Depuis des mois Abdérame, qui avait quitté les Nafza et s'était rendu
dans le pays des Maghîla, sur les bords de la Méditerranée, menait une
existence triste et monotone en attendant avec une anxiété toujours
croissante le retour de Badr, dont il n'avait pas reçu de nouvelles. Son
sort allait se décider: si ses grands desseins échouaient, toutes ses
fumées de bonheur et de gloire se dissiperaient et il se verrait réduit
à reprendre sa vie de proscrit et de vagabond, ou bien à se cacher dans
quelque coin ignoré de l'Afrique; au lieu que s'il réussissait dans son
audacieuse entreprise, l'Espagne lui offrirait un asile sûr, des
richesses et toutes les jouissances du pouvoir.
Ballotté ainsi entre la crainte et l'espoir, Abdérame, peu dévot de sa
nature, mais fidèle observateur des convenances, s'acquittait un soir de
la prière ordonnée par la loi, quand il vit un navire approcher de la
côte, et l'un de ceux qui le montaient se jeter dans la mer pour nager
vers la grève. Il reconnaît cet homme: c'est Badr qui, dans son
impatience de revoir son maître, n'avait pas voulu attendre qu'on eût
jeté l'ancre. «Bonnes nouvelles!» cria-t-il au prince d'aussi loin qu'il
l'aperçut; puis il lui raconta rapidement ce qui s'était passé, nomma
les chefs sur lesquels Abdérame pouvait compter, et les personnes qui se
trouvaient dans le bâtiment destiné à le conduire en Espagne. «Vous ne
manquerez pas d'argent non plus, ajouta-t-il; on vous apporte cinq cents
pièces d'or.» Ravi de joie, Abdérame alla à la rencontre de ses
partisans. Le premier qui se présenta à lui fut Abou-Ghâlib Tammâm.
Abdérame lui demanda son nom et son prénom, et quand il les eut
entendus, il en tira un heureux augure. Il n'y avait pas, en effet, de
noms plus propres à inspirer de grandes espérances à celui qui croyait
aux présages, et Abdérame y croyait beaucoup; car Tammâm signifie
_accomplissant_, et Ghâlib, _victorieux_. «Nous accomplirons notre
dessein, s'écria le prince, et nous remporterons la victoire!»
A peine eut-on fait connaissance qu'on résolut de partir sans délai. Le
prince faisait ses préparatifs, lorsque les Berbers accoururent en foule
et menacèrent de s'opposer au départ à moins qu'ils ne reçussent des
présents. Cette circonstance ayant été prévue, Tammâm donna de l'argent
à chacun d'eux, selon le rang qu'il occupait dans sa tribu. Cela fait,
on levait l'ancre, lorsqu'un Berber qui avait été oublié dans la
distribution, se jeta dans la mer, et, se cramponnant à une corde du
vaisseau, il se mit à crier que lui aussi voulait recevoir quelque
chose. Fatigué de l'effronterie de ces gueux, l'un des clients tira son
épée et coupa la main au Berber, qui tomba dans l'eau et se noya.
Délivré des Berbers, on pavoisa le bâtiment en l'honneur du prince, et
bientôt après on aborda dans le port d'Almuñecar. C'était dans le mois
de septembre de l'année 755.
On se figure aisément la joie qu'éprouva Abdérame quand il eut mis le
pied sur le sol de l'Espagne, et celle d'Obaidallâh et d'Ibn-Khâlid
quand ils embrassèrent leur patron, dont ils avaient attendu l'arrivée à
Almuñecar. Après avoir passé quelques jours à al-Fontîn, la villa
d'Ibn-Khâlid, située près de Loja, entre Archidona et Elvira[340], le
prince alla s'établir dans le château de Torrox, qui appartenait à
Obaidallâh et qui était situé un peu plus à l'ouest, entre Iznajar et
Loja[341].
