LA COMTESSE DU ROURE.

Chacun sait que plus un feu est resserré, plus il éclate lorsqu'il vient

à sortir. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que le Roi, qui a toujours été

si galant, et qui s'est continuellement diverti avec les dames, même

pendant son mariage, nonobstant la piété et les larmes de la Reine, n'a

jamais voulu permettre à monseigneur le Dauphin de galantiser à son

tour, ni d'avoir à son imitation une maîtresse particulière[149]. Le Roi

l'a toujours fait observer par des domestiques, qu'il mettoit auprès de

lui, et qui venoient ensuite faire rapport à Sa Majesté de tout ce qui

se passoit chez ce jeune prince: ainsi, s'il prenoit quelque plaisir, il

falloit que ce fût en cachette; même il a été obligé de garder les mêmes

mesures depuis la mort de madame la Dauphine. Par là il est facile à

conjecturer dans quel chagrin est le plus souvent ce jeune prince, qui,

à l'exemple du Roi son père, aime le beau sexe. Mais pour dissiper son

ennui, son recours a toujours été la chasse au loup, pour laquelle

Monseigneur a un attachement tout particulier[150]. Quoi qu'il en soit,

il y a longtemps que l'on sait qu'il a beaucoup d'estime pour madame la

comtesse du Roure[151], et même dès le temps qu'elle étoit fille

d'honneur chez madame la Dauphine. C'est une dame belle et bien prise

dans sa taille, qui ne peut passer pourtant que pour médiocre; elle a de

beaux yeux vifs et amoureux, la bouche petite et les lèvres vermeilles;

elle a le teint beau et frais, et des bras comme de cire. Je ne dirai

rien de son extraction, parce qu'elle appartient à une famille

considérable, qui n'aime pas d'être nommée, ni que l'on sache ses

aventures. Elle[152] fit rompre par arrêt son premier mariage avec un

marquis, pour épouser un duc, dont l'histoire est assez connue à Paris,

et que je tairai ici, puisque cela ne fait rien à notre sujet: il suffit

que cette aimable dame a eu l'adresse de savoir plaire à notre Dauphin,

pendant même qu'elle étoit fille; ce qui obligea madame la Dauphine, qui

n'aimoit pas de partager son lit, de s'en défaire le plus tôt qu'il lui

fut possible, par un mariage avec monsieur le comte du Roure. Cette

précaution néanmoins n'éteignit pas le feu de Monseigneur; au contraire,

il se prévalut du manteau de l'hyménée pour se mieux divertir; et la

mort, qui fauche dans le palais des rois de même que dans les cabanes

des bergers, ayant enlevé de la terre ceux qui étoient les plus

contraires à la comtesse, qui furent madame la Dauphine[153] et le même

comte du Roure[154], nos jeunes amants se virent tous deux en liberté,

et se renouvelèrent leurs amours, et de grandes promesses de fidélité

l'un à l'autre. «Ah! mon ange, lui dit Monseigneur à la première visite,

le ciel nous a mis tous deux en liberté pour jouir sans empêchement des

doux plaisirs de l'amour.» Le Roi, qui savoit tout, et qui étoit averti

de ce petit commerce galant, ne manqua pas de le traverser à la veille

d'une célèbre dévotion[155], et il prit ce temps-là pour envoyer à

Monseigneur deux des principaux prélats de la Cour[156], pour l'exhorter

à quitter la comtesse du Roure. Il est facile à juger comme ce message

fut reçu de ce jeune prince, qui est passionné pour sa maîtresse;

néanmoins il eut assez de modération pour ne pas sortir du respect dû à

leur caractère, tournant la chose en raillerie avec l'archevêque de

Paris[157], qui étoit accusé, comme tout Paris sait, de la plus fine

galanterie pendant sa jeunesse, et d'avoir un grand attachement pour

madame la duchesse de Lesdiguières[158]. Mais Monseigneur reprenant son

sérieux: «J'ai de la peine à croire, leur dit-il, que ce conseil que

vous m'apportez vienne du Roi seul, car il est homme et susceptible

d'amour comme les autres; mais assurément ceci vient plutôt de madame de

Maintenon, qui, après s'être bien divertie, et devenue vieille, ne peut

pas souffrir que les autres se divertissent à leur tour. Elle s'ingère

le plus souvent d'affaires où elle n'a rien à dire. Son plus grand

plaisir seroit sans doute que je prisse une maîtresse de sa main à

Saint-Cyr; ce qui n'arrivera jamais, et j'aimerois mieux la voir crever

que de lui donner cette satisfaction. Ainsi dites-lui qu'elle ne s'y

attende pas; et si le Roi veut prendre soin de ma conscience, pourquoi

ne me donne-t-il pas une femme, ou de l'emploi pour pouvoir m'occuper?

Ses fils naturels en ont eu de fixes au sortir du ventre de leur

mère[159], et moi l'on me fait courir comme un volontaire d'une armée à

l'autre, sans avoir aucune autorité, ayant toujours été obligé de me

conformer aux avis des généraux. J'ai souffert sans murmurer les

mortifications que j'ai reçues en Flandres du duc de Luxembourg[160],

qui s'excusoit continuellement de n'avoir pas ordre de la Cour de faire

ce que je trouvois le plus utile pour le bien et l'avantage de la

France[161]. Cependant, Messieurs, continua le Dauphin, je vous remercie

de la peine que vous vous êtes donnée, et de votre charitable conseil,

et vous pouvez rapporter au Roi que je lui suis fort obligé; que d'abord

que Sa Majesté m'aura fait donner de l'argent pour satisfaire à ce que

je dois à madame la comtesse du Roure, j'y aviserai.» Ensuite ce prince

les congédia fort civilement, et avec l'honneur dû à leur caractère.

Mais ces remontrances hors de temps ne firent aucun effet sur son

esprit; au contraire, elles lui inspirèrent l'envie de s'en divertir

avec la comtesse. Il ne douta pas qu'elle ne fût avertie de cette

visite, mais il voulut bien la lui faire savoir lui-même, et lui envoya

cette lettre par un valet affidé.

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 61 / 114 题