SOMMAIRE.

Jacques Laffitte. _Portrait de Jacques Laffitte; Obsèques de Jacques

Laffitte._--Histoire de le Semaine.--Exposition des produits de

l'Industrie (6e article). Agriculture. _Machine à faucher de M. Gargan;

Charrue de M. Le Bachelle; Crible à plan incliné, Hache-Paille et

Concasseur, par Quentin-Durand_.--Chronique musicale. Antigone et les

Chanteurs espagnols. _Duo de Casta diva_, par M. Ojéda et mademoiselle

Masson; _Duel de deux fanfarons andalous; Scène de Contrebandiers.

Dernière scène d'Antigone; six costumes_.--Le dernier des Commis

Voyageurs, roman par M. XXX. Chap. X. L'ancien et le moderne. Chap. XI.

A Lyon.--Les Sales d'asile (2e article). _Entrée des enfants dans la

salle d'asile Cochin; la Prière; la Lecture; Vue générale intérieure: le

Jury._--Académie des Sciences. Compte rendu. Sciences

médicales.--Courrier de Paris.--Théâtres. Théâtre-Français: Catherine

II, tragédie en cinq actes et en vers, de M. H. Romand. _Scène du 3e

acte; Médaillon de mademoiselle Rachel avec son fac-similé_. Palais

Royal. Le Troubadour omnibus. _Les douze arrondissements de

Paris._--Bulletin bibliographique.--Modes.--Amusement des Sciences. _Une

Gravure._--Rébus.

Jacques Laffitte.

Toutes ces gloires qui avaient éclaté à la voix de Napoléon, toutes ces

vertus civiques qu'avait appelées hors des rangs de la foule la grande

voix de notre révolution; généraux d'armée, grands citoyens, tous

meurent, tous s'en vont.

[Illustration: Jacques Laffitte]

Hier Paris entier, au nom de la France, rendait hommage à l'un des

enfants de la révolution de 1789, à l'un, des auteurs de la révolution

de 1830. En 1767, Bayonne avait enregistré la naissance du fils d'un

charpentier; Paris, hier, l'a suivi à sa dernière demeure après une vie

marquée par les travaux les plus assidus, par les faveurs, les revers et

les retours de la fortune, par les dignités les plus éminentes, par

l'amour le plus tendre pour le pays, par un entier dévouement à la

France dans les jours de gloire comme dans les jours malheureux, par la

bienfaisance envers toutes les infortunes, par la bienveillance même

envers ses ennemis.

Jacques Laffitte, dont nous n'avons point à retracer la vie, car elle

est écrite presque tout entière dans notre histoire, est du petit nombre

de ces hommes que les partis, alors même qu'ils se respectent assez peu

pour les calomnier, pour les outrager de leur vivant, sont forcés, par

un dernier reste de pudeur, d'honorer, de glorifier à leur mort. Nous

assistons à ce spectacle; nous n'avons donc point à le louer; ceux qui

le déchiraient hier encore se sont chargés aujourd'hui de son oraison

funèbre. Nous n'avons en quelque sorte qu'à le défendre contre leurs

éloges.

[Illustration: Convoi de Jacques Laffitte.]

Dès le matin, le tambour a retenti dans les rues de Paris, appelant aux

armes les citoyens commandés pour la cérémonie funèbre, et conduisant

aux abords de l'hôtel offert à M. Laffitte par une souscription

nationale, les troupes de la garnison qui devaient en occuper les abords

et former la haie du cortège. Le gouvernement, pour rendre hommage au

grand citoyen, n'avait pas voulu, sous le rapport des honneurs

militaires, qu'il fût considéré comme un simple légionnaire; il avait

voulu voir en lui l'ancien président du conseil des ministres, et, à ce

titre, qui permettait d'ailleurs de conjurer toute crainte de désordre,

le cortège militaire a été composé de six bataillons d'infanterie, de

deux escadrons de cavalerie, d'une batterie d'artillerie, sous les

ordres d'un maréchal de camp, d'un bataillon et d'un escadron de la

garde municipale à cheval.

Bientôt après, les salons de l'hôtel, son jardin, sa cour, se sont

trouvés remplis par le concours des députés, des pairs de France, des

notabilités de la science, de la littérature, des arts, de la finance et

de l'industrie. Trois membres du cabinet, M. le maréchal président du

conseil, et MM. les ministres du commerce et des finances, s'y étaient

rendus. Des étrangers de distinction étaient aussi présents.

