_Que tous ces grands donneurs d'allarmes,
Comme Chagrins, Soucis et Larmes,
N'entreroient point au coeur d'Iris,
Et que, s'ils osoient l'entreprendre,
La Justice, les voyant pris,
Les casseroit sans les entendre[29].
Les articles furent signés.
Tout se passa de bonne grâce.
Les otages étant donnés,
L'Amour incognito fut visiter la place.
Les Festins, les Cadeaux, les Bals et les Concerts,
Troupes aussi belles que fortes,
Allèrent se poster aux portes,
Trouvant les passages ouverts.
Leur prompt abord troubla la Modestie;
Mais, la Vertu lui défendant d'agir,
Elle obéit sans nulle repartie[30];
Et se contenta d'en rougir.
Enfin l'Amour, pompeux et magnifique,
Fit son entrée au coeur d'Iris[31].
Les Plaisirs, les Jeux et les Ris
Rendirent la fête publique.
La Gloire et la Vertu marchoient à ses côtés,
Et, sous leur charmante conduite,
Ces guerrières, qu'Amour a toujours à sa suite,
Etaloient à l'envi mille et mille beautés.
Tout le monde admiroit son superbe équipage,
Et dès que la Vertu
Le vit paroître avec tant d'avantage,
Elle se repentit d'avoir tant combattu._
Comme j'ai cru que la lecture de cette pièce du duc de Saint-Aignan ne
pourroit pas vous lasser, je l'ai placée dans cet endroit, qui lui
seroit encore plus naturel si elle n'étoit point si longue. Quoi qu'il
en soit, il faut avouer que, bien que ces vers ne soient qu'une
description énigmatique des amours de notre héroïne, ils ont néanmoins
de la beauté, et ils doivent paroître fort spirituels à ceux qui en
pourront pénétrer le sens. Ils furent lus du Roi et de la cour avec
bien de la satisfaction, et le contentement qu'on témoigna doit passer
pour une marque assurée de leur valeur. Le duc y réussit
merveilleusement, et lorsqu'il travaille sur une matière qui a du
rapport avec son naturel fort galant, il ne fait rien qui ne soit
agréable. Le style en des endroits est un peu flatteur, mais aussi
ceux qui pourront voir clair dans l'obscurité de quelques mots
connoîtront que la satire n'en est pas entièrement bannie. Mais
revenons à notre histoire, et suivons, s'il se peut, notre belle, qui
part avec son prince pour une partie de chasse qui lui donnera du
divertissement.
Elle étoit vêtue ce jour-là d'un justaucorps en broderie d'un prix
considérable, et la coiffure étoit faite des plus belles plumes qu'on
eût pu trouver. Il sembloit, tant elle avoit bon air avec cet
habillement, qu'elle ne pouvoit pas en porter un qui lui fût plus
avantageux. Le soir, comme on se retiroit, il se leva un petit vent
qui obligea mademoiselle de Fontange de quitter sa capeline; elle
fit attacher sa coiffure avec un ruban dont les noeuds tomboient sur
le front, et cet ajustement de tête plut si fort au Roi qu'il la pria
de ne se coiffer point autrement de tout ce soir; le lendemain toutes
les dames de la cour parurent coiffées de la même manière. Voilà
l'origine de ces grandes coiffures qu'on porte encore, et qui de la
cour de France ont passé dans presque toutes les cours de
l'Europe[32]. La crainte qu'avoit son amant qu'il n'arrivât quelque
accident dans la course à cette nouvelle chasseresse l'obligea à
rester toujours à ses côtés; il ne l'abandonna point, et, après lui
avoir donné le plaisir de faire passer devant elle le cerf que l'on
couroit, il s'écarta avec elle dans le lieu le plus couvert du bois,
pour lui faire prendre quelque rafraîchissement. Comme l'on sait qu'il
est de certains momens où la solitude a plus de charmes pour nous que
toute la pompe de la cour, on laissa jouir paisiblement le Roi et sa
maîtresse du repos qu'ils cherchoient à l'écart, et on jugea fort bien
quand on crut qu'il préféroit ce délassement à la gloire qu'il auroit
pu tirer de la chasse. Quoi qu'il en soit, la suite a fait connoître
que nos amans ne se retirèrent ainsi tous deux que pour faire un
tiers. Mademoiselle de Fontange, depuis ce jour, a été fort incommodée
de maux de coeur et de douleurs de tête, qui, étant les véritables
symptômes de la grossesse, nous pouvons croire, sans deviner, que la
course fut vigoureuse et que ces momens de retraite ne se
passèrent pas tous dans l'oisiveté. C'est ainsi que les Héros se
faisoient autrefois; les Dieux n'avoient point de lieu plus propre
pour l'exercice de leurs amours que la campagne, et nous avons sujet
de croire que le fruit qui naîtra de ce passe-temps n'en sera pas plus
sauvage pour avoir pris son commencement dans les bois.
Le jour qui suivit cette partie de divertissement ne fut pas également
heureux pour toute la cour, puisque le Roi et sa maîtresse ne le
passèrent que dans la tristesse: cette belle se ressentant des
fatigues de la chasse, ou, si vous voulez, des momens de la retraite,
souffrit des maux de coeur fort grands et des douleurs de tête fort
aiguës. Bien que son amant connût que ces maux ne seroient pas de
durée, il y parut néanmoins aussi sensible que s'ils avoient été fort
dangereux; il ne la quitta point et agit toujours auprès d'elle en
amant, mais le plus passionné du monde: il court, il va, il revient et
semble mourir d'un mal qui ne le touche que dans ce qu'il aime. La
tristesse de sa maîtresse le mit dans un abattement extraordinaire;
mais ce qui lui tira presque les larmes des yeux, ce fut lorsqu'au
plus fort de la douleur mademoiselle de Fontange, attachant ses
regards sur lui, lui dit d'une manière tendre et languissante: «Ah!
mon cher prince, faut-il que les douleurs suivent de si près les
plaisirs les plus purs? Ah! il n'importe, poursuivit-elle, j'en chéris
la cause et l'aimerai éternellement.» A ces paroles le Roi l'embrassa
étroitement; il étoit sur son lit, et, la serrant le plus
amoureusement du monde, il lui jura que jamais il n'auroit d'autre
maîtresse qu'elle, et que de sa vie il n'avoit conçu tant d'amour
pour une personne comme il en ressentoit pour elle.
L'après-dînée, notre malade se porta mieux; elle reçut plusieurs
visites, et jamais reste de journée n'a été si bien employé que le fut
celui-là: on y parla de nouvelles galantes et des pièces d'esprit qui
étoient les plus récentes; et comme c'étoit à qui contribueroit
davantage au divertissement de la belle, Mme D. A.[33], qui avoit
été de la chasse, tira un écrit de sa poche et en fit la lecture assez
vite pour qu'aucun ne pût en pénétrer le sens. C'étoit une énigme
qu'elle dit qui lui étoit tombée par hasard entre les mains; qu'elle
en ignoroit le mot, mais qu'elle croyoit qu'elle ne pouvoit être que
noble et relevée, puisqu'il y étoit parlé du Roi; la voici: