Lorsque, dans l'année 750, Merwân II, le dernier calife de la maison
d'Omaiya, eut trouvé la mort en Egypte, où il était allé chercher un
refuge, une cruelle persécution commença contre sa nombreuse famille,
que les Abbâsides, usurpateurs du trône, voulaient exterminer. Un
petit-fils du calife Hichâm eut un pied et une main coupés; ainsi
mutilé, il fut promené sur un âne par les villes et les villages de la
Syrie, accompagné d'un héraut qui le montrait comme une bête sauvage en
criant: «Voici Abân, fils de Moâwia, celui qu'on nommait le chevalier le
plus accompli des Omaiyades!» Ce supplice dura jusqu'à ce que la mort
vînt y mettre un terme. La princesse Abda, fille de Hichâm, ayant refusé
de dire où elle avait caché ses trésors, fut poignardée à l'instant
même.
Mais la persécution fut si violente, qu'elle faillit manquer son effet.
Plusieurs Omaiyades réussirent à se dérober aux poursuites et à se
cacher parmi des tribus bédouines. Voyant leurs victimes leur échapper
et comprenant qu'ils ne pourraient accomplir leur oeuvre sanguinaire
que par la ruse et la trahison, les Abbâsides répandirent une
proclamation de leur calife Abou-'l-Abbâs, dans laquelle celui-ci, en
avouant être allé trop loin, promettait l'amnistie à tous les Omaiyades
qui vivaient encore. Plus de soixante et dix d'entre eux tombèrent dans
le piége, et furent assommés à coups de barre.
Deux frères, Yahyâ et Abdérame, petits-fils du calife Hichâm, avaient
échappé à cet horrible massacre. Quand la proclamation du calife
abbâside eut été publiée, Yahyâ avait dit à son frère: «Attendons
encore; si tout va bien, nous pourrons toujours rejoindre à temps
l'armée des Abbâsides, puisqu'elle se trouve dans notre voisinage; mais
en ce moment, je n'ai pas encore grande confiance en cette amnistie
qu'on nous offre. J'enverrai dans le camp quelqu'un qui viendra nous
dire comment on aura traité nos parents.»
Après le massacre, la personne que Yahyâ avait envoyée au camp, revint
en toute hâte lui apporter la nouvelle fatale. Mais cet homme était
poursuivi de près par des soldats qui avaient reçu l'ordre de tuer Yahyâ
et Abdérame, et avant que Yahyâ, frappé de stupeur, eût pu aviser aux
moyens de fuir, il fut arrêté et égorgé. Abdérame était alors à la
chasse, et c'est ce qui le sauva. Instruit par des serviteurs fidèles du
triste sort de son frère, il profita de l'obscurité de la nuit pour
retourner à sa demeure, annonça à ses deux soeurs qu'il allait se
mettre en sûreté dans une maison qu'il possédait dans un village non
loin de l'Euphrate, et leur recommanda de venir l'y rejoindre au plus
tôt avec son frère et son fils.
Le jeune prince arriva sans accident dans le village qu'il avait indiqué
à ses soeurs, et bientôt il s'y vit entouré de sa famille. Il ne
comptait pas y rester longtemps, il était décidé à passer en Afrique;
mais croyant que ses ennemis ne découvriraient pas facilement sa
retraite, il voulait attendre le moment où il pourrait entreprendre son
long voyage sans s'exposer à trop de périls.
Un jour qu'Abdérame, qui souffrait alors d'une maladie des yeux, était
couché dans un appartement obscur, son fils Solaimân, qui n'avait que
quatre ans et qui jouait devant la porte de la maison, entra dans sa
chambre, saisi de frayeur et baigné de larmes, et se jeta dans son sein.
«Laisse-moi, petit, lui dit son père; tu sais que je suis indisposé.
Mais qu'as-tu donc? d'où te vient cette frayeur?» L'enfant cacha de
nouveau sa tête dans le sein de son père en criant et en sanglotant.
«Qu'y a-t-il donc?» s'écria le prince en se levant, et, ouvrant la
porte, il vit dans le lointain les drapeaux noirs.... L'enfant les avait
vus aussi; il se rappelait que le jour où ces drapeaux avaient été vus
dans l'ancienne demeure de son père, son oncle avait été massacré....