Sur ces entrefaites, Yousof, arrivé à Tolède, commençait à s'inquiéter
de l'absence prolongée des clients omaiyades. Voulant les attendre, il
différait son départ de jour en jour. Çomail qui soupçonnait la
véritable cause de leur absence, mais qui, fidèle à sa promesse, gardait
le secret sur leurs desseins, s'impatientait du long séjour de l'armée à
Tolède. Il voulait en finir au plus vite avec les rebelles de Saragosse,
et un jour que Yousof se plaignait de nouveau de ce que les clients
tardaient tant à venir, Çomail lui dit dédaigneusement: «Un chef tel que
vous ne doit pas s'arrêter si longtemps pour attendre des _rien du tout_
tels que ceux-là. Je crains que l'occasion de trouver nos ennemis
inférieurs à nous en nombre et en ressources ne nous échappe, si nous
restons encore plus longtemps ici.» Pour le faible Yousof de telles
paroles venant de Çomail étaient un ordre. Les troupes se remirent donc
en marche. Arrivées en face de l'ennemi, elles n'eurent pas besoin de
combattre, car aussitôt que les rebelles virent qu'ils auraient affaire
à une armée de beaucoup supérieure en nombre, ils entrèrent en
négociation. Yousof leur promit l'amnistie à condition qu'ils lui
livreraient leurs trois chefs coraichites, Amir, son fils Wahb, et
Hobâb. Les insurgés, pour la plupart Yéménites, hésitèrent d'autant
moins à accepter cette condition, qu'ils supposaient que Yousof se
montrerait clément envers des individus qui étaient presque ses
contribules. Ils lui livrèrent donc leurs chefs, et Yousof convoqua les
officiers de son armée afin qu'ils prononçassent sur le sort de ces
prisonniers, qu'en attendant il avait fait charger de fers.
Çomail, qui s'était pris contre ces Coraichites d'une de ces haines qui,
pour lui, ne finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur
de les exciter, insista vivement pour qu'on leur coupât la tête. Aucun
autre Caisite ne partageait son avis; ils jugeaient tous qu'ils
n'avaient pas le droit de condamner à la mort des hommes qui, de même
qu'eux, appartenaient à la race de Maädd; ils craignaient en outre de
s'attirer la haine de la puissante tribu de Coraich et de ses nombreux
alliés. Les deux chefs de la branche des Cab ibn-Amir, Ibn-Chihâb et
Hoçain, soutenaient cette opinion avec plus de chaleur encore que les
autres Caisites. La rage dans le coeur et résolu à se venger
promptement de ceux qui avaient osé le contredire, Çomail céda. Yousof
laissa donc la vie aux trois Coraichites, mais il les retint
prisonniers.
Çomail trouva bientôt l'occasion qu'il cherchait de se débarrasser des
deux chefs qui, dans cette circonstance, l'avaient emporté sur lui, et
qui auparavant, lorsqu'il était assiégé dans Saragosse, avaient refusé
si longtemps de marcher à son secours. Les Basques de Pampelune ayant
imité l'exemple que leur avaient donné les Espagnols de la Galice en
s'affranchissant de la domination arabe, il proposa à Yousof d'envoyer
contre eux une partie de l'armée et de confier le commandement de ces
troupes à Ibn-Chihâb et à Hoçain. Il fit cette proposition afin
d'éloigner pour le moment ces contradicteurs importuns, et avec le désir
secret qu'ils ne revinssent pas de cette expédition à travers un pays
difficile et hérissé d'âpres montagnes.
Yousof, cédant comme de coutume à l'ascendant que son ami exerçait sur
lui, fit ce que celui-ci désirait, et, après avoir nommé son propre fils
Abdérame au gouvernement de la frontière, il reprit la route de Cordoue.
Il faisait halte sur les bords de la Jarama[342], quand un exprès vint
lui apporter la nouvelle que les troupes envoyées contre les Basques
avaient été complétement battues, qu'Ibn Chihâb avait été tué, et que
Hoçain avait reconduit à Saragosse le petit nombre de guerriers qui
avaient échappé au désastre. Aucune nouvelle ne pouvait être plus
agréable à Çomail, et le lendemain, au point du jour, il dit à Yousof:
«Tout va à merveille. Allâh nous a délivrés d'Ibn-Chihâb. Finissons-en
maintenant avec les Coraichites; faites-les venir et ordonnez qu'on leur
coupe la tête!»
A force de lui redire souvent que cette exécution était absolument
nécessaire, Çomail avait fait partager son opinion à l'émir, qui, cette
fois encore, acquiesça à la volonté du Caisite.