A midi et demi, le cortège s'est mis en marche. Le cercueil avait été

déposé sur un char funèbre traîné par quatre chevaux, derrière lequel on

portait la croix de simple membre de la Légion d'honneur et la croix de

Juillet, seules décorations du défunt. Les cordons du poète étaient

tenus par MM. Sauzet, Odilon Barrot, d'Argout, Lebaudy, l'un des chers

de la maison J. Laffitte et Cie, MM. Dupin aîné, Arago, Thiers et

Béranger marchaient derrière le char. Les députés, une députation de la

ville de Rouen, dont M Laffitte était représentant, des groupes nombreux

de gardes nationaux sans armes, appartenant à la ville de Paris et à la

banlieue, des citoyens de toutes les classes, des députations des

écoles, une députation d'ouvriers du chemin de fer de Rouen avec une

bannière, une autre d'ouvriers imprimeurs; tout cela marchait un peu

confusément d'abord, mais se rangeait ensuite.--Trois voitures de la

cour, qui avaient amené des aides de camp du roi et de la reine,

suivaient; une voiture en grand deuil était désignée comme appartenant à

madame la duchesse d'Orléans.

Le cortège a suivi la rue Laffitte, le boulevard, la rue de la Paix, la

place Vendôme, en passant à droite de la colonne, et la rue.

Saint-Honoré, jusqu'à l'église Saint-Roch. L'entrée dans l'église n'a

pas eu lieu sans quelque confusion, tant la foule était considérable;

mais dans l'église, le service a été célébré au milieu du plus grand

recueillement. La nef était tendue de noir; à la croisée de l'église

s'élevait une riche estrade surmontée d'un baldaquin à huit pans d'où

descendaient quatre longs rideaux en velours noir doublés d'hermine; des

étoiles d'argent et le chiffre du défunt formaient les seuls ornements;

des feux funèbres brûlaient aux angles du catafalque. La messe a été

chantée, avec accompagnement d'orgue, par les chantres ordinaires de

Saint-Roch; les solos ont été exécutés par M. Alexis Dupont, avec un

accent qui a vivement impressionné les assistants.

Il était une heure et demie quand on est entré à l'église; sorti à deux

heures et demie, le cortège s'est reformé aussitôt dans le même ordre.

MM. Odilon Barron, Sauzet et d'Argout s'étaient retirés, et les cordons

du poèle étaient tenus par MM. Thiers, Dupin aîné, Arago et Béranger.

Le cortège, qui grossissait à chaque rue, de la foule qui attendait sur

son passage, a suivi la rue Saint-Honoré, la rue Richelieu et les

boulevards; il a fait le tour de la colonne de Juillet, et s'est rendu

au cimetière du Père-Lachaise par la rue de la Roquette. Sur toute la

ligne immense qu'il a parcourue, les trottoirs des rues, les

contre-allées des boulevards étaient encombrés; pas une croisée n'était

vide; les toits des maisons, les arbres des boulevards étaient couverts

de spectateurs.

Il était plus de cinq heures lorsque la tête du cortège est arrivée au

cimetière, où des mesures avaient été prises pour le maintien du bon

ordre. Le caveau destiné aux membres de la famille Laffitte est placé au

bout d'une petite avenue, voisine du rond-point au milieu duquel s'élève

le monument de Casimir Périer. On a pensé que ce lieu ouvert

conviendrait, mieux pour prononcer les discours, et à l'arrivée du char

funèbre, le cercueil a été descendu et placé sur une estrade préparée à

la hâte. Un cercle s'est formé, et après les salves exécutées par

l'artillerie et l'infanterie, le silence s'étant établi, M. Pierre

Laffitte a prononcé un discours que son émotion a souvent interrompu.

«C'est le plus ancien ami de Jacques Laffitte, c'est son frère, a-t-il

dit, qui prend la parole devant vous.» La voix altérée de M. Pierre

Laffitte a permis à peine aux personnes les plus rapprochées de saisir

quelques mots; des marques de sympathie ont accueilli ce témoignage

d'affection fraternelle.

M. Arago a pris ensuite la parole. Il a raconté la vie de M. Laffitte,

en y rattachant un tableau des temps qu'il avait traversés. Des marques

d'une chaleureuse sympathie ont accueilli le passage où il a montré M.

Laffitte sollicité de toutes parts pour le choix d'un gendre, allant

chercher le fils d'un des hommes qui avaient illustré la France dans ses

grandes luttes, et qui était tombé victime des réactions. L'orateur a

aussi semé son discours de quelques anecdotes touchantes.

