LES AMOURS DE Mlle DE FONTANGES.
Si l'emploi des armes est glorieux, il faut avouer que les périls en
sont grands, et qu'il est pardonnable à un héros de chercher son repos
dans les plaisirs après avoir exposé sa vie dans les dangers. Ne
soyons donc point surpris de voir un Alexandre faire un même sacrifice
à Mars et à l'Amour, et ne blâmons point un Hercule de ce que, se
partageant également entre ces deux Divinités, il n'a point trouvé de
plus doux délassements dans ses travaux qu'entre les bras du beau
sexe. Si cette passion amoureuse a été le caractère de ces Demi-Dieux,
elle le doit être de ceux que la nature a formés sur leur modèle; et,
comme il n'y en a point qui nous en représente une copie plus parfaite
que notre monarque, nous ne devons pas nous étonner de voir qu'il
a leur penchant et leur inclination.
Avant que de parler de la personne qui fait à présent[2] ses plaisirs,
il est bon d'apprendre comment la place qu'elle occupe est devenue
vacante, et par quel accident le sceptre royal a changé de mains. Il
faut donc savoir que, madame de M. T. P.[3], que nous appellerons dans
la suite Astérie, étant une des plus belles et des plus spirituelles du
sexe, il ne faut pas être surpris si elle a fait pendant un si long
temps l'unique attachement de son prince. En effet, on peut dire qu'elle
doit encore plus à son esprit qu'à sa beauté le degré d'élévation où
elle s'est vue; elle l'a d'une trempe telle qu'il le faut pour la Cour,
et elle sait feindre et dissimuler; et les grandes correspondances
qu'elle a toujours eues, et qu'elle entretient encore à présent avec les
personnes les plus spirituelles des autres royaumes, en sont des preuves
trop évidentes pour être contredites.
C'est avec ce génie merveilleux qu'elle s'est rendue la maîtresse du
Roi et qu'elle a si bien su en ménager l'amour, qu'elle l'a possédé
sans partage et a donné l'exclusive à celle qui avoit ses premières
inclinations. Elle ne s'est donc pas plus tôt vue dans ce haut rang de
gloire, qu'elle s'est servie de toutes sortes d'artifices pour
s'y maintenir; elle a tout mis en usage, et sans doute elle y auroit
réussi si la discorde, qui se mêle presque de toutes choses, n'avoit
point troublé, par une aventure que vous apprendrez, une si parfaite
intelligence.
Bien qu'Astérie se fût étudiée, pendant sa fortune, à ne se faire
aucuns ennemis qui pussent lui nuire, quelques paroles néanmoins
qu'elle ne souffrit pas comme elle devoit lui en firent naître de très
considérables et du premier rang: elle connut bien les mauvaises
conséquences de quelques traits de médisance dont elle avoit fait le
rapport au Roi, comme pour lui en demander justice; elle eût bien
voulu n'avoir pas été si sensible, mais il n'étoit plus temps: le mal
devint sans remède, parce que la punition suivit de si près le crime
prétendu, qu'elle se vit hors d'état d'y apporter aucun soulagement.
Comme ses ennemis ne pouvoient pas lui nuire davantage qu'en tâchant
de la mettre mal avec le Roi, ils firent leur possible de le persuader
qu'il y avoit une extrême différence entre l'amour excessif qu'il
avoit pour cette créature et le peu de retour qu'elle faisoit paroître
dans l'occasion. Cette corde étoit bien délicate à toucher; mais,
outre que les personnes qui la manioient avoient l'oreille du Prince,
ils s'y prenoient si adroitement que leur dessein ne pouvoit être
découvert, ni leur ruse aucunement soupçonnée. Pour faire mieux
réussir leur entreprise, elles représentèrent au Roi le peu de
déférence qu'Astérie avoit eue en telle et telle rencontre, et ils
sembloient faire leur rapport avec tant de désintéressement, que le
Roi, tout éclairé qu'il est, eut bien de la peine à ne se pas
laisser emporter à ce torrent qui tâchoit de l'entraîner après soi.
Toutes ces paroles n'ayant fait qu'une légère impression sur son
esprit, on crut qu'il étoit nécessaire, pour le persuader, de lui
faire voir quelque chose de réel qui le désabusât de l'estime qu'il
avoit conçue pour Astérie. La mauvaise foi d'une suivante leur en fit
naître le moyen. Cette fille, qui étoit de leur cabale, leur mit un
billet d'Astérie entre les mains; mais, comme ils ne pouvoient pas en
faire un usage conforme à leur inclination s'ils l'avoient laissé dans
sa pureté, ils le falsifièrent, et eurent tant de bonheur dans leur
mauvais dessein que l'addition de peu de mots causa un équivoque fort
désavantageux pour celle qui n'y avoit jamais pensé. Le billet fut
donné au Roi comme une chose trouvée par hasard; il en fit la lecture,
et ne put connoître la différence de l'écriture, tant elle étoit bien
contrefaite; le véritable sens de l'équivoque lui frappa d'abord les
yeux, et l'étonnement qu'il lui causa ne lui permit pas de tarder plus
longtemps sans en recevoir l'éclaircissement. Il alla donc aussitôt à
l'appartement d'Astérie; il la trouva dans son cabinet, faisant la
lecture d'un nouveau roman. «Eh quoi! madame, lui dit-il avec un air
un peu méprisant, vous arrêtez-vous encore à ces bagatelles?--Il est
vrai, reprit-elle, que, dans le fond, il n'y a rien de solide; et
j'avoue que ce ne sont que les songes et les visions des autres qui
nous donnent de la joie ou nous causent de la tristesse; néanmoins, je
suis encore assez foible pour m'y laisser séduire, et je n'ai pu
voir l'infidélité d'une amante dont il parle, sans donner des larmes
aux déplaisirs de son berger.--Je m'étonne, dit le Roi, comme une
chose si ordinaire vous a émue, puisqu'il n'est rien de plus commun
que l'inconstance du sexe.» Il continua l'entretien sur ce sujet, et
le poussa si loin qu'Astérie, qui ne savoit point où cela tendoit, lui
dit: «Hélas! Sire, ce n'est pas une personne faite comme vous qui
doive rien craindre, quand même elle auroit affaire à la plus volage
de nous autres, et ceux dont le mérite particulier est aussi éclatant
que le vôtre sont au-dessus de tous soupçons.--Jusqu'à présent, reprit
le Roi, je m'en étois flatté; mais souvent on s'abuse, et ceux qui ne
jugent que des apparences sont fort sujets à être trompés.» Ces sortes
d'expressions dont le Roi se servoit causèrent un embarras à Astérie
qui ne se peut exprimer: elle n'étoit coupable que dans le stratagème
de ses ennemis, et, ne pouvant rien se reprocher dans le particulier,
elle ne répondit à ces paroles que par des marques d'une tendresse
extraordinaire; elle mit en usage tout ce que l'amour le plus
passionné lui put inspirer, et les larmes qui accompagnèrent tous ses
transports touchèrent le coeur de cet amant irrité. Le Roi est bon
et sensible autant qu'il se peut aux déplaisirs de ce qu'il aime;
c'est pourquoi il ne put se résoudre à prendre l'éclaircissement qu'il
souhaitoit: ce qu'il voyoit le persuadoit du contraire; il se contenta
de glisser adroitement le billet dans la poche d'Astérie, puis il se
retira.
