LETTRE DE MADAME D'OLONNE AU MARQUIS DE FERVAQUES.

_Pour un homme qui va à la guerre, et qui est même capitaine

dans la gendarmerie, vous avez bien peu de hardiesse.

Attendez-vous que je vous aille prier, et pour vous avoir dit

que j'avois des mesures à garder dans le monde, est-ce vous dire

que vous n'avez rien à espérer? J'enrage que vous m'obligiez

malgré moi à faire un personnage que j'ai toujours haï,

c'est-à-dire à vous morigéner comme un jeune homme. Venez

pourtant tout présentement, l'on vous apprendra à vivre, puisque

vous ne le savez pas; mais apportez du moins plus de courage que

vous n'en aviez hier au soir._

«Ah! la folle! dit en même temps la duchesse d'Aumont; et quand

prétend-elle devenir sage, si ce n'est à l'âge qu'elle a?--Elle n'est

point encore si âgée, ma cousine, dit Fervaques, et elle n'a pas plus

de trente-cinq ans.--J'en suis bien ravie, mon cousin, lui répondit la

duchesse, et que vous la trouviez à votre gré.--Moi? point du tout»,

répliqua Fervaques, qui s'avisa, mais un peu tard, qu'il venoit de

dire une sottise; et pour lui prouver qu'il la voyoit sans

attachement, il lui fit confidence qu'elle le vouloit marier avec

mademoiselle de la Ferté, sa nièce, à qui elle donneroit tout son

bien[326]. Cette conversation interrompit celle qu'il avoit commencée;

mais, comme il y vouloit revenir à toute heure, la duchesse lui

dit qu'on voyoit bien qu'il avoit beaucoup profité sous une si bonne

maîtresse, et qu'il n'étoit plus besoin de l'accuser de timidité.

Cependant Caderousse s'étoit mis au jeu; mais, voyant que leur

conversation duroit si longtemps, il étoit sur les épines, et faisoit

mille fautes qu'il n'avoit pas accoutumé de faire. La marquise de

Rambures, qui étoit auprès de lui, y prit garde, et que de temps en

temps il jetoit des oeillades à l'endroit où étoit la duchesse.

Quand elle eut remarqué cela deux ou trois fois: «Voulez-vous parier,

lui dit-elle à l'oreille, que je vous dis maintenant pourquoi nous ne

vous avons point vu depuis trois jours, et pourquoi vous ne prenez pas

garde à votre jeu?» Il ne fit que sourire à ce discours, comme s'il

eût voulu dire qu'elle y seroit bien empêchée; mais elle se rapprocha

en même temps de lui, et lui dit que la duchesse d'Aumont en étoit

cause. Cela le déconcerta encore plus qu'auparavant; il ne sut que lui

répondre, et c'en fut assez à cette dame, qui étoit habile dans le

métier, pour lui faire juger que ce qu'elle en pensoit étoit

véritable. «Vous voyez, lui dit-elle en même temps, que je suis mieux

informée que vous ne pensez; mais que cela ne vous alarme pas; j'en

userai bien, et je veux commencer à vous rendre service.» En même

temps, elle dit à la duchesse d'Aumont que cela étoit bien vilain de

quitter la compagnie pour être si longtemps tête à tête avec un homme;

qu'elle s'en scandalisoit toute la première, et que, si elle ne venoit

auprès d'elle, elle ne lui pardonneroit jamais.

Cela défraya la conversation quelques moments, et la duchesse ne

pouvant plus demeurer auprès de Fervaques après ce reproche, elle se

vint mettre à côté d'elle, c'est-à-dire auprès de Caderousse. S'il eût

osé, il lui eût dit de n'en rien faire après ce qui venoit de se

passer; mais, comme c'eût été donner trop de marques de leur

intelligence, il se contenta de garder un certain sérieux, qui fit

encore juger à la marquise de Rambures que leurs affaires étoient en

meilleur état qu'elle ne croyoit. La duchesse d'Aumont, qui ne savoit

point ce qui s'étoit dit tout bas, fut surprise du peu d'accueil que

lui faisoit Caderousse, et s'en trouva si piquée, qu'elle s'en alla

beaucoup plus tôt qu'elle n'auroit fait. Cependant, elle avoit trop de

choses sur le coeur pour en rien témoigner, de sorte qu'elle lui

écrivit un billet. Mais, faisant réflexion que si elle se servoit

encore de Catherine, elle pourroit se douter à la fin de la vérité,

elle le mit dans sa poche, résolue de le mettre elle-même le lendemain

dans celle de son amant, quand elle le trouveroit chez sa tante. En

effet, elle le fit si adroitement que personne ne s'en seroit aperçu,

si la marquise de Rambures, qui avoit quelque dessein sur Caderousse,

ne les eût observés de si près, qu'il étoit impossible que rien lui

échappât. Elle vit donc tout ce manége; mais, devant que Caderousse

sut ce qui étoit arrivé, elle fouilla dans sa poche sous prétexte de

prendre son peigne, et prit la lettre qu'elle cherchoit. Par malheur

pour la duchesse, elle étoit alors dans un coin avec Fervaques, qui

lui contoit des folies et ne put prendre garde à ce qui se passoit.

Elle affectoit même de ne pas regarder de ce côté-là, et d'être

fort attachée à la conversation, pour se venger de Caderousse, qui, en

effet, s'en désespéroit. Enfin, le jeu étant fini, chacun prit de son

côté, et Caderousse s'étant offert à ramener les dames, elles le

prirent au mot, si bien que la marquise de Rambures, qui ne s'en étoit

pas encore allée de peur que ces deux amants ne se parlassent, n'ayant

plus rien qui l'arrêtât, monta promptement en carrosse, et ne fut pas

plus tôt arrivée chez elle qu'elle ouvrit sa lettre. Elle étoit conçue

en ces termes:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 95 / 114 题