Les trois Coraichites avaient cessé de vivre. A l'heure accoutumée,
c'est-à-dire à dix heures du matin[343], on apporta le déjeuner, et
Yousof et Çomail se mirent à table. L'émir était triste et abattu; le
triple meurtre qu'il venait de commettre lui causait des remords; il se
reprochait en outre d'avoir envoyé Ibn-Chihâb et tant de braves
guerriers à une mort certaine; il sentait que tant de sang criait
vengeance, et un vague pressentiment lui disait que son pouvoir touchait
à son terme. Accablé de soucis, il ne mangeait presque pas. Çomail au
contraire, était d'une gaîté brutale, et tout en mangeant d'un excellent
appétit, il fit tous ses efforts pour rassurer le faible émir dont il se
servait pour satisfaire ses rancunes personnelles et qu'il engageait
dans une voie d'atroces violences. «Chassez vos noires idées, lui
dit-il. En quoi donc avez-vous été si criminel? Si Ibn-Chihâb a été tué,
ce n'est pas par votre faute; il a péri dans un combat, et à la guerre
tel peut être le sort de qui que ce soit. Si ces trois Coraichites ont
été exécutés, c'est qu'ils le méritaient; c'étaient des rebelles, des
antagonistes dangereux, et l'exemple de sévérité que vous avez donné
servira à faire réfléchir ceux qui voudraient les imiter. L'Espagne est
désormais votre propriété et celle de vos enfants; vous avez fondé une
dynastie qui durera jusqu'au temps de la venue de l'Antechrist. Qui donc
serait assez audacieux pour vous disputer le pouvoir?»
Par de tels propos Çomail essaya, mais en vain, de dissiper la tristesse
qui accablait son ami. Le déjeuner fini, il se leva, retourna dans sa
tente et alla faire la sieste dans l'appartement réservé à ses deux
filles.
Resté seul, Yousof se jeta sur son lit, plutôt par habitude que parce
qu'il éprouvait le besoin de dormir, car ses noires pensées ne le lui
permettaient guère. Tout à coup il entendit les soldats crier: «Un
courrier, un courrier de Cordoue!» Se levant à demi: «Que crie-t-on
là-bas? demanda-t-il aux sentinelles postées devant sa tente; un
courrier de Cordoue?--Oui, lui répondit-on; c'est un esclave monté sur
le mulet d'Omm-Othmân.--Qu'il entre à l'instant même,» dit Yousof, qui
ne comprenait pas pour quelle raison son épouse lui avait dépêché un
exprès, mais qui savait que ce devait être pour une affaire grave et
pressante.
Le courrier entra et lui remit un billet conçu en ces termes: «Un
petit-fils du calife Hichâm est arrivé en Espagne. Il a établi sa
résidence à Torrox, dans le château de l'infâme Obaidallâh ibn-Othmân.
Les clients omaiyades se sont déclarés pour lui. Votre lieutenant à
Elvira, qui s'était mis en marche pour le repousser avec les troupes
qu'il avait à sa disposition, a été défait; ses soldats ont été
bâtonnés, mais personne n'a été tué. Faites sans retard ce que vous
jugerez convenable.»
Dès que Yousof eut lu ce billet, il ordonna qu'on fît venir Çomail. En
allant à sa tente, celui-ci avait bien vu arriver le courrier, mais,
insouciant comme de coutume, il n'y avait pas fait grande attention, et
ce ne fut que quand l'émir le fit appeler à une heure si indue, qu'il se
douta que ce messager était venu pour quelque motif important.
--Qu'est-il arrivé, émir, dit-il en entrant dans la tente de Yousof, que
vous me faites appeler à l'heure de la sieste? rien de fâcheux,
j'espère?
--Si! lui répondit Yousof; par Dieu! c'est un événement extrêmement
grave, et je crains que Dieu ne veuille nous punir de ce que nous avons
tué ces hommes.
--Folie ce que vous dites là, répliqua Çomail d'un air de mépris;
croyez-moi, ces hommes étaient trop vils pour que Dieu s'occupât d'eux.
Mais voyons, qu'est-il arrivé?
--Je viens de recevoir un billet d'Omm-Othmân, que Khâlid va vous lire.
Khâlid, client et secrétaire de l'émir, lut alors le billet. Moins
étonné que Yousof ne l'avait été, car il avait pu prévoir ce qui
arrivait, Çomail ne perdit pas son sang-froid en entendant qu'Abdérame
était arrivé en Espagne. «L'affaire est grave en effet, dit-il; mais
voici mon opinion. Marchons contre ce prétendant à l'instant même, avec
les soldats que nous avons. Livrons-lui bataille; peut-être le
tuerons-nous; en tout cas ses forces sont encore si peu nombreuses que
nous les disperserons aisément, et quand il aura essuyé une déroute, il
perdra probablement l'envie de recommencer.--Votre avis me plaît,
répliqua Yousof; mettons-nous en route sans retard!»
Bientôt toute l'armée sut qu'un petit-fils de Hichâm était arrivé en
Espagne et qu'on allait le combattre. Cette nouvelle causa parmi les
soldats une émotion extraordinaire. Déjà indignés de l'infâme complot
ourdi par leurs chefs contre Ibn-Chihâb, et dont un si grand nombre de
leurs contribules avaient été les victimes; indignés aussi de
l'exécution des Coraichites, ordonnée en dépit du conseil contraire des
chefs caisites, ils n'étaient d'ailleurs nullement disposés à faire une
campagne pour laquelle ils n'avaient pas été payés. «On veut nous forcer
à faire deux campagnes au lieu d'une, crièrent-ils; nous ne le ferons
pas!» A la tombée de la nuit, une désertion presque générale commença;
les contribules s'appelaient les uns les autres, et, réunis en bandes,
ils quittèrent le camp pour rentrer dans leurs foyers. A peine
restait-il dix Yéménites dans le camp; c'étaient les porte-étendard, qui
ne pouvaient abandonner leur poste sans forfaire à l'honneur; mais ils
ne blâmèrent nullement les déserteurs et ne firent rien pour les
retenir. Quelques Caisites plus particulièrement attachés à Çomail, et
quelques guerriers d'autres tribus maäddites restèrent aussi; mais on ne
pouvait pas trop compter sur eux non plus, car, fatigués par une longue
marche, eux aussi brûlaient du désir de retourner dans leurs demeures,
et ils prièrent Yousof et Çomail de les reconduire à Cordoue, en leur
disant qu'entreprendre une campagne d'hiver dans la Sierra de Regio avec
des forces si peu considérables serait se jeter, par crainte du péril,
dans un péril beaucoup plus grand; que la révolte se bornerait sans
doute à quelques districts de la côte, et que pour attaquer Abdérame, il
fallait attendre le retour de la belle saison. Mais une fois que Çomail
avait arrêté un plan, il y mettait de l'obstination, et bien qu'il y eût
du vrai dans ce qu'on lui disait, il persista dans son dessein. On
marcha donc vers la Sierra de Regio; mais bientôt, le mauvais vouloir
des soldats aidant, Yousof fut à même de se convaincre que le plan de
Çomail ne pouvait s'exécuter. L'hiver avait commencé; les pluies et les
torrents sortis de leurs bords avaient rendu les chemins impraticables.
Malgré l'opposition de Çomail, Yousof ordonna donc de retourner à
Cordoue, et ce qui contribua à lui faire prendre cette résolution, ce
fut qu'on lui rapporta qu'Abdérame n'était pas venu en Espagne pour
prétendre à l'émirat, mais seulement pour y trouver un asile et des
moyens de subsistance. «Si, ajoutait-on, vous lui offrez une de vos
filles en mariage et de l'argent, vous verrez qu'il ne prétendra à rien
de-plus.»
En conséquence, Yousof, de retour à Cordoue, résolut d'entamer une
négociation, et envoya à Torrox trois de ses amis. C'étaient Obaid, le
chef le plus puissant des Caisites après Çomail et l'ami de ce dernier,
Khâlid, le secrétaire de Yousof, et Isâ, client omaiyade et payeur de
l'armée. Ils devaient offrir au prince de riches vêtements, deux
chevaux, deux mulets, deux esclaves et mille pièces d'or.
Ils partirent avec ces présents; mais quand ils furent arrivés à Orch,
sur la frontière de la province de Regio, Isâ, qui, bien que client de
la famille d'Omaiya, était sincèrement attaché à Yousof, dit à ses
compagnons: «Je m'étonne fort que des hommes tels que Yousof, et Çomail,
et vous deux, vous puissiez agir avec tant de légèreté. Etes-vous donc
assez simples pour croire que si nous arrivons avec ces présents auprès
d'Abdérame et qu'il refuse d'accepter les propositions de Yousof, il
nous laissera rapporter ces présents à Cordoue?» Cette observation parut
tellement juste et sensée aux deux autres, qu'ils résolurent de laisser
Isâ avec les présents à Orch, jusqu'à ce qu'Abdérame eût accepté les
conditions du traité.