A peine le Roi fut-il sorti qu'Astérie tirant son mouchoir pour
essuyer les larmes que l'amour lui avoit fait répandre, elle vit
tomber à ses pieds la lettre funeste qui étoit la cause de sa
peine sans qu'elle le sût; elle la ramasse, elle l'ouvre, elle la lit,
et y aperçoit aussitôt l'artifice de ses ennemis. Comme il lui étoit
de la dernière importance de défaire au plus tôt le Roi de ses
premières impressions, elle l'alla aussitôt trouver, lui fit connoître
l'addition de quelques paroles, et lui fit avouer que c'étoit là ce
qui avoit donné sujet à l'entretien précédent. Il la consola et lui
promit de n'avoir dorénavant aucun égard à tous les rapports qu'on
pourroit lui faire; que jamais on n'effaceroit de son âme, par des
craintes ridicules et mal fondées, l'affection qu'il lui avoit jurée,
et qu'elle pouvoit entièrement se reposer de cela sur sa parole.--«Ah!
Sire, lui dit-elle en pleurant, si Votre Majesté souffre que la
médisance aille si proche du trône, il est à craindre qu'elle
n'épargne pas même dans la suite votre personne, quoique sacrée, et
qu'elle ne viole ce qu'il y aura de plus saint.--Vivez en repos, dit
le Roi, j'y mettrai ordre.»
On eut bien de la peine à découvrir qui étoit l'auteur de la tragédie;
la lettre étoit venue entre les mains du Roi par une personne hors de
soupçon, et qui, en effet, n'étoit point coupable. Les sentimens
étoient entièrement divisés: les uns attribuoient ce coup à La
Vallière[4], disant qu'au milieu de son cloître elle ne laissoit
pas d'être sensible, et que, comme elle avoit toujours éperdument aimé
le Roi, la jalousie avoit pu lui suggérer ce dessein; d'autres, plus
avisés, rejetoient toute l'intrigue sur une des dames de la Reine,
qui, étant la confidente de sa maîtresse, avoit cru sans doute lui
rendre un bon service que de procurer, par cet artifice, l'éloignement
de sa rivale. Quoi qu'il en soit, le Roi, apparemment, en jugea mieux
que tous les autres en disant que Lauzun avoit part dans cette
affaire; non pas qu'il crût qu'en effet ce fût lui, cela étoit
moralement impossible, puisqu'il étoit déjà prisonnier, mais il
donnoit à connoître qu'il croyoit que les personnes qui se sont
toujours intéressées pour lui y avoient trempé. Tout le monde ne
comprit pas la conséquence de ces paroles; mais ceux qui savoient que
la disgrâce du comte n'étoit venue que pour avoir mal parlé d'Astérie
la conçurent aussitôt[5].
Il sembloit qu'après les protestations qui suivirent l'éclaircissement
de nos amans, jamais on ne devoit plus parler de changement; mais la
suite des temps nous a bien fait connoître qu'il n'y a rien d'assuré
dans ce monde, et qu'à la Cour les places les plus hautes y sont
toujours les plus glissantes. L'indifférence a insensiblement succédé
à l'amour, et cette passion, qui étoit si grande dans le Roi à
l'égard d'Astérie, peu à peu est devenue languissante, et enfin a
expiré. On peut dire que jamais maîtresse n'a su si bien donner la vie
à un amour mourant comme celle-là; elle l'a accompagné jusqu'au
tombeau, et on peut dire que ce fut entre ses bras qu'il poussa son
dernier soupir. Aussitôt qu'elle s'aperçut qu'il falloit céder la
place, elle médita sa retraite, mais une retraite glorieuse, et telle
qu'on pouvoit se l'imaginer d'une personne aussi sage et aussi
prudente qu'elle. Ceux qui ne jugent des choses que par elles-mêmes,
sans en faire une juste application, crurent d'abord qu'elle iroit
augmenter le nombre des religieuses de Fontevrault[6]: il sembloit que
les fréquents voyages qu'elle y avoit faits n'avoient été que pour
marquer sa place; mais on s'abusoit, et le dessein qu'elle avoit étoit
bien plus conforme à la raison et au sens commun. Elle ne vit donc pas
plus tôt le jeu fini et la partie perdue qu'elle se retira, mais d'une
manière à ne rien perdre que ce qu'elle n'avoit pas pu conserver. Bien
loin de se retirer de la Cour, à l'exemple de celle qui l'avoit
précédée, elle y est restée; elle voit le monde et a encore part à
toutes les intrigues du cabinet. Tous les sages ont trouvé cet adieu
bien plus prudent que celui de La Vallière, et font fondement de croire
que, comme cette fille aimoit éperdument le Roi, la retraite qu'elle fit
fut plutôt un coup de désespoir qu'un véritable mouvement de dévotion.