D'autres discours ont été prononcés par MM. Visinet (de Rouen) et

Garnier-Pagès. Enfin M. Dupin aîné a dit un adieu touchant à cette tombe

dont on s'est ensuite éloigné.

A la sortie du cimetière, une ovation qu'on a voulu décerner à Béranger,

en dételant les chevaux de la voiture dans laquelle il venait de monter,

a fait craindre un moment une collision. Mais l'intervention de la force

armée, et plus encore les exhortations de ce fidèle ami de Laffitte, ont

fait comprendre aux jeunes gens qui s'étaient avancés qu'ils lui

devaient de le laisser tout entier à son deuil, et de se retirer comme

lui en silence.

Histoire de la semaine.

La loi sur l'enseignement secondaire a été votée par la chambre des

pairs; 85 boules blanches ont donné une majorité à cette loi; 51 boules

noires ont protesté contre son admission. Ce dernier chiffre est bien

élevé sans doute, pour un chiffre d'opposition au Luxembourg; mais, il

en faut convenir, il le paraît bien plus encore quand on songe que la

même urne a vu se réunir et se confondre les boules blanches de M.

Villemain et de M. de Montalembert, de M. Barthélémy et de M. de

Montalivet. Lorsqu'une coalition de ce genre éveille des craintes et des

manifestations aussi nombreuses dans une assemblée où les opinions sont

bien calmes et les passions habituellement bien éteintes, que de boules

noires ne doit-elle pas rencontrer dans un pays où, il ne faut pas se le

dissimuler, les fils des croisés ne sont pas en majorité. Nous sommes

donc, plus que jamais, portés à croire, et nous nous pensons autorisés à

dire que, pour avoir été très-pénible et très-long, le débat n'en sera

pas moins stérile: et que si, pour la forme, on croit devoir porter au

palais Bourbon, dans le courant de cette session, le projet adopté, on

ne se souciera pas de le faire arriver à l'état de rapport ni cette

année, ni aucune autre année de la législature.

La chambre des députés a entendu développer, samedi dernier, la

proposition relative aux conditions de cens que quelques conservateurs

désirent de voir imposer à la faculté de translation du domicile

politique. Cette proposition a été prise en considération, en quelque

sorte à l'unanimité; mais des motifs bien différents ont déterminé ce

vote uniforme. Pour les uns, c'était un moyen de jouir en paix, dans

leur arrondissement, de la majorité qu'ils sont arrivés à s'y créer, et

de ne pas avoir à redouter que des déplacements d'électeurs, que des

mutations d'inscription viennent créer des chances à un rival. Pour les

autres, cette proposition, qui restreint sans profit et sans

compensation la liberté de l'électeur, tout inadmissible qu'elle est,

offre toutefois un avantage, celui de fournir l'occasion de remettre en

question notre législation électorale, que les amis politiques des

auteurs de cette motion déclaraient, il y a peu de mois, une arche

sainte qu'il fallait conserver intacte. Il y a donc eu calcul des deux

côtés; il est probable que le bon ne sera pas, en définitive, celui des

nombreux parrains de la proposition. Quant à ses adversaires, le démenti

que le parti conservateur vient de se donner est une bonne fortune, dont

l'effet moral pourra leur profiter un peu plus tôt, un peu plus tard.

Lundi s'est engagé, dans la même enceinte, un de ces débats solennels

qui marquent d'ordinaire les premiers temps d'une session, mais que l'on

voit rarement captiver encore l'attention d'une chambre réunie depuis

six mois. La gravité de quelques questions étrangères; l'enchaînement

fatal des concessions faites, sans compensation aucune, à l'Angleterre

par le cabinet actuel, dans la question de la Nouvelle-Zélande, dans

celle de Taïti et à l'occasion des rapports à établir avec la Chine,

tout cela, le souvenir de l'effet produit par la brochure de M. le

prince de Joinville, et le talent de M. Berrier, qui a posé le débat,

lui ont donné d'abord une importance et concourront à lui valoir un

retentissement qui ne le cédera en rien à ceux des plus grands jours

oratoires du commencement de la même session. Mais après une réponse de

M. Guizot et une réplique de M. Billault, qui avaient maintenu la

discussion à cette même hauteur, après quelques mots fort graves de il.

Lanjuinais, qui tendaient à prouver que l'art de grouper les chiffres

n'est employé dans le budget de la marine que pour persuader à tort au

pays que le développement nécessaire est donné au matériel de ce

département; après ce premier combat, qui avait rempli deux séances, M.

