--Ah!...
Et il ressentit une joie illogique.
D’abord, tout alla bien. Juliette avait sollicité quelque indulgence: le
temps de se mettre à sa nouvelle fonction. Elle déployait tant de bonne
volonté... Les enfants, Zoulou et Bulli, lui faisaient fête; Zoulou,
gros poupard rageur à la ressemblance maternelle; Bulli, fillette
maigriote. Maria, la cuisinière, ne ronchonnait pas à son ordinaire.
Même le hargneux petit fox, Plum-Cake, lui était favorable. Mme Harle
daignait dire:
--Cela ira... Cela ira...
Mais, déjà, M. Harle sentait croître en lui un malaise. Quelque chose
d’informulé, qui rappelait les signes avant-coureurs de l’orage quand il
fait beau, ou cet élancement qu’il connaissait bien, de la goutte
imminente à son gros orteil. On lui avait changé sa Juliette.
Comment cela? Étaient-ce eux? Était-ce elle? Les circonstances
seulement? D’être bonne, oui, asservie à des besognes qui rompaient la
ligne pure de sa démarche, infléchissaient son corps à l’humilité de
l’esclavage.
Il n’en prit clairement conscience qu’un matin, entrant dans la salle à
manger. Accroupie, elle frottait au sable, récurait le plancher pour
enlever une tache de pétrole. Et, en peignoir lâche, Mme Harle
commandait:
--Plus fort, ma fille! Plus fort!
M. Harle éprouva une peine brusque, et son café au lait lui parut sans
saveur.
Le lendemain, il remarqua que Juliette n’était plus coiffée en bandeaux,
mais portait les cheveux tirés à la chinoise, ce qui lui faisait un
grand front, un mur de prison avec les yeux tristes pour lucarnes; toute
l’expression de son visage en était transformée.
--Tiens, fit-il, Juliette n’a plus sa coiffure.
--Non, dit Mme Harle, ce n’était pas le genre qui convient à une femme
de chambre. Elle l’a compris.
M. Harle, en arrosant ses géraniums, soupira. Une gêne singulière lui
venait devant la jeune fille. Il ne pouvait se faire à ce qui, d’abord,
lui avait semblé si simple. Il avait toujours envie de lui dire, comme
autrefois, d’un ton affable: «Dites donc, mademoiselle Juliette...», et
l’évidence qu’il pût, qu’il dût l’appeler Juliette tout court, au lieu
de le rapprocher d’elle, lui faisait sentir l’éloignement de leurs
conditions. Il ne parvenait pas à se sentir le maître. Il évitait de lui
donner des ordres. Il se servait seul, pour qu’elle n’eût pas à
s’occuper de lui. Il commençait à souffrir, positivement.
Et puis cela la fatiguait, oui, par trop! Toujours assise, auparavant. A
présent, debout, trottant, courant au coup de sonnette; les exigences de
Dorothée, la mauvaise humeur de Maria, les méchancetés de Zoulou et la
sournoiserie de Bulli. Jusqu’à Plum-Cake qui avait failli la mordre,
parce qu’elle avait voulu reprendre une pantoufle de madame qu’il
s’était appropriée.
«Pauvre fille!» pensait M. Harle.
Et, mécontent contre lui et contre elle, il regrettait le temps où,
pensive et calme, elle cousait pendant des heures, au coin du bahut de
la lingerie, en regardant la grande pelouse et les bosquets d’acacias;
en le regardant, lui, quand il traversait l’allée. Rien qu’un coup d’œil
furtif et amical.
A présent, elle évitait de rencontrer son regard. Et elle prenait un air
humilié et malheureux. Elle devait lui en vouloir. N’était-il pas le
patron? Ah! pourquoi avait-elle accepté l’offre de Mme Harle? Que
devait-elle y gagner? Que n’avait-il pu, sans trahir le pacte conjugal,
les convenances, lui dire alors:
«Ne faites donc pas ça, mon enfant! Vous vous en mordrez les doigts!»
Le pis est qu’il y avait songé, et qu’il s’était tu, parce qu’on est
lâche, routinier, et aussi parce qu’il s’était réjoui, égoïstement, de
l’avoir là, devant lui, à chaque minute.
Eh bien, il l’avait, et cette silhouette, qui ne ressemblait plus à
celle de la jolie couturière, et qui était une silhouette de bonne,
craintive des reproches et tendant le dos, l’emplissait de tristesse et
de regret.
Il était loin, cet air de rêve qui l’avait tant séduit. Elle n’avait
plus ses mains pâles aux ongles soignés: les doigts avaient rougi, la
peau s’abîmait. Et Mme Harle haussait la voix. Le naturel avait repris
le dessus. Les reproches de pleuvoir:
--Mais, ma pauvre Juliette, je vous ai dit de mieux rincer vos
serviettes! Juliette, vous êtes en retard pour servir!... Ah! non, ma
fille, pas d’observations!... Zoulou se plaint que vous lui avez parlé
sévèrement... Et mon jupon, est-ce la semaine des quatre jeudis que vous
le festonnerez?... Vous ne savez donc plus coudre?...
M. Harle souffrit bientôt de tout. Comme la pompe était dure! C’était
fou, ces lessives séchant dans l’enclos et où, confus, il reconnaissait
ses chemises et ses caleçons! Et, vraiment, Zoulou et Bulli étaient
insupportables. Bon! voilà que Maria s’offrait des rages de dents, et
que Juliette devait la suppléer et faire la cuisine!
Un jour, il la surprit qui sanglotait, dans la lingerie, en rangeant des
nappes. Alors il comprit qu’il l’aimait et son cœur creva.
--Juliette, il ne faut pas... il ne faut pas...
Et il lui prit la main tendrement, avec la terreur que sa femme
l’entendît et survînt.
Elle se débattit comme s’il lui faisait mal, puis, s’épongeant les yeux,
plus calme, elle lui sourit misérablement. Quel sourire! M. Harle en fut
chaviré.
Le soir même, après une explication pénible avec sa maîtresse, elle
quitta la maison.
--Crois-tu? dit Mme Harle suffoquée. Elle nous plaque! Moi qui ai été si
bonne pour elle!
Juliette Tambourg reprit son métier de couturière, mais elle ne revint
plus jamais chez ses anciens maîtres.
Et M. Harle, résigné, pensa que cela valait mieux ainsi.