Quoi qu'il en soit, sa démarche a été un peu précipitée; peut-être que,
sans l'honneur qu'on se fait de tenir ferme dans ce qu'on a entrepris,
elle auroit corrigé la faute qu'elle fit dans le temps qu'elle la
confirma par son engagement[7].
Voici donc le Roi sans maîtresse, c'est-à-dire dans un état qui n'a
guère de rapport avec son humeur; mais ne croyez pas qu'il y reste
longtemps, puis qu'un homme fait comme lui, quand il n'auroit ni
sceptre ni couronne, ne laisseroit pas de faire des conquêtes.
L'amour, qui se seroit fait un crime de laisser dans l'oisiveté un
héros dont les moindres actions sont éclatantes, lui marqua bientôt
celle qu'il lui destinoit[8]. Ce fut mademoiselle de Fontange, fille
jeune, belle et aimable autant qu'il se peut, et dont les manières
sont si engageantes que, quelque indifférente chose qu'elle puisse
dire, il semble toujours qu'elle demande le coeur. La première
nouvelle qu'elle apprit du commencement de sa bonne fortune lui fut
portée par madame D. L. M.[9] C'est une personne qui a l'esprit
bien tourné et qui sait qu'il n'y a que de la gloire à se rendre
commode aux amours de son prince. Le préjugé qu'elle eut des
affections du Roi étoit fondé sur ce que, dans un cercle des personnes
du premier rang où elle faisoit figure, il s'enquit avec une curiosité
extraordinaire du mérite particulier de mademoiselle de Fontange; il
prit un plaisir extrême d'en entendre dire du bien, et le coeur, qui
porte quelquefois les sentimens les plus cachés jusque sur les lèvres,
lui fit lâcher une parole qui fit connoître aux plus éclairés ce qu'il
sentoit pour cette fille: «Assurément, dit le Roi, une personne si
belle et si spirituelle est digne d'un attachement considérable, et je
ne suis point surpris qu'elle ait fait soupirer tant de monde.--Ah!
reprit M. D. L. M., elle a un défaut: elle est fière et cruelle au
dernier point; on peut dire que tous ses amans ont perdu leur temps
auprès d'elle, et qu'ils tenoient plus à sa personne par leur passion
que par ses soins.--Il est du devoir, dit le Roi, d'une fille aussi
parfaite comme vous la dépeignez, de ne se rendre qu'à bonnes
enseignes.» La conversation finit, et le Roi se retira dans le dessein
de voir et de parler au plus tôt à celle qui commençoit à faire son
inquiétude.
Jamais nouvelle n'a causé tant de transports de joie comme celle qui
apprit à mademoiselle de Fontange les sentimens que le Roi avoit pour
sa personne; elle demeura près d'un quart d'heure sans pouvoir
répondre à madame D. L. M., qui lui en portoit la parole; tellement
que celle-ci, surprise de son silence, et le prenant pour une marque
d'indifférence ou d'insensibilité, lui dit: «Hé quoi! mademoiselle, le
Roi vous aime, et vous n'y êtes pas sensible!--Ah! reprit
mademoiselle de Fontange, en poussant un soupir du fond du coeur, je
la suis, et plus que vous ne pouvez vous l'imaginer.» En effet, la
suite en fit bien connoître la vérité: car, l'excès de sa joie étant
extraordinaire, elle tomba dans une foiblesse où, perdant l'usage de
la parole, elle ne répondoit plus que par des regards languissans et
par des soupirs que l'amour le plus tendre tiroit de son coeur.
Aussitôt qu'elle fut revenue de cette syncope, elle se fit instruire
particulièrement de la manière que le Roi avoit parlé. Madame D. L. M.
lui apprit jusqu'aux moindres circonstances, et lui dit comment il s'y
falloit prendre pour bien ménager ce commencement de bonne fortune.
«Sachez, continua-t-elle, que tout dépend des premières démarches que
vous ferez, et qu'il n'y a qu'elles seules qui puissent vous assurer
d'une réussite avantageuse. L'expérience m'a donné un peu de
connoissance dans ces sortes d'affaires; c'est pourquoi, si vous me
croyez, quand vous serez avec le Roi, qui étudiera bien toutes vos
manières devant que de s'engager, accompagnez toutes vos paroles d'un
air sage et modeste, qui ne tienne rien de la liberté des coquettes;
un peu de fierté mêlée avec de la douceur, si vous la ménagez bien, ne
pourra produire qu'un bon effet: car il faut que vous sachiez qu'il y
en a qui, pour s'être rendues avec trop de facilité, ont perdu leur
fortune. Mademoiselle de Ludre[10], poursuivit-elle, peut vous servir
d'exemple: son bonheur fut si court qu'un jour le commença et le
suivant le finit; sa complaisance, un peu trop prompte, gâta tout, et,
pour vouloir être trop tôt heureuse, elle devint malheureuse en un
moment.--Il est néanmoins bien difficile, dit madame de Fontange,
d'aimer avec ardeur sans pouvoir le dire, lorsque l'objet que nous
chérissons le requiert de nous avec empressement, et je me suis
toujours laissé dire que le Roi, en matière d'amour, est ennemi du
retardement; qu'il est impatient au dernier point, et que si, dès la
première ouverture qu'il fait, on ne lui donne pas à connoître ce
qu'on ressent pour lui, il se lasse, il se rebute, et porte son
inclination d'un autre côté. Ce seroit beaucoup que de s'exposer à ce
malheur par sa conduite.--Vous avez raison, reprit madame D. L. M.,
et, pour s'assurer du succès d'une affaire, il faut toujours éviter
les deux extrémités; il y a un certain milieu entre toutes choses,
dont on ne peut s'éloigner sans prendre un mauvais chemin. C'est là
mon sentiment, et l'exemple que je vous ai proposé vous doit servir de
règle.»
Cependant le Roi n'étoit pas oisif: il ne pensoit qu'à sa belle; le
désir de la posséder bientôt lui fit chercher avec un soin
extraordinaire l'occasion de lui parler. Il fut deux jours sans
pouvoir la trouver assez favorable pour lui dire quelque chose de
particulier. Il la voyoit presque tous les jours, tantôt chez la Reine
ou chez Madame, et, plus il la regardoit, plus il en devenoit
amoureux. Ces deux jours lui durèrent un siècle[11], et l'impatience
où il étoit lui fit consulter le duc de Saint-Aignan sur les
moyens de pouvoir entretenir seul à seul la personne pour qui il avoit
conçu tant de tendresse. Le duc fut ravi de ce que le Roi lui faisoit
confidence de ses nouvelles inclinations, comme il avoit fait des
premières; il va, il cherche, et fait tant de perquisitions qu'il
apprend que madame de Fontange devoit se trouver le lendemain aux
Tuileries avec madame D. L. M.; il le dit au Roi, qui y alla, et
trouva l'occasion aussi favorable qu'il la pouvoit souhaiter. Il eut
une longue conférence avec cette belle, où ses regards lui en
apprirent plus que ses paroles, parce que, suivant le conseil qu'on
lui avoit donné, elle accompagna tous ses discours de tant de modestie
que le Roi ne put s'empêcher de lui reprocher son peu de sensibilité.
