XIV[339].

Depuis des mois Abdérame, qui avait quitté les Nafza et s'était rendu

dans le pays des Maghîla, sur les bords de la Méditerranée, menait une

existence triste et monotone en attendant avec une anxiété toujours

croissante le retour de Badr, dont il n'avait pas reçu de nouvelles. Son

sort allait se décider: si ses grands desseins échouaient, toutes ses

fumées de bonheur et de gloire se dissiperaient et il se verrait réduit

à reprendre sa vie de proscrit et de vagabond, ou bien à se cacher dans

quelque coin ignoré de l'Afrique; au lieu que s'il réussissait dans son

audacieuse entreprise, l'Espagne lui offrirait un asile sûr, des

richesses et toutes les jouissances du pouvoir.

Ballotté ainsi entre la crainte et l'espoir, Abdérame, peu dévot de sa

nature, mais fidèle observateur des convenances, s'acquittait un soir de

la prière ordonnée par la loi, quand il vit un navire approcher de la

côte, et l'un de ceux qui le montaient se jeter dans la mer pour nager

vers la grève. Il reconnaît cet homme: c'est Badr qui, dans son

impatience de revoir son maître, n'avait pas voulu attendre qu'on eût

jeté l'ancre. «Bonnes nouvelles!» cria-t-il au prince d'aussi loin qu'il

l'aperçut; puis il lui raconta rapidement ce qui s'était passé, nomma

les chefs sur lesquels Abdérame pouvait compter, et les personnes qui se

trouvaient dans le bâtiment destiné à le conduire en Espagne. «Vous ne

manquerez pas d'argent non plus, ajouta-t-il; on vous apporte cinq cents

pièces d'or.» Ravi de joie, Abdérame alla à la rencontre de ses

partisans. Le premier qui se présenta à lui fut Abou-Ghâlib Tammâm.

Abdérame lui demanda son nom et son prénom, et quand il les eut

entendus, il en tira un heureux augure. Il n'y avait pas, en effet, de

noms plus propres à inspirer de grandes espérances à celui qui croyait

aux présages, et Abdérame y croyait beaucoup; car Tammâm signifie

_accomplissant_, et Ghâlib, _victorieux_. «Nous accomplirons notre

dessein, s'écria le prince, et nous remporterons la victoire!»

A peine eut-on fait connaissance qu'on résolut de partir sans délai. Le

prince faisait ses préparatifs, lorsque les Berbers accoururent en foule

et menacèrent de s'opposer au départ à moins qu'ils ne reçussent des

présents. Cette circonstance ayant été prévue, Tammâm donna de l'argent

à chacun d'eux, selon le rang qu'il occupait dans sa tribu. Cela fait,

on levait l'ancre, lorsqu'un Berber qui avait été oublié dans la

distribution, se jeta dans la mer, et, se cramponnant à une corde du

vaisseau, il se mit à crier que lui aussi voulait recevoir quelque

chose. Fatigué de l'effronterie de ces gueux, l'un des clients tira son

épée et coupa la main au Berber, qui tomba dans l'eau et se noya.

Délivré des Berbers, on pavoisa le bâtiment en l'honneur du prince, et

bientôt après on aborda dans le port d'Almuñecar. C'était dans le mois

de septembre de l'année 755.

On se figure aisément la joie qu'éprouva Abdérame quand il eut mis le

pied sur le sol de l'Espagne, et celle d'Obaidallâh et d'Ibn-Khâlid

quand ils embrassèrent leur patron, dont ils avaient attendu l'arrivée à

Almuñecar. Après avoir passé quelques jours à al-Fontîn, la villa

d'Ibn-Khâlid, située près de Loja, entre Archidona et Elvira[340], le

prince alla s'établir dans le château de Torrox, qui appartenait à

Obaidallâh et qui était situé un peu plus à l'ouest, entre Iznajar et

Loja[341].

Sur ces entrefaites, Yousof, arrivé à Tolède, commençait à s'inquiéter

de l'absence prolongée des clients omaiyades. Voulant les attendre, il

différait son départ de jour en jour. Çomail qui soupçonnait la

véritable cause de leur absence, mais qui, fidèle à sa promesse, gardait

le secret sur leurs desseins, s'impatientait du long séjour de l'armée à

Tolède. Il voulait en finir au plus vite avec les rebelles de Saragosse,

et un jour que Yousof se plaignait de nouveau de ce que les clients

tardaient tant à venir, Çomail lui dit dédaigneusement: «Un chef tel que

vous ne doit pas s'arrêter si longtemps pour attendre des _rien du tout_

tels que ceux-là. Je crains que l'occasion de trouver nos ennemis

inférieurs à nous en nombre et en ressources ne nous échappe, si nous

restons encore plus longtemps ici.» Pour le faible Yousof de telles

paroles venant de Çomail étaient un ordre. Les troupes se remirent donc

en marche. Arrivées en face de l'ennemi, elles n'eurent pas besoin de

combattre, car aussitôt que les rebelles virent qu'ils auraient affaire

à une armée de beaucoup supérieure en nombre, ils entrèrent en

négociation. Yousof leur promit l'amnistie à condition qu'ils lui

livreraient leurs trois chefs coraichites, Amir, son fils Wahb, et

Hobâb. Les insurgés, pour la plupart Yéménites, hésitèrent d'autant

moins à accepter cette condition, qu'ils supposaient que Yousof se

montrerait clément envers des individus qui étaient presque ses

contribules. Ils lui livrèrent donc leurs chefs, et Yousof convoqua les

officiers de son armée afin qu'ils prononçassent sur le sort de ces

prisonniers, qu'en attendant il avait fait charger de fers.

Çomail, qui s'était pris contre ces Coraichites d'une de ces haines qui,

pour lui, ne finissaient qu'avec la vie de celui qui avait eu le malheur

de les exciter, insista vivement pour qu'on leur coupât la tête. Aucun

autre Caisite ne partageait son avis; ils jugeaient tous qu'ils

n'avaient pas le droit de condamner à la mort des hommes qui, de même

qu'eux, appartenaient à la race de Maädd; ils craignaient en outre de

s'attirer la haine de la puissante tribu de Coraich et de ses nombreux

alliés. Les deux chefs de la branche des Cab ibn-Amir, Ibn-Chihâb et

Hoçain, soutenaient cette opinion avec plus de chaleur encore que les

autres Caisites. La rage dans le coeur et résolu à se venger

promptement de ceux qui avaient osé le contredire, Çomail céda. Yousof

laissa donc la vie aux trois Coraichites, mais il les retint

prisonniers.

Çomail trouva bientôt l'occasion qu'il cherchait de se débarrasser des

deux chefs qui, dans cette circonstance, l'avaient emporté sur lui, et

qui auparavant, lorsqu'il était assiégé dans Saragosse, avaient refusé

si longtemps de marcher à son secours. Les Basques de Pampelune ayant

imité l'exemple que leur avaient donné les Espagnols de la Galice en

s'affranchissant de la domination arabe, il proposa à Yousof d'envoyer

contre eux une partie de l'armée et de confier le commandement de ces

troupes à Ibn-Chihâb et à Hoçain. Il fit cette proposition afin

d'éloigner pour le moment ces contradicteurs importuns, et avec le désir

secret qu'ils ne revinssent pas de cette expédition à travers un pays

difficile et hérissé d'âpres montagnes.

Yousof, cédant comme de coutume à l'ascendant que son ami exerçait sur

lui, fit ce que celui-ci désirait, et, après avoir nommé son propre fils

Abdérame au gouvernement de la frontière, il reprit la route de Cordoue.

Il faisait halte sur les bords de la Jarama[342], quand un exprès vint

lui apporter la nouvelle que les troupes envoyées contre les Basques

avaient été complétement battues, qu'Ibn Chihâb avait été tué, et que

Hoçain avait reconduit à Saragosse le petit nombre de guerriers qui

avaient échappé au désastre. Aucune nouvelle ne pouvait être plus

agréable à Çomail, et le lendemain, au point du jour, il dit à Yousof:

«Tout va à merveille. Allâh nous a délivrés d'Ibn-Chihâb. Finissons-en

maintenant avec les Coraichites; faites-les venir et ordonnez qu'on leur

coupe la tête!»

A force de lui redire souvent que cette exécution était absolument

nécessaire, Çomail avait fait partager son opinion à l'émir, qui, cette

fois encore, acquiesça à la volonté du Caisite.

