LES VERTBOIS DISPOSENT...

Depuis deux mois, Mme Goulart n’est plus descendue de sa chambre. Les

dames patronnesses de l’Œuf à la Coque et les commensaux du mardi ont

désappris le chemin de son hôtel, où le comte et la comtesse de Vertbois

se sont installés en maîtres, s’appuyant sur le dévouement de Zoé Lacave

et rétablissant, parmi le personnel que l’autorité aristocratique de ces

neveux d’élection intimide, l’ordre et la discipline.

M. et Mme de Vertbois se considèrent comme les seuls qualifiés à se

substituer à leur tante si éprouvée. Ils savent qu’elle ne protestera

pas, pour la raison excellente qu’elle en est incapable. Plongée dans un

affaiblissement mental pitoyable, ne vivant plus que pour des sensations

animales, soignée par deux gardes qui se relaient à son chevet, une de

jour, une de nuit, et qu’elle bat quand elle en a la force, elle n’a

plus qu’une demi-conscience et qu’une ombre de volonté.

Désireux de tout concilier, et courtois par éducation, malgré leur

sécheresse, les Vertbois ont mis une certaine délicatesse à éconduire

les Girolle et même les Colembert; quant à Mlle de La Clabauderie, qui

fit exprès deux fois le voyage de Montargis, ils l’ont, ne la jugeant

pas dangereuse, accueillie favorablement. Les seuls auxquels ils n’ont

témoigné aucun égard sont les petits Teulette, des rapins, des bohèmes,

qui ne sont pas nés et vivent en marge du monde!

Néanmoins, les Girolle et les Colembert, d’abord impressionnés par la

bonne grâce hautaine des Vertbois, commencent à murmurer: pourquoi ne

peuvent-ils pas approcher de la tante? Est-ce vrai qu’elle soit hors

d’état de recevoir personne? Et qu’est-ce qui leur prouve que les

Vertbois ne profitent pas de leur situation exceptionnelle, étant dans

la place, pour la circonvenir et lui dicter, à leur exclusif profit, de

captieuses dispositions?

Déjà, M. Colembert a prononcé le mot de séquestration, et il est allé,

magnanime, rendre visite à M. Girolle, lui tendant la main, l’adjurant

d’oublier le passé et de se liguer, dans une entente profitable, contre

les intrus.

M. et Mme de Vertbois n’ignorent rien de ces menées, et bien que décidés

à tenir bon, ils en conçoivent quelque souci. Ils viennent de sortir de

table, et, réconfortés par un délicat et substantiel déjeuner commandé

par Zoé Lacave, qui connaît leurs goûts: petits soufflés au parmesan,

truite meunière, canard au sang, endives au gratin, salade de céleri et

de truffes, pommes meringuées--le comte, la comtesse et Zoé prennent le

café dans le petit boudoir où nul profane ne peut les entendre.

M. DE VERTBOIS, _galant_.--Souffrez, Aglaure, que je mette ce coussin

sous vos pieds.

MADAME DE VERTBOIS.--Mille grâces, Norbert. Je n’aime pas beaucoup ce

meuble Empire, et vous?

M. DE VERTBOIS.--Je me sens porté à quelque indulgence pour ce style

Empire, lorsqu’il est très pur. A la vérité, celui-ci me semble, comme à

vous, suspect d’alourdissement. Ne pensez-vous pas que, du Louis XV

ferait beaucoup mieux dans cette pièce?

ZOÉ LACAVE, _admiratrice_.--Vous avez un goût exquis, monsieur le comte.

M. DE VERTBOIS, _négligeant_.--C’est de naissance. Je n’ai jamais étudié

ces questions. Le goût, d’ailleurs, ne s’apprend pas...

MADAME DE VERTBOIS.--Quand d’autres temps seront venus, je compte bien,

Zoé--et je parle ici d’accord avec mon mari, n’est-ce pas, Norbert?--que

vous voudrez bien continuer à vous occuper de la maison?

M. DE VERTBOIS.--Certainement: la santé de ma femme et aussi la

confiance absolue que nous avons en vous...

ZOÉ LACAVE.--Vous êtes trop bons... A vrai dire, et même si madame

Goulart croyait devoir récompenser mon dévouement, de façon à assurer

mon indépendance, il m’en coûterait, je l’avoue, de renoncer à vivre

dans cette maison. Ce n’est pas que j’y aie été toujours heureuse.

M. DE VERTBOIS.--Non. Respectons la triste fin de notre parente; mais il

est permis de dire qu’elle a dû souvent vous rendre l’existence

intolérable.

ZOÉ LACAVE.--Mme Goulart n’a eu qu’un bon moment pour moi: à son retour

de Montargis. Je ne sais si c’était l’influence pacifiante de Mlle de La

Clabauderie, ou, plus probablement, que Mme Goulart se sentait très

faible. Mais huit jours après, elle avait repris son caractère

difficile; et même en ce moment, quand elle retrouve quelque lucidité,

c’est pour entrer en fureur au plus léger prétexte et s’efforcer de

battre les gardes.

MADAME DE VERTBOIS.--Heureusement, ce sont des Suissesses solides.

M. DE VERTBOIS.--Je me tourmente de savoir si notre malheureuse tante a

pris ses dispositions dernières, et de quelle nature elles sont?

ZOÉ LACAVE. Elle les a certainement prises. Mais là-dessus, elle a gardé

le plus obstiné secret. Elle ne disait jamais, d’ailleurs, que ce

qu’elle voulait bien.

M. DE VERTBOIS, _songeur_.--Il est impossible qu’elle ait privilégié les

Girolle.

MADAME DE VERTBOIS.--Et encore moins les Colembert.

Tante Million · 第 32 / 57 题