Elle ne se défendit de ce reproche que sur l'estime qu'elle avoit pour
Sa Majesté. «Ah! Dieu, reprit le Roi, l'estime est une chose qui ne me
satisfait point quand elle va toute seule; c'est à votre coeur que
j'en veux, et tant que vous m'en refuserez la tendresse, je me
tiendrai malheureux. Eh quoi! poursuivit-il, est-ce vous blesser que
de vous dire que votre mérite me force à ne plus vivre que pour vous,
et que, si vous voulez, vous trouverez en m'aimant toutes les douceurs
qu'on peut espérer de la plus sincère correspondance!--Ah! Sire, dit
mademoiselle de Fontange, ne pouvant perdre le souvenir de ce que vous
êtes et de ce que je suis, permettez-moi de vous dire qu'il n'y a
guère apparence que Votre Majesté parle sérieusement.--Que faut-il
donc, reprit le Roi, pour vous justifier la sincérité de mes
intentions? Est-ce que ces paroles ne sont pas expressives: Je vous
aime!--Ah! elles ne le sont que trop pour faire souffrir un
coeur qui est sensible à l'amour!» Elle dit cela avec un air si
embarrassé que ce trouble acheva de charmer le Roi, et on peut dire
que sa pudeur lui fut pour lors d'un usage merveilleux, parce que, sa
rougeur donnant une nouvelle vivacité à son teint, elle parut aux yeux
du Roi la plus belle et la plus aimable qu'il eût jamais vue[12]. Ils
se séparèrent, et le Roi lui dit en la quittant: «Je me suis bien
aperçu, mademoiselle, que la pudeur a empêché votre amour de dire tout
ce qu'il pensoit; je demande qu'il s'exprime avec plus de liberté sur
le papier, et j'attends un billet de votre part.» A la sortie des
Tuileries, M. de Louvois vint au devant de Sa Majesté pour lui
communiquer quelques affaires; le Roi lui dit, en parlant de
mademoiselle de Fontange, qu'il n'avoit jamais vu une fille si fière
et dont la vertu fût plus difficile à ébranler. M. de Louvois, qui
savoit de qui le Roi parloit, lui dit: «Eh quoi! Sire, une fille
peut-elle conserver de la fierté auprès de Votre Majesté?--Sans doute,
reprit-il; mais aussi j'espère que, quand l'amour se sera une fois
rendu le maître de ce coeur, qui lui a si longtemps résisté, comme
il ne seroit pas assuré d'y rentrer quand il voudroit, il
n'abandonnera pas facilement la place.»
Cependant mademoiselle de Fontange fit un fidèle rapport à madame de
D. L. M. «C'est à présent, lui dit-elle, qu'il faut agir: il y
auroit danger de tout perdre par le retardement, et il est temps de
vous déclarer; c'est pourquoi écrivez au Roi une lettre telle que
l'amour vous l'inspirera.» Elle la fit aussitôt et la conçut dans ces
termes:
_Sire, bien que le peu de proportion qu'il y a entre un prince
comme vous et une fille comme moi dût m'obliger à prendre plutôt
le discours de Votre Majesté pour une galanterie que pour une
sincère déclaration, néanmoins, s'il est vrai que les véritables
amans connoissent en se voyant ce qui se passe de plus secret
dans leur coeur, ce seroit en vain que je vous en voudrois plus
longtemps cacher les sentimens. Oui, Sire, je vous l'avoue, le
seul mérite de votre personne avoit déjà disposé de moi-même
devant que Votre Majesté m'eût fait l'aveu de ses inclinations.
Pardonnez-le-moi si j'ai combattu cette passion dès le moment de
sa naissance: ce n'étoit pas par aucune répugnance que j'eusse à
chérir ce qui me paroissoit si aimable, mais plutôt par la
crainte que j'avois que mes yeux ou mes actions ne vous fissent
connoître, à l'insu de mon coeur, ce qu'il ressentoit pour vous.