Les trois Coraichites avaient cessé de vivre. A l'heure accoutumée,

c'est-à-dire à dix heures du matin[343], on apporta le déjeuner, et

Yousof et Çomail se mirent à table. L'émir était triste et abattu; le

triple meurtre qu'il venait de commettre lui causait des remords; il se

reprochait en outre d'avoir envoyé Ibn-Chihâb et tant de braves

guerriers à une mort certaine; il sentait que tant de sang criait

vengeance, et un vague pressentiment lui disait que son pouvoir touchait

à son terme. Accablé de soucis, il ne mangeait presque pas. Çomail au

contraire, était d'une gaîté brutale, et tout en mangeant d'un excellent

appétit, il fit tous ses efforts pour rassurer le faible émir dont il se

servait pour satisfaire ses rancunes personnelles et qu'il engageait

dans une voie d'atroces violences. «Chassez vos noires idées, lui

dit-il. En quoi donc avez-vous été si criminel? Si Ibn-Chihâb a été tué,

ce n'est pas par votre faute; il a péri dans un combat, et à la guerre

tel peut être le sort de qui que ce soit. Si ces trois Coraichites ont

été exécutés, c'est qu'ils le méritaient; c'étaient des rebelles, des

antagonistes dangereux, et l'exemple de sévérité que vous avez donné

servira à faire réfléchir ceux qui voudraient les imiter. L'Espagne est

désormais votre propriété et celle de vos enfants; vous avez fondé une

dynastie qui durera jusqu'au temps de la venue de l'Antechrist. Qui donc

serait assez audacieux pour vous disputer le pouvoir?»

Par de tels propos Çomail essaya, mais en vain, de dissiper la tristesse

qui accablait son ami. Le déjeuner fini, il se leva, retourna dans sa

tente et alla faire la sieste dans l'appartement réservé à ses deux

filles.

Resté seul, Yousof se jeta sur son lit, plutôt par habitude que parce

qu'il éprouvait le besoin de dormir, car ses noires pensées ne le lui

permettaient guère. Tout à coup il entendit les soldats crier: «Un

courrier, un courrier de Cordoue!» Se levant à demi: «Que crie-t-on

là-bas? demanda-t-il aux sentinelles postées devant sa tente; un

courrier de Cordoue?--Oui, lui répondit-on; c'est un esclave monté sur

le mulet d'Omm-Othmân.--Qu'il entre à l'instant même,» dit Yousof, qui

ne comprenait pas pour quelle raison son épouse lui avait dépêché un

exprès, mais qui savait que ce devait être pour une affaire grave et

pressante.

Le courrier entra et lui remit un billet conçu en ces termes: «Un

petit-fils du calife Hichâm est arrivé en Espagne. Il a établi sa

résidence à Torrox, dans le château de l'infâme Obaidallâh ibn-Othmân.

Les clients omaiyades se sont déclarés pour lui. Votre lieutenant à

Elvira, qui s'était mis en marche pour le repousser avec les troupes

qu'il avait à sa disposition, a été défait; ses soldats ont été

bâtonnés, mais personne n'a été tué. Faites sans retard ce que vous

jugerez convenable.»

Dès que Yousof eut lu ce billet, il ordonna qu'on fît venir Çomail. En

allant à sa tente, celui-ci avait bien vu arriver le courrier, mais,

insouciant comme de coutume, il n'y avait pas fait grande attention, et

ce ne fut que quand l'émir le fit appeler à une heure si indue, qu'il se

douta que ce messager était venu pour quelque motif important.

--Qu'est-il arrivé, émir, dit-il en entrant dans la tente de Yousof, que

vous me faites appeler à l'heure de la sieste? rien de fâcheux,

j'espère?

--Si! lui répondit Yousof; par Dieu! c'est un événement extrêmement

grave, et je crains que Dieu ne veuille nous punir de ce que nous avons

tué ces hommes.

--Folie ce que vous dites là, répliqua Çomail d'un air de mépris;

croyez-moi, ces hommes étaient trop vils pour que Dieu s'occupât d'eux.

Mais voyons, qu'est-il arrivé?

--Je viens de recevoir un billet d'Omm-Othmân, que Khâlid va vous lire.

Khâlid, client et secrétaire de l'émir, lut alors le billet. Moins

étonné que Yousof ne l'avait été, car il avait pu prévoir ce qui

arrivait, Çomail ne perdit pas son sang-froid en entendant qu'Abdérame

était arrivé en Espagne. «L'affaire est grave en effet, dit-il; mais

voici mon opinion. Marchons contre ce prétendant à l'instant même, avec

les soldats que nous avons. Livrons-lui bataille; peut-être le

tuerons-nous; en tout cas ses forces sont encore si peu nombreuses que

nous les disperserons aisément, et quand il aura essuyé une déroute, il

perdra probablement l'envie de recommencer.--Votre avis me plaît,

répliqua Yousof; mettons-nous en route sans retard!»