Arrivés à Torrox, ils trouvèrent le village et le château encombrés de
soldats; car des clients de la famille d'Omaiya et des Yéménites de la
division de Damas, de celle du Jourdain et de celle de Kinnesrîn y
étaient accourus en foule. Ayant demandé et obtenu une audience, ils
furent reçus par le prince entouré de sa petite cour, dans laquelle
Obaidallâh tenait le premier rang, et exposèrent le but de leur mission.
Ils disaient que Yousof, plein de reconnaissance pour les bienfaits que
son illustre trisaïeul, Ocba ibn-Nâfi, avait reçus des Omaiyades, ne
demandait pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec Abdérame, à
condition pourtant que celui-ci ne prétendrait pas à l'émirat, mais
seulement aux terres que le calife Hichâm avait possédées en Espagne;
qu'il lui offrait donc sa fille avec une dot considérable; qu'il lui
envoyait aussi des présents qui étaient encore à Orch, mais qui ne
tarderaient pas à arriver, et que, si Abdérame voulait se rendre à
Cordoue, il pouvait être certain d'y trouver l'accueil le plus
bienveillant.
Ces propositions plurent assez aux clients. Leur première ardeur s'était
un peu refroidie depuis qu'ils avaient été à même de s'apercevoir que
les Yéménites, tout disposés qu'ils étaient à combattre leurs rivaux,
étaient d'une tiédeur désespérante à l'égard du prétendant, et, tout
bien considéré, ils inclinaient à un accommodement avec Yousof. Ils
répondirent donc aux messagers: «Ce que vous proposez est excellent.
Yousof a parfaitement raison en croyant que ce n'est pas pour prétendre
à l'émirat que notre patron est venu en Espagne, mais seulement pour
revendiquer les terres qui lui appartiennent par droit d'héritage.»
Quant au prince, il ne partageait point sans doute cette manière de
voir, et son ambition ne se contentait nullement de la position de riche
propriétaire qu'on voulait lui assigner; mais ne sentant pas encore le
terrain bien sûr sous ses pieds et dépendant entièrement de ses amis, il
se montrait envers eux modeste et même humble; n'osant blâmer ce qu'ils
approuvaient, il gardait prudemment le silence. Un observateur
superficiel eût dit que son esprit n'était pas encore sorti tout à fait
de l'état de chrysalide, ou du moins que le vieil Obaidallâh le tenait
en tutelle.
«Voici maintenant, reprit Khâlid, la lettre que Yousof vous envoie; vous
verrez qu'elle confirme tout ce que nous venons de vous dire.» Le prince
accepta la lettre, et l'ayant donnée à Obaidallâh, il le pria de la lire
à haute voix. Cette lettre, composée par Khâlid en sa qualité de
secrétaire de Yousof, était écrite avec une pureté de langage
très-remarquable, et les fleurs de la rhétorique arabe y avaient été
répandues à pleines mains. Quand Obaidallâh en eut achevé la lecture, le
prince, toujours prudent, abandonna à son ami le soin de prendre une
décision. «Veuillez-vous charger de répondre à cette lettre, lui
dit-il, car vous connaissez ma manière de voir.»
Il ne pouvait y avoir nul doute sur le sens dans lequel cette réponse
serait conçue: au nom de son patron, Obaidallâh accepterait purement et
simplement les propositions de Yousof, et le prince s'était déjà résigné
au douloureux sacrifice de ses rêves d'ambition, lorsqu'une inconvenante
plaisanterie de Khâlid vint brouiller l'affaire et rendre l'espoir au
prince.