Jugez, Sire, de la disposition où je suis par une confession si
ingénue de ma foiblesse._
Je ne vous dirai point par qui la lettre fut portée; quoi qu'il en
soit, le Roi la reçut, il la lut, et il est difficile de trouver des
termes pour vous exprimer son ravissement; il répéta plusieurs fois
ces dernières paroles: «Jugez de la disposition de mon coeur par une
confession si ingénue de ma foiblesse.» En un mot il est charmé,
il meurt pour sa belle et voudroit être en lieu de pouvoir se jeter à
ses genoux pour la remercier comme il doit des tendres marques de son
amour. Le Roi étoit dans ces transports de joie lorsque le duc de
Saint-Aignan entra. Tout autre que lui auroit été incommode dans ce
moment; le Roi fut bien aise de le voir; il ne l'entretint que des
qualités engageantes de mademoiselle de Fontange. Le duc, qui sait
faire sa cour autant qu'homme du monde, témoigna au Roi qu'il ne
pouvoit pas mieux placer ses affections, que le choix qu'il avoit fait
ne pouvoit pas être plus juste, et que dans toute sa Cour il n'y avoit
pas une fille dont le mérite fût plus éclatant. Le Roi fut ravi de
voir qu'on approuvoit ainsi ses élections; il s'étendit sur les
louanges de son amante. «Non, dit-il au duc, on ne peut pas voir une
taille mieux prise; elle a le plus bel oeil qu'on ait jamais vu; sa
bouche est petite et vermeille, et son teint et sa gorge sont
admirables; mais ce qui me charme davantage, c'est un certain air doux
et modeste qui n'a rien de farouche ni de trop libre.» Le duc ne
manqua pas de relever encore tout ce que le Roi avoit dit, et il
poussa sa complaisance si loin qu'il eût été difficile de rien ajouter
à un portrait si achevé.
On ne faisoit donc plus de mystère de l'amour du Roi; il n'y avoit que
mademoiselle de Fontange qui souhaitoit que Sa Majesté en tînt le
secret caché le plus qu'elle pourroit; mais c'étoit demander une chose
inutile, et, dans un entretien particulier qu'il eut avec elle le jour
d'après celui qu'il reçut la lettre, il leva toutes ses craintes et la
fit résoudre à partir avec lui pour Versailles. Jamais il n'a
paru plus content qu'après avoir tiré le consentement de sa Déesse
pour son départ. Ce fut dans ce tête-à-tête amoureux que nos amants se
jurèrent une affection éternelle, et l'entretien de mademoiselle de
Fontange eut des charmes si doux pour le Roi, que, pendant qu'il dura,
il fut entièrement attaché à renouveler à cette aimable personne
toutes les protestations du plus tendre amour. Ils se séparèrent; et,
cette belle disant à son amant un adieu tendre des yeux, elle le
laissa le plus amoureux de tous les hommes.
Le Roi, devant que de partir pour Versailles, envoya à mademoiselle de
Fontange un habit dont la richesse ne se peut priser, non plus que
l'éclat de la garniture qui l'accompagnoit ne se peut trop admirer.
Elle le reçut, et partit un peu après avec Sa Majesté, qui donna tous
les divertissemens ordinaires à toutes les dames de la Cour, en
réservant un particulier pour son aimable maîtresse. Ce fut un jeudi
après midi que cette place d'importance, après avoir été reconnue, fut
attaquée dans les formes: la tranchée fut ouverte, on se saisit des
dehors, et enfin, après bien des sueurs, des fatigues et du sang
répandu, le Roi y entra victorieux. On peut dire que jamais conquête
ne lui donna tant de peine. Pour moi, quoique je le croie fort
vaillant, je n'en suis point surpris, parce que, s'il nous est permis
de juger de la nature de la place par les dehors, l'entrée n'en a pu
être que très difficile.