Bientôt toute l'armée sut qu'un petit-fils de Hichâm était arrivé en

Espagne et qu'on allait le combattre. Cette nouvelle causa parmi les

soldats une émotion extraordinaire. Déjà indignés de l'infâme complot

ourdi par leurs chefs contre Ibn-Chihâb, et dont un si grand nombre de

leurs contribules avaient été les victimes; indignés aussi de

l'exécution des Coraichites, ordonnée en dépit du conseil contraire des

chefs caisites, ils n'étaient d'ailleurs nullement disposés à faire une

campagne pour laquelle ils n'avaient pas été payés. «On veut nous forcer

à faire deux campagnes au lieu d'une, crièrent-ils; nous ne le ferons

pas!» A la tombée de la nuit, une désertion presque générale commença;

les contribules s'appelaient les uns les autres, et, réunis en bandes,

ils quittèrent le camp pour rentrer dans leurs foyers. A peine

restait-il dix Yéménites dans le camp; c'étaient les porte-étendard, qui

ne pouvaient abandonner leur poste sans forfaire à l'honneur; mais ils

ne blâmèrent nullement les déserteurs et ne firent rien pour les

retenir. Quelques Caisites plus particulièrement attachés à Çomail, et

quelques guerriers d'autres tribus maäddites restèrent aussi; mais on ne

pouvait pas trop compter sur eux non plus, car, fatigués par une longue

marche, eux aussi brûlaient du désir de retourner dans leurs demeures,

et ils prièrent Yousof et Çomail de les reconduire à Cordoue, en leur

disant qu'entreprendre une campagne d'hiver dans la Sierra de Regio avec

des forces si peu considérables serait se jeter, par crainte du péril,

dans un péril beaucoup plus grand; que la révolte se bornerait sans

doute à quelques districts de la côte, et que pour attaquer Abdérame, il

fallait attendre le retour de la belle saison. Mais une fois que Çomail

avait arrêté un plan, il y mettait de l'obstination, et bien qu'il y eût

du vrai dans ce qu'on lui disait, il persista dans son dessein. On

marcha donc vers la Sierra de Regio; mais bientôt, le mauvais vouloir

des soldats aidant, Yousof fut à même de se convaincre que le plan de

Çomail ne pouvait s'exécuter. L'hiver avait commencé; les pluies et les

torrents sortis de leurs bords avaient rendu les chemins impraticables.

Malgré l'opposition de Çomail, Yousof ordonna donc de retourner à

Cordoue, et ce qui contribua à lui faire prendre cette résolution, ce

fut qu'on lui rapporta qu'Abdérame n'était pas venu en Espagne pour

prétendre à l'émirat, mais seulement pour y trouver un asile et des

moyens de subsistance. «Si, ajoutait-on, vous lui offrez une de vos

filles en mariage et de l'argent, vous verrez qu'il ne prétendra à rien

de-plus.»

En conséquence, Yousof, de retour à Cordoue, résolut d'entamer une

négociation, et envoya à Torrox trois de ses amis. C'étaient Obaid, le

chef le plus puissant des Caisites après Çomail et l'ami de ce dernier,

Khâlid, le secrétaire de Yousof, et Isâ, client omaiyade et payeur de

l'armée. Ils devaient offrir au prince de riches vêtements, deux

chevaux, deux mulets, deux esclaves et mille pièces d'or.

Ils partirent avec ces présents; mais quand ils furent arrivés à Orch,

sur la frontière de la province de Regio, Isâ, qui, bien que client de

la famille d'Omaiya, était sincèrement attaché à Yousof, dit à ses

compagnons: «Je m'étonne fort que des hommes tels que Yousof, et Çomail,

et vous deux, vous puissiez agir avec tant de légèreté. Etes-vous donc

assez simples pour croire que si nous arrivons avec ces présents auprès

d'Abdérame et qu'il refuse d'accepter les propositions de Yousof, il

nous laissera rapporter ces présents à Cordoue?» Cette observation parut

tellement juste et sensée aux deux autres, qu'ils résolurent de laisser

Isâ avec les présents à Orch, jusqu'à ce qu'Abdérame eût accepté les

conditions du traité.

Arrivés à Torrox, ils trouvèrent le village et le château encombrés de

soldats; car des clients de la famille d'Omaiya et des Yéménites de la

division de Damas, de celle du Jourdain et de celle de Kinnesrîn y

étaient accourus en foule. Ayant demandé et obtenu une audience, ils

furent reçus par le prince entouré de sa petite cour, dans laquelle

Obaidallâh tenait le premier rang, et exposèrent le but de leur mission.

Ils disaient que Yousof, plein de reconnaissance pour les bienfaits que

son illustre trisaïeul, Ocba ibn-Nâfi, avait reçus des Omaiyades, ne

demandait pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec Abdérame, à

condition pourtant que celui-ci ne prétendrait pas à l'émirat, mais

seulement aux terres que le calife Hichâm avait possédées en Espagne;

qu'il lui offrait donc sa fille avec une dot considérable; qu'il lui

envoyait aussi des présents qui étaient encore à Orch, mais qui ne

tarderaient pas à arriver, et que, si Abdérame voulait se rendre à

Cordoue, il pouvait être certain d'y trouver l'accueil le plus

bienveillant.

Ces propositions plurent assez aux clients. Leur première ardeur s'était

un peu refroidie depuis qu'ils avaient été à même de s'apercevoir que

les Yéménites, tout disposés qu'ils étaient à combattre leurs rivaux,

étaient d'une tiédeur désespérante à l'égard du prétendant, et, tout

bien considéré, ils inclinaient à un accommodement avec Yousof. Ils

répondirent donc aux messagers: «Ce que vous proposez est excellent.

Yousof a parfaitement raison en croyant que ce n'est pas pour prétendre

à l'émirat que notre patron est venu en Espagne, mais seulement pour

revendiquer les terres qui lui appartiennent par droit d'héritage.»

Quant au prince, il ne partageait point sans doute cette manière de

voir, et son ambition ne se contentait nullement de la position de riche

propriétaire qu'on voulait lui assigner; mais ne sentant pas encore le

terrain bien sûr sous ses pieds et dépendant entièrement de ses amis, il

se montrait envers eux modeste et même humble; n'osant blâmer ce qu'ils

approuvaient, il gardait prudemment le silence. Un observateur

superficiel eût dit que son esprit n'était pas encore sorti tout à fait

de l'état de chrysalide, ou du moins que le vieil Obaidallâh le tenait

en tutelle.

«Voici maintenant, reprit Khâlid, la lettre que Yousof vous envoie; vous

verrez qu'elle confirme tout ce que nous venons de vous dire.» Le prince

accepta la lettre, et l'ayant donnée à Obaidallâh, il le pria de la lire

à haute voix. Cette lettre, composée par Khâlid en sa qualité de

secrétaire de Yousof, était écrite avec une pureté de langage

très-remarquable, et les fleurs de la rhétorique arabe y avaient été

répandues à pleines mains. Quand Obaidallâh en eut achevé la lecture, le

prince, toujours prudent, abandonna à son ami le soin de prendre une

décision. «Veuillez-vous charger de répondre à cette lettre, lui

dit-il, car vous connaissez ma manière de voir.»

Il ne pouvait y avoir nul doute sur le sens dans lequel cette réponse

serait conçue: au nom de son patron, Obaidallâh accepterait purement et

simplement les propositions de Yousof, et le prince s'était déjà résigné

au douloureux sacrifice de ses rêves d'ambition, lorsqu'une inconvenante

plaisanterie de Khâlid vint brouiller l'affaire et rendre l'espoir au

prince.

Khâlid n'était pas Arabe; il appartenait à la race vaincue, il était

Espagnol. Son père et sa mère étaient esclaves et chrétiens; mais à

l'instar d'une foule de ses compatriotes, son père avait abjuré le

christianisme; en devenant musulman, il avait reçu le nom de Zaid, et

pour le récompenser de sa conversion, son maître, Yousof, l'avait

affranchi. Elevé dans le palais de son patron, le jeune Khâlid, que la

nature avait doué d'une intelligence remarquable et d'une grande

aptitude pour le travail de l'esprit, avait étudié avec ardeur la

littérature arabe, et à la fin il la connaissait si bien et écrivait

l'arabe avec une telle élégance, que Yousof l'avait nommé son

secrétaire. C'était un grand honneur, car les émirs se piquaient d'avoir

pour secrétaires les hommes les plus instruits et les mieux versés dans

la connaissance de la langue et des anciens poèmes. Grâce à sa position,

Khâlid avait bientôt acquis une grande influence sur le faible Yousof

qui, ne se fiant jamais à ses propres lumières, demandait toujours à

être guidé par la volonté d'autrui; et quand Çomail n'était pas là,

c'était Khâlid qui lui dictait ses résolutions. Envié par les Arabes à

cause de son influence et de ses talents, méprisé par eux à cause de son

origine, Khâlid rendait à ces rudes guerriers mépris pour mépris; et

quand il vit avec quelle gaucherie le vieil Obaidallâh, qui savait mieux

manier l'épée que le _calam_, faisait ses préparatifs pour répondre à sa

lettre élégante, il s'indigna, dans sa vanité de lettré, que le prince

eût confié une si noble tâche à un esprit si inculte et si peu

familiarisé avec les finesses du langage. Un sourire moqueur vint errer

autour de ses lèvres, et il dit d'un ton dédaigneux: «Les aisselles te

sueront, Abou-Othmân, avant que tu aies répondu à une lettre comme

celle-là!»

En se voyant raillé d'une façon si grossière par un homme de néant, par

un vil Espagnol, Obaidallâh, dont l'humeur était naturellement violente,

entra dans une fureur épouvantable. «Infâme! cria-t-il, les aisselles ne

me sueront pas du tout, je ne répondrai point à la lettre.» En disant

ces paroles avec un accent de fierté brutale, il jeta à Khâlid sa lettre

au visage, et lui assena sur la tête un vigoureux coup de poing. «Qu'on

s'empare de ce misérable et qu'on l'enchaîne!» poursuivit-il en

s'adressant à ses soldats, qui se hâtèrent d'exécuter cet ordre; puis,

s'adressant au prince: «Voilà le commencement de la victoire, lui

dit-il. Toute la sagesse de Yousof réside dans cet homme-là, et sans lui

il ne peut rien.»

L'autre messager, Obaid, le chef caisite, attendit jusqu'à ce que la

colère d'Obaidallâh se fût un peu calmée; puis il lui dit:

«Veuillez-vous souvenir, Abou-Othmân que Khâlid est un messager, et que

comme tel il est inviolable.--Non, seigneur, lui répondit Obaidallâh; le

messager, c'est vous; aussi vous laisserons-nous partir en paix. Quant à

l'autre, il a été l'agresseur et mérite d'être puni; c'est le fils d'une

femme vile et impure, c'est un _ildje_.[344]»

Par suite de la vanité de Khâlid et du tempérament irascible

d'Obaidallâh, la négociation se trouva donc rompue, et Abdérame, qui

voyait le hasard favoriser des pensées qu'il n'avait pas osé avouer,

était loin de s'en plaindre.

Quand Obaid, dans lequel Obaidallâh respectait le chef d'une noble et

puissante famille arabe, fut parti, et que Khâlid eut été jeté dans un

cachot, les clients se rappelèrent que les messagers avaient parlé de

présents qui se trouvaient à Orch, et ils résolurent de se les

approprier; c'était autant de pris sur Yousof, contre lequel la guerre

était désormais déclarée. Une trentaine de cavaliers allèrent donc à

bride abattue vers Orch; mais Isâ, averti à temps, était parti en toute

hâte, emportant avec lui toutes les richesses que les messagers devaient

offrir au prince omaiyade, et les cavaliers durent retourner à Torrox

sans avoir pu remplir le but de leur mission. Dans la suite Abdérame ne

pardonna jamais entièrement à son client la conduite qu'il avait tenue

dans cette circonstance, bien que ce client tâchât de lui faire sentir

qu'en serviteur fidèle de Yousof, alors son maître, il n'avait pas pu

agir autrement qu'il ne l'avait fait.

Quand Obaid, de retour à Cordoue, eut informé Yousof et Çomail de ce qui

s'était passé à Torrox, Çomail s'écria: «Je m'attendais à voir échouer

cette négociation; je vous l'avais bien dit, émir, vous auriez dû

attaquer ce prétendant pendant l'hiver.» Ce plan, bon en lui-même, mais

malheureusement impraticable, était devenu pour Çomail une sorte d'idée

fixe.

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 1/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) · 第 29 / 35 题