ÉNIGME.

_Tantôt je suis ouvert, tantôt je suis fermé,

Selon qu'il plaît au roy le plus puissant qu'on voie.

Je ressens la douleur et je donne la joie.

Je suis ou peu s'en faut de tout le monde aimé.

Mon frère fort souvent contre moi animé[34],

Vient fouler sans respect mon corail et ma soie;

Il me perce le sein, mais aussi je le noie,

Et éteins tous les feux dont il s'étoit armé.

Je suis petit de corps, mais je donne la vie;

Plus je suis à couvert, plus je reçois de pluie;

J'ai la langue en ma bouche, et je ne parle point.

Mon nom est trop caché pour le pouvoir connoître;

Un ombrage à vos yeux m'empêche de paroître:

Ne vous rompez donc plus la tête sur ce point._

Devant que l'énigme passât de main en main, le Roi en voulut faire la

lecture. Bien qu'il ait de l'esprit infiniment, il ne l'eut pas pour

lors assez pénétrant pour en découvrir le sens. Sa maîtresse fut plus

spirituelle et entra d'abord dans la pensée de celui qui l'avoit

composée; mais, bien loin de la déclarer, elle dit, pour dégoûter les

autres d'une recherche plus exacte, que cela ne méritoit pas qu'on s'y

appliquât davantage. Cela donna à penser à une de la compagnie, qui,

faisant une seconde lecture de l'ouvrage, y connut ce qui y étoit

mystérieux; elle eut pour lors plus d'esprit que de jugement, car elle

ne put s'empêcher de dire tout haut qu'on ne devoit pas être surpris

si le véritable sens de l'énigme étoit si difficile à trouver,

puisqu'il n'y avoit que le Roi qui en eût la véritable clef. Cette

parole ne produisit pas un effet tel que celle qui l'avoit

imprudemment lâchée auroit souhaité; le Roi et toutes celles qui

composoient le cercle devinèrent facilement qui étoit celle qui étoit

sur jeu. On s'enquit de Mad. D. A. de qui elle avoit eu ces vers, on

fit toutes les perquisitions possibles pour en apprendre l'auteur;

mais Mad. D. A., qui étoit innocente du stratagème, s'en excusa

facilement et dit qu'elle l'avoit trouvée sur sa table à son lever,

sans savoir par qui ni comment elle y avoit été mise. Cela ne

satisfit pas le Roi, qui ne veut pas qu'on raille ce qu'il aime. La

compagnie prit congé de mademoiselle de Fontange, et plusieurs des

personnes qui la composoient se retirèrent afin de rire à leur aise,

et se divertir de l'énigme dont la plaisanterie avoit choqué si

vivement cette belle. On soupçonna quelques amies d'Astérie[35]

d'avoir part à cet ouvrage; mais elle les justifia toutes auprès du

Roi, et fit voir que le hasard se mêloit souvent de beaucoup de choses

qui sembloient être exécutées avec dessein. Pour confirmer ce qu'elle

disoit, elle apporta pour exemple la simplicité avec laquelle elle

avoit produit quelques années auparavant un sonnet qui étoit bien plus

satyrique. Je vais vous dire comment cela se passa. Vous saurez donc

que la ruelle d'Astérie a toujours été composée de tout ce qu'il y a

de plus spirituel et de plus éclairé à la cour parmi le sexe. Un jour

entre autres que la compagnie étoit fort grande et que le Roi étoit

présent, après avoir parlé des modes, qui est l'entretien le plus

ordinaire des dames, un jeune abbé, qui ne cherchoit que l'occasion de

faire paroître son esprit, fit tomber la conversation sur les ouvrages

galans nouvellement imprimés. On y parla de toutes sortes de sciences,

mais d'une manière qui n'avoit rien de pédantesque; la philosophie de

M. Descartes y fut agitée; Gassendi eut ses partisans, et on peut dire

que les maîtres auroient eu de la peine à en parler plus savamment.

Astérie, qui étoit pour la sceptique, envoya quérir dans son cabinet

un livre dont elle avoit besoin pour confirmer quelque chose

qu'elle avoit avancé. On l'apporta. Il avoit pour titre _la Recherche

de la Vérité_[36]. Elle l'ouvrit, et elle trouva dedans les vers

suivans, écrits sur un papier volant:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 25 / 114 题