Quoi qu'il en soit, cette grande journée se passa au contentement de nos
deux amans; il y eut bien des pleurs et des larmes versées d'un côté, et
jamais une virginité mourante n'a poussé de plus doux soupirs. Cette
fête fut suivie pendant huit jours de toutes sortes de jeux et de
divertissements; la danse n'y fut pas oubliée, et mademoiselle de
Fontange y parut merveilleusement, et se distingua parmi les
autres[13]. Le duc de Saint-Aignan s'étant trouvé au lever du Roi le
lendemain de la noce, d'abord que le Roi l'aperçut, il sourit, et, le
faisant approcher, il lui fit confidence du succès de ses amours. Il
l'assura que jamais il n'avoit plus aimé, et il lui dit que, selon les
apparences, il ne changeroit jamais d'inclination. Le duc suivit le Roi
chez sa nouvelle maîtresse; ils la trouvèrent qui considéroit
attentivement les tapisseries faites d'après M. Lebrun, qui
représentoient les victoires de Sa Majesté[14]: elles faisoient la
tenture de son appartement; le Roi lui-même lui en expliqua plusieurs
circonstances, et, voyant, qu'elle y prenoit plaisir, il dit au duc de
faire un _impromptu_ sur ce sujet. La vivacité de l'esprit de M. le duc
de Saint-Aignan parut et se fit admirer, car dans un moment il écrivit
sur ses tablettes les vers suivans:
_Le héros des héros a part dans cette histoire.
Mais quoi! je n'y vois point la dernière victoire.
De tous les coups qu'a faits ce généreux vainqueur,
Soit pour prendre une ville ou pour gagner un coeur,
Le plus beau, le plus grand et le plus difficile
Fut la prise d'un coeur qui sans doute en vaut mille,
Du coeur d'Iris enfin, qui mille et mille fois
Avoit bravé l'Amour et méprisé ses lois._
Le Roi, impatient de voir ce que le duc écrivoit, lui tira ses
tablettes devant même qu'il eût achevé. Il fit la lecture des vers et
les trouva fort spirituels; il les fit voir à sa maîtresse, qui les
trouva fort bien tournés et fort galans. Le duc lui dit que la chose
étoit imparfaite; mais il lui répondit que, dans son imperfection
même, il la trouvoit agréable, et qu'il lui demandoit un petit ouvrage
sur ce sujet[15]. Le duc fit un remercîment à Sa Majesté de l'honneur
qu'elle lui faisoit de lui commander de travailler sur une matière si
noble et si charmante. Après ce compliment, le duc se retira, et
laissa le Roi avec mademoiselle de Fontange. Il y passa presque toute
la journée; il ne mangea point en public, et la solitude eut pour lui
des charmes qu'il n'auroit pas rencontrés dans la grandeur de sa Cour.
De vous dire à quoi il employa tout le temps, ce seroit un peu trop
pénétrer; néanmoins nous avons lieu de croire que l'amour fut mis
souvent sur le tapis, et quelquefois sur la couverture, parce que
le lendemain, qui étoit destiné à une partie de chasse, notre belle se
trouva un peu lasse et fatiguée, et elle pria le Roi de la dispenser
de l'accompagner dans un si pénible exercice. Le Roi, qui ne pouvoit
l'abandonner, aima mieux en différer le divertissement que de le
donner aux autres dames sans qu'elle y eût part. On remit la partie à
trois jours, et on passa cet intervalle de temps dans des jeux, des
bals et des festins, où l'adresse et la magnificence du Roi parurent
toujours avec éclat. Ce fut dans une de ces fêtes que le duc présenta
au Roi les vers qu'il avoit faits par son ordre; le Roi en fit la
lecture après le bal fini, et, les ayant trouvés d'une justesse
merveilleuse, il en donna le plaisir à toute la Cour par la lecture
qu'on en fit publiquement pendant la collation. En voici une copie,
qui m'est tombée entre les mains: