IX.

_Que tous ces grands donneurs d'allarmes,

Comme Chagrins, Soucis et Larmes,

N'entreroient point au coeur d'Iris,

Et que, s'ils osoient l'entreprendre,

La Justice, les voyant pris,

Les casseroit sans les entendre[29].

Les articles furent signés.

Tout se passa de bonne grâce.

Les otages étant donnés,

L'Amour incognito fut visiter la place.

Les Festins, les Cadeaux, les Bals et les Concerts,

Troupes aussi belles que fortes,

Allèrent se poster aux portes,

Trouvant les passages ouverts.

Leur prompt abord troubla la Modestie;

Mais, la Vertu lui défendant d'agir,

Elle obéit sans nulle repartie[30];

Et se contenta d'en rougir.

Enfin l'Amour, pompeux et magnifique,

Fit son entrée au coeur d'Iris[31].

Les Plaisirs, les Jeux et les Ris

Rendirent la fête publique.

La Gloire et la Vertu marchoient à ses côtés,

Et, sous leur charmante conduite,

Ces guerrières, qu'Amour a toujours à sa suite,

Etaloient à l'envi mille et mille beautés.

Tout le monde admiroit son superbe équipage,

Et dès que la Vertu

Le vit paroître avec tant d'avantage,

Elle se repentit d'avoir tant combattu._

Comme j'ai cru que la lecture de cette pièce du duc de Saint-Aignan ne

pourroit pas vous lasser, je l'ai placée dans cet endroit, qui lui

seroit encore plus naturel si elle n'étoit point si longue. Quoi qu'il

en soit, il faut avouer que, bien que ces vers ne soient qu'une

description énigmatique des amours de notre héroïne, ils ont néanmoins

de la beauté, et ils doivent paroître fort spirituels à ceux qui en

pourront pénétrer le sens. Ils furent lus du Roi et de la cour avec

bien de la satisfaction, et le contentement qu'on témoigna doit passer

pour une marque assurée de leur valeur. Le duc y réussit

merveilleusement, et lorsqu'il travaille sur une matière qui a du

rapport avec son naturel fort galant, il ne fait rien qui ne soit

agréable. Le style en des endroits est un peu flatteur, mais aussi

ceux qui pourront voir clair dans l'obscurité de quelques mots

connoîtront que la satire n'en est pas entièrement bannie. Mais

revenons à notre histoire, et suivons, s'il se peut, notre belle, qui

part avec son prince pour une partie de chasse qui lui donnera du

divertissement.

Elle étoit vêtue ce jour-là d'un justaucorps en broderie d'un prix

considérable, et la coiffure étoit faite des plus belles plumes qu'on

eût pu trouver. Il sembloit, tant elle avoit bon air avec cet

habillement, qu'elle ne pouvoit pas en porter un qui lui fût plus

avantageux. Le soir, comme on se retiroit, il se leva un petit vent

qui obligea mademoiselle de Fontange de quitter sa capeline; elle

fit attacher sa coiffure avec un ruban dont les noeuds tomboient sur

le front, et cet ajustement de tête plut si fort au Roi qu'il la pria

de ne se coiffer point autrement de tout ce soir; le lendemain toutes

les dames de la cour parurent coiffées de la même manière. Voilà

l'origine de ces grandes coiffures qu'on porte encore, et qui de la

cour de France ont passé dans presque toutes les cours de

l'Europe[32]. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivât quelque

accident dans la course à cette nouvelle chasseresse l'obligea à

rester toujours à ses côtés; il ne l'abandonna point, et, après lui

avoir donné le plaisir de faire passer devant elle le cerf que l'on

couroit, il s'écarta avec elle dans le lieu le plus couvert du bois,

pour lui faire prendre quelque rafraîchissement. Comme l'on sait qu'il

est de certains momens où la solitude a plus de charmes pour nous que

toute la pompe de la cour, on laissa jouir paisiblement le Roi et sa

maîtresse du repos qu'ils cherchoient à l'écart, et on jugea fort bien

quand on crut qu'il préféroit ce délassement à la gloire qu'il auroit

pu tirer de la chasse. Quoi qu'il en soit, la suite a fait connoître

que nos amans ne se retirèrent ainsi tous deux que pour faire un

tiers. Mademoiselle de Fontange, depuis ce jour, a été fort incommodée

de maux de coeur et de douleurs de tête, qui, étant les véritables

symptômes de la grossesse, nous pouvons croire, sans deviner, que la

course fut vigoureuse et que ces momens de retraite ne se

passèrent pas tous dans l'oisiveté. C'est ainsi que les Héros se

faisoient autrefois; les Dieux n'avoient point de lieu plus propre

pour l'exercice de leurs amours que la campagne, et nous avons sujet

de croire que le fruit qui naîtra de ce passe-temps n'en sera pas plus

sauvage pour avoir pris son commencement dans les bois.

Le jour qui suivit cette partie de divertissement ne fut pas également

heureux pour toute la cour, puisque le Roi et sa maîtresse ne le

passèrent que dans la tristesse: cette belle se ressentant des

fatigues de la chasse, ou, si vous voulez, des momens de la retraite,

souffrit des maux de coeur fort grands et des douleurs de tête fort

aiguës. Bien que son amant connût que ces maux ne seroient pas de

durée, il y parut néanmoins aussi sensible que s'ils avoient été fort

dangereux; il ne la quitta point et agit toujours auprès d'elle en

amant, mais le plus passionné du monde: il court, il va, il revient et

semble mourir d'un mal qui ne le touche que dans ce qu'il aime. La

tristesse de sa maîtresse le mit dans un abattement extraordinaire;

mais ce qui lui tira presque les larmes des yeux, ce fut lorsqu'au

plus fort de la douleur mademoiselle de Fontange, attachant ses

regards sur lui, lui dit d'une manière tendre et languissante: «Ah!

mon cher prince, faut-il que les douleurs suivent de si près les

plaisirs les plus purs? Ah! il n'importe, poursuivit-elle, j'en chéris

la cause et l'aimerai éternellement.» A ces paroles le Roi l'embrassa

étroitement; il étoit sur son lit, et, la serrant le plus

amoureusement du monde, il lui jura que jamais il n'auroit d'autre

maîtresse qu'elle, et que de sa vie il n'avoit conçu tant d'amour

pour une personne comme il en ressentoit pour elle.

L'après-dînée, notre malade se porta mieux; elle reçut plusieurs

visites, et jamais reste de journée n'a été si bien employé que le fut

celui-là: on y parla de nouvelles galantes et des pièces d'esprit qui

étoient les plus récentes; et comme c'étoit à qui contribueroit

davantage au divertissement de la belle, Mme D. A.[33], qui avoit

été de la chasse, tira un écrit de sa poche et en fit la lecture assez

vite pour qu'aucun ne pût en pénétrer le sens. C'étoit une énigme

qu'elle dit qui lui étoit tombée par hasard entre les mains; qu'elle

en ignoroit le mot, mais qu'elle croyoit qu'elle ne pouvoit être que

noble et relevée, puisqu'il y étoit parlé du Roi; la voici:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome III · 第 24 / 114 题