Thiers est monté mercredi à la tribune. Son discours a roulé en entier

sur les affaires de Montevideo. Jamais cet homme d'État n'avait su mieux

captiver l'attention de la Chambre, n'avait rendu plus claire la

proposition qu'il avait à développer, et mieux fait suivre à son

auditoire la série de faits et de mesures sur lesquels il se fondait

pour condamner le ministère. Il a rappelé que les nationaux que nous

comptons sur les bords de la Plata, et dont M. le ministre de la marine

avait dit la veille une poignée de Français, étaient au nombre de quinze

à dix-huit mille; que presque tous ceux qui se trouvaient en état de

porter les armes les y avaient prises à l'instigation du gouvernement

français, pour faire une diversion contre Rosas, auquel nous avions

alors satisfaction à demander. Il a montré que si cette légion étrangère

ne s'était pas dissoute après le traité que nous avions signé, c'est que

nous avions laissé Rosas violer immédiatement ce traité, attaquer

l'indépendance de Montevideo, égorger des Français sur la rive orientale

de la Plata, et tenir assiégée depuis quinze mois entiers la ville où se

trouvent réunis nos compatriotes, leurs familles et tous leurs intérêts.

Il a montré nos premiers agents diplomatiques français, ceux qui avaient

été le plus à même de suivre et d'apprécier les faits, désavoués par le

cabinet et remplacés par d'autres agents dont les premiers actes ont été

de déclarer dénationalisés ceux qu'il était de leur devoir de défendre,

et de rompre avec l'État dont nous avions stipulé l'indépendance, pour

se mettre à la suite de l'homme qui s'était fait un jeu de nos

stipulations et de la vie des nôtres. Il a demandé la médiation entre

Montevideo et Buenos-Ayres, ou de concert avec l'Angleterre, ou sans

elle si elle refuse de s'en mêler. Il a demandé enfin que le blocus fût

levé et interdit à Rosas comme violateur des engagements pris avec nous.

M. le ministre des affaires étrangères, qui ne pouvait se dissimuler

l'effet produit sur la Chambre par cet exposé accusateur, a demandé,

pour pouvoir y répondre, que la parole lui fût accordée le lendemain;

mais sur l'observation faite par M. Thiers que le lendemain, lui, qui

sans doute aurait à répliquer au ministre, serait éloigné de la Chambre

par des devoirs que plus que personne il avait à remplir; sur la motion

faite par M. Odilon Barrot de faire trêve un jour à tous débats

politiques pour se réunir dans un seul et même sentiment, et rendre tous

ensemble un hommage funèbre à l'un des principaux fondateurs de notre

liberté, la discussion a été ajournée au vendredi. Au moment où nous

mettons sous presse, M. Guizot vient de rengager le débat. Force nous

est donc de renvoyer à notre bulletin prochain l'analyse du complément

de cette discussion si grave.

Nous avons dit les dangers qu'avait courus, les difficultés que n'avait

pas su conjurer le chef d'expédition de la province de Constantine. M.

le gouverneur général, qui en a entrepris une de son côté contre les

Kabyles de l'est obéissant encore à Ben-Salem, a, le 12, rencontré un

rassemblement de 8 à 10,000 Kabyles, aux environs de Delhys, qui a été

défait par cinq bataillons faisant partie de la colonne expéditionnaire

et par 600 chevaux arabes, soutenus par 80 chevaux de notre cavalerie.

La perte des Kabyles, dans cette première affaire, a été évaluée à 300

ou 350 hommes. Elle ne nous a coûté que 3 hommes tués et environ 20

blessés.--Le 17, la même colonne a eu un nouvel et sérieux engagement.

L'ennemi a laissé encore 3 à 400 hommes sur le terrain; mais, dans cette

journée, nous avons eu à déplorer la mort de 40 des nôtres, dont

l'officier de zouaves, et nous avons compté 60 blessés dans nos rangs.

Nous avons donné la première nouvelle du soulèvement du Valais. En une

semaine, ce canton a été remué de fond en comble par des événements fort

graves, dont le mouvement se fera sentir plus loin. L'insurrection

véritable, qui était une réaction bien calculée, est partie du sein même

du grand conseil; et, avec l'appui du conseil d'État, elle a soumis par

la force des armes le parti qui lui résistait. Ce parti, appelé la Jeune

Suisse, avait fait, en 1840, une révolution, un mouvement victorieux

qui, en changeant l'injuste disposition par laquelle le Haut-Valais

était maître du Bas-Valais, plaça ses hommes de talent à la tête des

affaires. Profitant de la circonstance favorable d'un vorort catholique,

le Haut-Valais organisa un coup de main pour rétablir cet ancien état de

choses, puis réclama une intervention, que les cantons de Vaud et de

Berne refusèrent au vorort, se fondant sur leur manière de comprendre le

pacte qui ne donne pas au canton-directeur, mais à la diète seulement,

une telle initiative dans les affaires cantonales. Au même instant, la

levée en ruasse de la Vieille Suisse se fit, aidée par les milices

régulières du gouvernement. Tout était préparé pour cela. Les compagnies

du Bas-Valais, qui se portaient sur Sion, se laissèrent prévenir, et

l'arsenal fut livré à leurs adversaires. Ceux-ci, d'ailleurs, trouvaient

des auxiliaires sur le territoire, même de leurs ennemis. Plusieurs des

vallées transversales du Bas-Valais et leurs montagnards appartenaient à

la Vieille Suisse et surtout au clergé. Ce sont ces paysans qui, postés

derrière les colonnes _Jeunes Suisses_ en marche sur Sion, leur ont

coupé la retraite lorsqu'elles se repliaient devant les Hauts-Valaisans,

ont intercepté leurs communications avec Saint-Maurice, et les ont

forcées à se dissoudre en les mettant entre deux feux. Il y a eu un

combat acharné au passage d'un torrent nommé le Trient. Les vaincus ont

dû se sauver à travers le Rhône et les montagnes, avec mille périls. Ils

se sont réfugiés dans le canton de Vaud, qui avait déjà donné asile à

leurs familles effrayées. Les populations vaudoises, fort agitées,

voulaient se mêler à la lutte et secourir leurs voisins. On a eu

beaucoup de peine à dompter l'élan général. Mais des troupes ont été

placées sur la Frontière, et le conseil d'État du canton de Vaud a

envoyé en Valais l'un de ses membres avec une mission conciliatrice. Il

s'agit maintenant de protéger le sort des vaincus dans leurs personnes

et dans leurs biens; car leur cause politique est perdue pour le moment,

et leur position, leur précédente conquête, anéantie. Le Haut-Valais a

des troupes dans tout le pays. Il est de nouveau le maître. Comment

usera-t-il de cette grande victoire, qui en est une aussi, dans toute la

Suisse, pour le parti catholique et pour le parti conservateur? C'est la

question grave qui reste à résoudre.

Oscar 1er, roi de Suède, de Norvège, des Goths et des Vandales, vient de

rendre une ordonnance beaucoup moins ridicule que ce préambule: il a

révoqué le décret du 10 décembre 1812, qui, à la suite des événements de

1809 et 1810, interdit toute communication avec la famille de

Gustave-Adolphe, à laquelle la couronne venait d'être retirée. Cette

ordonnance est motivée sur la confiance que le nouveau roi a dans

l'attachement de la nation pour lui et pour sa dynastie, et sur la

conscience de la pureté de ses intentions propres. C'est là une noble

action et un bon exemple.

Si l'attention s'est portée depuis quelques années sur l'Inde anglaise,

sur les expéditions militaires qui y ont été faites et sur les

gouverneurs généraux qui ont été plus ou moins brusquement appelés à

régner à Calcutta, ce qui se passe dans la partie de l'Inde qui confine

la Perse ne mérite pas moins qu'on l'observe. La Russie, qui, en 1837,

n'avait pu, en prêtant à la Perse, sa vassale, ses officiers et ses

armes, lui conquérir la place de Hérat, était depuis arrivée sans bruit

au même but par d'autres moyens. Yar Mohamed, qui, en 1841, à la mort du

shah Kamzan, s'était emparé de Hérat, a aussitôt reconnu solennellement

la suzeraineté de la Perse. Voilà donc à quoi devait aboutir la

courageuse défense de sir Potinger. Mais ce n'est pas tout: un envoyé'

d'Yar Mohamed, le nouveau khan de Hérat, s'est présenté le 24 décembre

1843 à Caboul, où il a négocié et conclu le mariage de la fille de son

maître avec le fils de Dost-Mohamed, le vainqueur des Anglais. Il se

forme ainsi solennellement une alliance appuyée par la Russie, dans le

but de réunir toute l'Inde centrale contre les oppresseurs de l'Inde

orientale.