Abdérame eut à peine le temps de mettre quelques pièces d'or dans sa
poche et de dire adieu à ses deux soeurs. «Je pars, leur dit-il;
envoyez-moi mon affranchi Badr; il me trouvera dans tel endroit, et
dites-lui qu'il m'apporte ce dont j'aurai besoin, s'il plaît à Dieu que
je réussisse à me sauver.»
Pendant que les cavaliers abbâsides, après avoir cerné le village,
fouillaient la maison qui servait de retraite à la famille omaiyade, et
où ils ne trouvèrent que deux femmes et un enfant auxquels ils ne firent
point de mal, Abdérame, accompagné de son frère, jeune homme de treize
ans, alla se cacher à quelque distance du village, ce qui ne lui fut pas
difficile, attendu que ce pays était bien boisé. Quand Badr fut arrivé,
les deux frères se remirent en marche et arrivèrent aux bords de
l'Euphrate. Le prince s'adressa à un homme qu'il connaissait, lui donna
de l'argent et le pria d'aller acheter des provisions et des chevaux.
L'autre partit, accompagné de Badr, après avoir promis de s'acquitter de
sa commission.
Malheureusement un esclave de cet homme avait entendu tout ce qu'on
venait de dire. Comptant sur une récompense considérable, ce traître
était parti à toutes jambes pour aller indiquer au capitaine abbâside
l'endroit où les deux fugitifs s'étaient cachés. Tout à coup ceux-ci
furent effrayés par un piétinement de chevaux. A peine eurent-ils le
temps de se cacher dans un jardin; mais les cavaliers les avaient
aperçus; ils commençaient déjà à cerner le jardin; un moment encore, et
les deux frères allaient être massacrés. Il ne leur restait qu'un parti
à prendre: c'était de se jeter dans l'Euphrate et de tâcher de le
traverser à la nage. Le fleuve étant fort large, l'entreprise était
périlleuse; mais dans leur désespoir ils n'hésitèrent pas à la tenter et
se jetèrent précipitamment dans les flots. «Retournez, leur crièrent les
cavaliers qui voyaient échapper une proie qu'ils croyaient déjà tenir;
retournez, on ne vous fera pas de mal!» Abdérame, qui savait ce que
valait cette promesse, n'en nagea que plus vite. Arrivé au milieu du
fleuve, il s'arrêta un instant et cria à son frère, qui était resté en
arrière, de se hâter. Hélas! le jeune homme, moins bon nageur
qu'Abdérame, avait eu peur de se noyer, et, croyant aux paroles des
soldats, il retournait déjà vers la rive. «Viens vers moi, mon cher
frère; je t'en conjure, ne crois pas aux promesses qu'on te fait,»
criait Abdérame; mais ce fut en vain. «Cet autre nous échappe,» se
dirent les soldats, et l'un d'entre eux, plus animé que les autres,
voulait déjà se dépouiller de ses vêtements et se jeter dans l'Euphrate,
lorsque la largeur du fleuve le fit changer d'avis. Abdérame ne fut
donc pas poursuivi; mais, parvenu à l'autre bord, il eut la douleur de
voir les barbares soldats couper la tête à son frère.
Arrivé en Palestine, il y fut rejoint par son fidèle serviteur Badr, et
par Sâlim, affranchi d'une de ses soeurs, qui lui apportaient de
l'argent et des pierreries. Ensuite il partit avec eux pour l'Afrique,
où l'autorité des Abbâsides n'avait pas été reconnue et où plusieurs
Omaiyades avaient déjà trouvé un asile. Il y arriva sans accident, et
s'il l'avait voulu, il y aurait peut-être trouvé la tranquillité et le
repos. Mais il n'était pas homme à sa résigner à une existence modeste
et obscure. Des rêves ambitieux traversaient sans cesse cette tête de
vingt ans. Grand, vigoureux, vaillant, ayant reçu une éducation
très-soignée et possédant des talents peu communs, son instinct lui
disait qu'il était appelé à des destinées brillantes, et cet esprit
d'aventure et d'entreprise trouvait un aliment dans des souvenirs
d'enfance, qui, depuis qu'il menait une vie errante et pauvre, se
réveillèrent avec vivacité. C'était une croyance fort répandue parmi les
Arabes que chacun avait sa destinée écrite dans les traits de son
visage; Abdérame le croyait comme tout le monde, d'autant plus qu'une
prédiction faite par son grand-oncle Maslama, qui avait la réputation
d'être un physionomiste fort habile, répondait à ses désirs les plus
ardents. A l'âge de dix ans, lorsqu'il avait déjà perdu son père
Moâwia, on l'avait conduit un jour avec ses frères à Roçâfa. C'était une
superbe villa dans le district de Kinnesrîn et la résidence habituelle
du calife Hichâm. Pendant que ces enfants étaient devant la porte du
palais, il arriva que Maslama survint, et qu'ayant arrêté son cheval, il
demanda qui étaient ces enfants. «Ce sont les fils de Moâwia,» répondit
leur gouverneur. «Pauvres orphelins!» s'écria alors Maslama, les yeux
mouillés de larmes, et il se fit présenter ces enfants deux à deux.
