ZOÉ LACAVE, _pensive_.--Les fantaisies des mourants sont étranges. J’en
suis à me demander si mes soins dévoués auront tenu une petite place
dans le souvenir de ma maîtresse?
M. DE VERTBOIS.--N’en doutez pas, Zoé. Agir autrement eût été, de sa
part, une indignité. De même, quand je nous considère, Aglaure et moi,
et que je nous compare au reste de la famille, bourgeoise et roturière,
il me semble impossible que le bon sens de Mme Goulart n’ait pas
consacré exclusivement nos titres et nos droits.
MADAME DE VERTBOIS, _avec un soupir_.--Dieu vous entende, Norbert!
M. DE VERTBOIS.--Par exemple, ce que je changerai, c’est la salle à
manger. Elle est incommode et, si vous m’en croyez, Aglaure, nous la
placerons au premier en occupant la chambre de Mme Goulart et en
démolissant la cloison qui sépare cette pièce de la salle de bain et de
son boudoir.
MADAME DE VERTBOIS.--Ne sera-ce pas une grosse dépense?
M. DE VERTBOIS.--L’argent est fait pour être dépensé. Mme Goulart était,
osons le dire, déplorablement avare. Que diriez-vous d’une salle à
manger tendue en tapisserie des Flandres, avec plafond de vitraux?
MADAME DE VERTBOIS.--Oui. J’aimerais assez avoir une chambre tendue de
soie bleu pastel; meubles de même.
M. DE VERTBOIS.--Ce qui est certain, c’est qu’une résidence d’été sera
indispensable pour nos santés. Nous achèterons le château de Merané,
près d’Amboise. L’air de la Touraine, est excellent pour vos bronches et
mes rhumatismes.
ZOÉ LACAVE.--Vous voyez grand, monsieur le comte; ce château, n’est-ce
pas, vaut?...
M. DE VERTBOIS, _qui vit avec six mille livres de rentes, très
incertaines_.--Une bagatelle. Deux millions. Nous aurons une meute et
chasserons à courre.
MADAME DE VERTBOIS.--Parlez pour vous, Norbert.
M. DE VERTBOIS.--Vous suivrez en voiture. Au surplus, je n’ai pas pris
de décisions définitives en ce qui concerne cet hôtel; mais je crois que
j’y ferai des remaniements de fond en comble.
MADAME DE VERTBOIS, _effrayée_.--Ah! mon Dieu!...
M. DE VERTBOIS.--Il manque une salle de billard, une salle d’escrime et
un grand cabinet d’hydrothérapie monté avec tout le luxe possible.
ZOÉ LACAVE.--Comptez-vous beaucoup recevoir, monsieur le comte?
M. DE VERTBOIS.--Certainement. Nous donnerons de grandes fêtes; et, j’y
pense, une salle de théâtre ne sera pas de trop. En développant la serre
et en élargissant le salon bleu, on pourra avoir quelque chose de très
coquet.
MADAME DE VERTBOIS, _levant le doigt_.--Norbert, Norbert... Savez-vous
seulement ce que la tante aura décidé à notre égard?