Si le résultat, si même les détails bien exacts des événements d'Haïti

ne nous sont pas encore connus, nous savons un peu mieux les causes qui

ont servi de prétexte à cette crise. Une lutte très-vive entre

l'Assemblée et les ministres, des reproches d'inconstitutionnalité

adressés à ceux-ci, une tentative de leur part pour se débarrasser de la

censure des représentants, une répartition de la représentation trouvée

inégale par certaines parties de l'île, notamment par la partie

espagnole; l'ambition de la part de Santo-Domingo, à raison de son

ancienne illustration, d'être la capitale et le siège du gouvernement,

ont été autant de causes qui ont concouru à amener les événements qui

ensanglantent encore la république haïtienne. Le mouvement des Cayes,

qui s'est propagé jusqu'à Jérémie, a institué un nouveau pouvoir qui se

place sous l'égide de la constitution et en réclame toutes les garanties

contre le gouvernement de Port-au-Prince et son président le général

Hérard, qui combat en ce moment l'insurrection dans la partie espagnole,

et n'a pas succombé, comme en avait couru le bruit, au milieu de tant de

bruits contradictoires.

Un nouveau complot de nègres pour arriver à la liberté vient d'éclater à

la Havane. Les journaux de Londres ont publié des correspondances de

Cuba annonçant que quarante-cinq ou cinquante Anglais avaient été

arrêtés par ordre du gouvernement, jugés et exécutés, comme compromis

dans cette affaire, que trois cents autres étaient en ce moment détenus,

attendant leur jugement, et n'ayant que trop lieu de craindre le sort de

leurs malheureux compatriotes. Les nouvelles reçues au Havre

contredisent les exécutions annoncées. Quant aux détentions, elles

paraissent plus vraisemblables; mais on peut douter de l'exactitude du

chiffre. Du reste, le gouvernement espagnol doit être éclairé sur les

velléités de l'Angleterre pour la possession de l'île de Cuba, par le

rôle que jouent les agents de la Grande-Bretagne dans cette colonie, et

par ces récits exagérés à dessein pour se créer d'apparents griefs. Que

le cabinet de Madrid prépare donc lui-même l'affranchissement, s'il veut

déjouer sûrement toutes ces menées.

Le ministère portugais vient d'être modifié. M. Costa Cabral en fait

toujours partie; mais il a choisi de nouveaux collègues, tous pris dans

le parti absolutiste prononcé. Là encore la liberté ne pourra renaître

que des excès du pouvoir.

La chambre des députés nous promet encore deux séances qui offriront

tout le piquant des questions personnelles. M. Charles Laffitte vient

d'être réélu à Louviers pour la quatrième fois, et pour la quatrième

fois il va falloir se prononcer sur la validité de l'élection. Les faits

et la position étant demeurés les mêmes depuis la dernière annulation,

on annonce que la proposition sera faite de voter sans

Discussion.--L'autre débat sera relatif à M. Jourdan, préfet de la

Corse, que la cour royale de Bastia avait renvoyé devant la Chambre

d'accusation pour des actes d'administration incriminés. Le conseil

d'État a refusé de donner l'autorisation nécessaire pour la poursuite

d'un fonctionnaire public. Ces actes sont aujourd'hui dénoncés à la

Chambre par deux pétitions. Une Commission, qui a examiné l'une d'elles,

conclut à l'ordre du jour; l'autre conclut au renvoi au ministre. La

chambre va avoir à se prononcer entre ces deux conclusions

contradictoires.

Un sinistre accident est arrivé mardi soir près de Gentilly, à la porte

de Paris. Des ouvriers étaient occupés dans une carrière en exploitation

aux environs, quand tout d'un coup, vers la fin de la journée, un

éboulement considérable eut lieu et ensevelit ou coupa la retraite à

sept d'entre eux. Ceux qui avaient pu se sauver coururent aussitôt

avertir les autorités de la commune, qui se rendirent sur les lieux du

sinistre, accompagnées d'un grand nombre de travailleurs, et l'on se mit

immédiatement en mesure de faire les fouilles nécessaires pour arriver à

la découverte des sept hommes qui avaient disparu. Après trente-six

heures de travail, on a entendu la voix des malheureux ensevelis. On put

leur faire passer du pain et de l'eau-de-vie. Bientôt après ils étaient

rendus à leurs familles. Mais par une fatalité cruelle, alors qu'on

arrachait à la mort ces sept hommes qu'on pouvait regarder comme perdus,

on a eu à déplorer la perte d'un de leurs libérateurs, victime d'un

éboulement partiel.

Exposition des Produits de l'Industrie.

(5e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164 et 180.)

L'Illustration, No. 0066, 1 Juin 1844 · 第 3 / 12 题