Abdérame semblait lui plaire plus que les autres. L'ayant placé sur le
pommeau de sa selle, il l'accablait de caresses, lorsque Hichâm sortit
de son palais. «Quel est cet enfant?» demanda-t-il à son frère. «C'est
un fils de Moâwia,» lui répondit Maslama; et se penchant vers son frère,
il lui dit à l'oreille, mais assez haut pour qu'Abdérame pût l'entendre:
«Le grand événement approche, et cet enfant sera l'homme que vous
savez.--En êtes-vous bien sûr? demanda Hichâm.--Oui, je vous le jure,
reprit Maslama; dans son visage et sur son cou, j'ai reconnu les
signes.»
Abdérame se rappelait aussi que depuis ce temps son aïeul avait eu pour
lui une grande prédilection; que souvent il lui avait envoyé des cadeaux
auxquels ses frères n'avaient point participé, et que chaque mois il
l'avait fait venir dans son palais.
Que signifiaient les paroles mystérieuses prononcées par Maslama? C'est
ce qu'Abdérame ne savait pas au juste; mais à l'époque où elles avaient
été dites, plusieurs prédictions de la même nature avaient été faites.
Le pouvoir des Omaiyades était déjà fortement ébranlé alors, et dans
leur inquiétude, ces princes, superstitieux comme tous les Orientaux le
sont plus ou moins, pressaient de questions les devins, les astrologues,
les physionomistes, tous ceux en un mot qui, d'une manière ou d'une
autre, prétendaient pouvoir soulever le voile qui couvre l'avenir. Ne
voulant ni ôter tout espoir à ces hommes crédules qui les comblaient de
dons, ni les bercer d'espérances que l'événement eût bientôt démenties,
ces adeptes des sciences occultes croyaient avoir trouvé un moyen terme
en disant que le trône des Omaiyades croulerait, mais qu'un rejeton de
cette illustre famille le rétablirait quelque part. Maslama semble avoir
été préoccupé de la même idée.
Abdérame se croyait donc destiné à s'asseoir sur un trône; mais dans
quel pays régnerait-il? L'Orient était perdu; de ce côté-là il n'y avait
plus rien à espérer. Restait l'Afrique et l'Espagne, et dans chacun de
ces deux pays une dynastie fihrite cherchait à s'affermir.
En Afrique, ou plutôt dans la partie de cette province qui était encore
sous la domination arabe, car l'ouest l'avait secouée, régnait un homme
que nous avons déjà rencontré en Espagne, où il avait tâché, mais sans
succès, de se faire déclarer émir. C'était le Fihrite Abdérame
ibn-Habîb, parent de Yousof, le gouverneur de l'Espagne. N'ayant pas
reconnu les Abbâsides, Ibn-Habîb espérait transmettre l'Afrique à ses
enfants comme principauté indépendante, et consultait les devins sur
l'avenir de sa race avec une curiosité inquiète. Quelque temps avant que
le jeune Abdérame arrivât à sa cour, un juif, initié dans les secrets
des sciences occultes par le prince Maslama, à la cour duquel il avait
vécu, lui avait prédit qu'un descendant d'une famille royale, qui se
nommerait Abdérame et qui porterait une boucle de cheveux sur chaque
côté du front, deviendrait le fondateur d'une dynastie qui régnerait sur
l'Afrique[334]. Ibn-Habîb lui avait répondu que, dans ce cas, lui, qui
s'appelait Abdérame et qui était maître de l'Afrique, n'avait qu'à
laisser croître une boucle de cheveux sur chaque côté du front, pour
qu'il pût s'appliquer cette prédiction. «Non, lui avait répondu le juif;
vous n'êtes pas la personne désignée, car, n'étant pas issu d'une
famille royale, vous n'avez pas toutes les conditions demandées.» Dans
la suite, quand Ibn-Habîb vit le jeune Abdérame, il remarqua que ce
prince portait les cheveux de la manière indiquée, et, ayant fait venir
le juif, il lui dit: «Eh bien, c'est donc celui-là que le destin appelle
à devenir le maître de l'Afrique, puisqu'il a toutes les qualités
requises. N'importe; il ne m'enlèvera pas ma province, car je le ferai
assassiner.» Le juif, sincèrement attaché aux Omaiyades, ses anciens
maîtres, frémit à l'idée que sa prédiction deviendrait le motif du
meurtre d'un jeune homme auquel il s'intéressait; cependant, sans perdre
sa présence d'esprit: «Je l'avoue, seigneur, répliqua-t-il, ce jeune
homme a toutes les conditions exigées. Mais puisque vous croyez à ce que
je vous ai prédit, il faut de deux choses l'une: ou bien cet Abdérame
n'est pas la personne désignée, et dans ce cas vous pourrez le tuer,
mais vous commettrez un crime inutile; ou bien, il est destiné à régner
sur l'Afrique; dans ce cas, quoi que vous fassiez, vous ne pourrez pas
lui ôter la vie, car il faut qu'il accomplisse ses destinées.»
Sentant la justesse de ce raisonnement, Ibn-Habîb n'attenta pas pour le
moment à la vie d'Abdérame; toutefois, se défiant non-seulement de lui,
mais encore de tous les autres Omaiyades qui étaient venus chercher un
asile dans ses Etats, et dans lesquels il voyait des prétendants qui
pourraient lui devenir dangereux un jour, il épiait leurs démarches avec
une anxiété toujours croissante. Parmi ces princes se trouvaient deux
fils du calife Walîd II. Dignes fils d'un père qui ne vivait que pour
le plaisir, qui envoyait ses courtisanes présider à sa place à la prière
publique, et qui, en tirant de l'arc, se servait du Coran en guise d'une
cible, ils menaient joyeuse vie sur la terre de l'exil, et une nuit
qu'ils buvaient et devisaient ensemble, l'un d'eux s'écria: «Quelle
folie! Cet Ibn-Habîb ne s'imagine-t-il pas qu'il restera l'émir de ce
pays, et que nous, fils d'un calife, nous nous résignerons à le laisser
régner tranquillement?» Ibn-Habîb, qui écoutait à la porte, avait
entendu ces paroles. Résolu à se débarrasser, mais en secret, de ses
hôtes dangereux, il attendit cependant pour les faire périr une occasion
favorable, afin que l'on attribuât leur mort au hasard ou à une
vengeance particulière. Il ne changea donc pas de conduite à leur égard,
et quand ils venaient lui rendre visite, il leur montrait la même
bienveillance qu'auparavant. Toutefois il n'avait pas caché à ses
confidents qu'il avait observé les fils de Walîd et les avait entendus
prononcer des paroles imprudentes. Parmi ces confidents se trouvait un
partisan secret des Omaiyades, qui alla conseiller aux deux princes de
se soustraire par la fuite au ressentiment du gouverneur. C'est ce
qu'ils firent aussitôt; mais Ibn-Habîb, informé de leur départ
précipité, dont il ignorait la cause, et craignant qu'ils ne fussent
allés soulever contre lui quelque tribu berbère ou arabe, les fit
poursuivre par des cavaliers, qui les atteignirent et les ramenèrent.
Puis, jugeant que leur fuite et les propos qu'il avait entendus étaient
des preuves suffisantes de leurs projets criminels, il les fit
décapiter[335]. Dès lors il ne songea qu'à se débarrasser également des
autres Omaiyades, qui, avertis par leurs partisans, s'empressèrent
d'aller chercher un refuge parmi les tribus berbères indépendantes.
Errant de tribu en tribu et de ville en ville, Abdérame parcourut, d'un
bout à l'autre, le nord de l'Afrique. Quelque temps il se tint caché à
Barca; puis il chercha un asile à la cour des Beni-Rostem, rois de
Tâhort; puis encore il alla implorer la protection de la tribu berbère
de Micnésa. Cinq années se passèrent ainsi, et rien n'indique que,
pendant cette longue période, Abdérame ait songé à tenter fortune en
Espagne. C'était l'Afrique que convoitait ce prétendant ambitieux, qui
n'avait ni argent ni amis; intriguant sans cesse, tâchant à tout prix de
gagner des partisans, il se vit chassé par les Micnésa, et arriva auprès
de la tribu berbère de Nafza, à laquelle appartenait sa mère et qui
demeurait dans le voisinage de Ceuta[336].
Convaincu enfin qu'en Afrique ses projets ne réussiraient pas, il porta
ses yeux de l'autre côté de la mer. Il possédait sur l'Espagne quelques
renseignements qu'il devait à Sâlim, l'un des deux affranchis qui
avaient traversé avec lui les vicissitudes de sa vie errante. Sâlim
avait été en Espagne du temps de Mousâ ou un peu plus tard, et dans les
circonstances données, il y aurait pu rendre au prince des services fort
utiles; mais il était déjà retourné en Syrie. Dégoûté depuis longtemps
de la vie vagabonde qu'il menait à la suite d'un aventurier, il était
décidé à saisir, pour le quitter, la première occasion où il pourrait le
faire convenablement, lorsqu'Abdérame la lui avait fournie. Un jour
qu'il dormait, il n'avait pas entendu son maître qui l'appelait; alors
ce dernier avait jeté un vase d'eau sur sa figure, et Sâlim avait dit
dans sa colère: «Puisque vous me traitez comme un vil esclave, je vous
quitte pour toujours. Je ne vous dois rien, car vous n'êtes pas mon
patron; votre soeur seule a des droits sur moi, et je m'en retourne
auprès d'elle.»
Restait l'autre affranchi, le fidèle Badr. Ce fut lui qu'Abdérame
chargea de passer en Espagne afin qu'il s'y concertât avec les clients
omaiyades, qui, au nombre de quatre ou cinq cents, faisaient partie des
deux divisions de Damas et de Kinnesrîn, établies sur le territoire
d'Elvira et de Jaën. Badr devait leur remettre une lettre de son patron,
dans laquelle celui-ci racontait comment, depuis cinq années, il
parcourait l'Afrique en fugitif, afin d'échapper aux poursuites
d'Ibn-Habîb, qui attentait à la vie de tous les membres de la famille
d'Omaiya. «C'est au milieu de vous, clients de ma famille, continuait le
prince, que je voudrais venir demeurer, car je me tiens convaincu que
vous serez pour moi des amis fidèles. Mais, hélas! je n'ose venir en
Espagne; l'émir de ce pays me tendrait des piéges comme l'a fait celui
de l'Afrique; il me considérerait comme un ennemi, comme un prétendant.
Et, en vérité, n'ai-je pas le droit de prétendre à l'émirat, moi, le
petit-fils du calife Hichâm? Eh bien donc, puisque je ne puis venir en
Espagne comme simple particulier, je n'y viendrai qu'en qualité de
prétendant;--je n'y viendrai qu'après avoir reçu de vous l'assurance
qu'il y a pour moi dans ce pays quelque chance de succès, que vous
m'appuyerez de tout votre pouvoir, et que vous considérerez ma cause
comme la vôtre.» Il terminait en promettant de donner à ses clients les
postes les plus considérables au cas où ils voudraient le seconder.