Khâlid n'était pas Arabe; il appartenait à la race vaincue, il était
Espagnol. Son père et sa mère étaient esclaves et chrétiens; mais à
l'instar d'une foule de ses compatriotes, son père avait abjuré le
christianisme; en devenant musulman, il avait reçu le nom de Zaid, et
pour le récompenser de sa conversion, son maître, Yousof, l'avait
affranchi. Elevé dans le palais de son patron, le jeune Khâlid, que la
nature avait doué d'une intelligence remarquable et d'une grande
aptitude pour le travail de l'esprit, avait étudié avec ardeur la
littérature arabe, et à la fin il la connaissait si bien et écrivait
l'arabe avec une telle élégance, que Yousof l'avait nommé son
secrétaire. C'était un grand honneur, car les émirs se piquaient d'avoir
pour secrétaires les hommes les plus instruits et les mieux versés dans
la connaissance de la langue et des anciens poèmes. Grâce à sa position,
Khâlid avait bientôt acquis une grande influence sur le faible Yousof
qui, ne se fiant jamais à ses propres lumières, demandait toujours à
être guidé par la volonté d'autrui; et quand Çomail n'était pas là,
c'était Khâlid qui lui dictait ses résolutions. Envié par les Arabes à
cause de son influence et de ses talents, méprisé par eux à cause de son
origine, Khâlid rendait à ces rudes guerriers mépris pour mépris; et
quand il vit avec quelle gaucherie le vieil Obaidallâh, qui savait mieux
manier l'épée que le _calam_, faisait ses préparatifs pour répondre à sa
lettre élégante, il s'indigna, dans sa vanité de lettré, que le prince
eût confié une si noble tâche à un esprit si inculte et si peu
familiarisé avec les finesses du langage. Un sourire moqueur vint errer
autour de ses lèvres, et il dit d'un ton dédaigneux: «Les aisselles te
sueront, Abou-Othmân, avant que tu aies répondu à une lettre comme
celle-là!»
En se voyant raillé d'une façon si grossière par un homme de néant, par
un vil Espagnol, Obaidallâh, dont l'humeur était naturellement violente,
entra dans une fureur épouvantable. «Infâme! cria-t-il, les aisselles ne
me sueront pas du tout, je ne répondrai point à la lettre.» En disant
ces paroles avec un accent de fierté brutale, il jeta à Khâlid sa lettre
au visage, et lui assena sur la tête un vigoureux coup de poing. «Qu'on
s'empare de ce misérable et qu'on l'enchaîne!» poursuivit-il en
s'adressant à ses soldats, qui se hâtèrent d'exécuter cet ordre; puis,
s'adressant au prince: «Voilà le commencement de la victoire, lui
dit-il. Toute la sagesse de Yousof réside dans cet homme-là, et sans lui
il ne peut rien.»
L'autre messager, Obaid, le chef caisite, attendit jusqu'à ce que la
colère d'Obaidallâh se fût un peu calmée; puis il lui dit:
«Veuillez-vous souvenir, Abou-Othmân que Khâlid est un messager, et que
comme tel il est inviolable.--Non, seigneur, lui répondit Obaidallâh; le
messager, c'est vous; aussi vous laisserons-nous partir en paix. Quant à
l'autre, il a été l'agresseur et mérite d'être puni; c'est le fils d'une
femme vile et impure, c'est un _ildje_.[344]»
Par suite de la vanité de Khâlid et du tempérament irascible
d'Obaidallâh, la négociation se trouva donc rompue, et Abdérame, qui
voyait le hasard favoriser des pensées qu'il n'avait pas osé avouer,
était loin de s'en plaindre.
Quand Obaid, dans lequel Obaidallâh respectait le chef d'une noble et
puissante famille arabe, fut parti, et que Khâlid eut été jeté dans un
cachot, les clients se rappelèrent que les messagers avaient parlé de
présents qui se trouvaient à Orch, et ils résolurent de se les
approprier; c'était autant de pris sur Yousof, contre lequel la guerre
était désormais déclarée. Une trentaine de cavaliers allèrent donc à
bride abattue vers Orch; mais Isâ, averti à temps, était parti en toute
hâte, emportant avec lui toutes les richesses que les messagers devaient
offrir au prince omaiyade, et les cavaliers durent retourner à Torrox
sans avoir pu remplir le but de leur mission. Dans la suite Abdérame ne
pardonna jamais entièrement à son client la conduite qu'il avait tenue
dans cette circonstance, bien que ce client tâchât de lui faire sentir
qu'en serviteur fidèle de Yousof, alors son maître, il n'avait pas pu
agir autrement qu'il ne l'avait fait.
Quand Obaid, de retour à Cordoue, eut informé Yousof et Çomail de ce qui
s'était passé à Torrox, Çomail s'écria: «Je m'attendais à voir échouer
cette négociation; je vous l'avais bien dit, émir, vous auriez dû
attaquer ce prétendant pendant l'hiver.» Ce plan, bon en lui-même, mais
malheureusement impraticable, était devenu pour Çomail une sorte d'idée
fixe.