resté dans la
tonalité moderne. Il a fait de la mélodie, du rhythme, de l'harmonie, de
l'instrumentation modernes, et c'est au point de vue moderne que son
oeuvre doit être examinée.
M. Mendelssohn est un homme d'un grand talent et qui a déjà fait ses
preuves. Nous n'avons pas besoin de dire que son instrumentation est
habilement traitée, que ses voix sont généralement bien disposées, que
son harmonie est très-correcte. Cela est connu d'avance: un ouvrage de
M. Mendelssohn ne saurait être autrement. Mais y a-t-il dans celui-ci, à
une dose suffisante, de l'inspiration, de la verve, du mouvement, de
l'expression, de l'intérêt mélodique ou harmonique? Nous voudrions bien
dire: oui, et notre respect pour la vérité nous oblige à dire: non.
«Que cela est beau!» s'écriait-on de toutes parts dans une réunion où
Chapelain venait de lire un poème de cette célèbre Pucelle, aujourd'hui
si complètement oubliée. «Sans doute, dit tout bas la duchesse de
Longueville en étouffant un bâillement; c'est bien beau mais c'est bien
ennuyeux!»
La bruyante admiration que certains auditeurs, à la première
représentation, prétendaient éprouver pour les choeurs d'_Antigone_,
nous a remis en mémoire l'histoire de madame de Longueville et son
observation si naïvement judicieuse.
Nous n'analyserons pas les sept ou huit morceaux que renferme la
partition de M. Mendelssohn. Nous serions exposés à répéter trop souvent
les mêmes remarques elles mêmes reproches. Peu d'invention mélodique,
peu ou point d'expression, rhythmes lourds et monotones... Mais
n'insistons pas sur des vérités pénibles, et terminons, en faisant une
exception pour le choeur du cinquième intermède, l'hymne à Bacchus, qui
a du moins une partie des qualités dont les autres morceaux sont
dépourvus.
--Il y a eu dernièrement, au Théâtre-Italien, une représentation
curieuse à quelques égards. Deux chanteurs espagnols, MM. Ojéda et
Cacérès, ont exécuté plusieurs morceaux d'un opéra espagnol, composé à
Madrid par M. Basili. L'introduction de cet opéra ouvrait la marche. Ce
sont des contrebandiers réunis dans une posaja, qui boivent, chantent,
et aussi se querellent et se gourment un peu, ce nous semble. La musique
de M Basili rend avec une certaine vivacité ces divers incidents.
Un autre morceau de ce compositeur a fixé l'attention de l'auditoire.
Une cantatrice exécute la cavatine de _Norma_. Un dilettante castillan
ne peut contenir son admiration, et l'exprime en chantant de la manière
la plus plaisante, pendant que la prima donna poursuit sa tâche avec un
sang-froid imperturbable. Ainsi l'air tragique de _Norma_ devient tout à
coup un duo bouffe. Cette idée est originale, et l'effet du morceau est
assez piquant.
Il est à regretter seulement que les airs espagnols aient tous le même
rhythme et la même physionomie. Toujours du plaisir n'est plus du
plaisir, dit Zadig.--Toujours du boléro... Mais respectons les goûts
d'autrui, même quand nous ne les partageons pas.
Le dernier des Commis Voyageurs.
(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138, 150, 170, 186 et 202.)