Arrivé en Espagne, Badr remit cette lettre à Obaidallâh et à Ibn-Khâlid,
les chefs des clients de la division de Damas. Après avoir pris
connaissance du contenu de cet écrit, ces deux chefs fixèrent le jour où
ils délibéreraient de l'affaire avec les autres clients, et firent prier
Yousof ibn-Bokht, le chef des clients omaiyades de la division de
Kinnesrîn, d'assister à cette réunion. Au jour fixé, ils consultèrent
leurs contribules sur le parti à prendre. Quelque difficile que parût
l'entreprise, on fut bientôt d'accord qu'il fallait la tenter. En
prenant cette décision, les clients remplirent un véritable devoir, au
point de vue arabe; car la clientèle impose un lien indissoluble et
sacré, une parenté de convention, et les descendants d'un affranchi sont
tenus de seconder en toute circonstance les héritiers de celui qui a
donné la liberté au fondateur de leur famille. Mais en outre, cette
décision leur fut dictée aussi par leur intérêt. Le régime des dynasties
arabes était celui d'une famille; les parents et les clients du prince
remplissaient, presque à l'exclusion de toute autre personne, les hautes
dignités de l'Etat. En travaillant à la fortune d'Abdérame, les clients
travailleraient donc aussi à leur propre grandeur. Mais la difficulté
fut de se mettre d'accord sur les moyens d'exécution, et l'on résolut de
consulter Çomail (qui était alors assiégé dans Saragosse) avant de rien
entreprendre. On le savait irrité contre Yousof, parce que celui-ci ne
venait pas le secourir, et on lui supposait un reste d'affection pour
les Omaiyades, les anciens bienfaiteurs de sa famille; en tout cas, on
croyait pouvoir compter sur sa discrétion, car on le savait trop galant
homme pour trahir une confidence qu'il aurait reçue sous le sceau du
secret. Ce fut donc surtout pour avoir une conférence avec Çomail,
qu'une trentaine d'Omaiyades, accompagnés de Badr, s'étaient réunis aux
Caisites qui allaient secourir Çomail.
On a déjà vu que l'expédition des Caisites fut couronnée d'un plein
succès; nous pouvons donc reprendre le fil de notre récit, que nous
avons dû interrompre au moment où les chefs des clients omaiyades
demandèrent à Çomail un entretien secret.
Le Caisite leur ayant accordé leur demande, ils commencèrent par le
prier de tenir secrètes les nouvelles importantes qu'ils avaient à lui
communiquer, et quand il le leur eut promis, Obaidallâh lui apprit
l'arrivée de Badr, et lui lut la lettre d'Abdérame; puis il ajouta d'un
ton humble et soumis: «Ordonnez-nous ce que nous devons faire; nous nous
conformerons à vos ordres; ce que vous approuverez, nous le ferons; ce
que vous désapprouverez, nous ne le ferons pas.» Tout pensif, Çomail lui
répondit: «L'affaire est grave; n'exigez donc pas de moi une réponse
immédiate. Je réfléchirai à ce que vous venez de me dire et plus tard je
vous communiquerai mon opinion.»
Badr ayant été introduit à son tour, Çomail, sans lui rien promettre,
lui fit donner des cadeaux, de même qu'il en avait fait donner aux
autres qui étaient venus le secourir. Puis il partit pour Cordoue. En y
arrivant, il trouva Yousof occupé à rassembler des troupes destinées à
aller châtier les rebelles du district de Saragosse.
Dans le mois de mai de l'année 755, Yousof, à la veille de se mettre en
marche, fit venir les deux chefs des clients omaiyades, qu'il
considérait comme ses propres clients depuis que leurs patrons avaient
perdu le trône[337], et quand ils furent arrivés, il leur dit:
--Allez auprès de nos clients et dites-leur qu'ils viennent nous
accompagner.
--C'est impossible, seigneur, lui répondit Obaidallâh. Par suite de tant
d'années de disette, ces malheureux n'ont plus la force de marcher. Tous
ceux qui pouvaient encore le faire sont allés secourir Çomail, et cette
longue marche pendant l'hiver les a excessivement fatigués.
--Voici de quoi rétablir leurs forces, reprit Yousof; remettez-leur ces
mille pièces d'or, et qu'ils s'en servent pour acheter du blé.
--Mille pièces d'or pour cinq cents guerriers inscrits sur le registre?
C'est bien peu, surtout dans un temps aussi cher que celui-ci.
--Faites comme vous voudrez; je ne vous donnerai pas davantage.
--Eh bien, gardez votre argent; nous ne vous accompagnerons pas.
Cependant, quand ils eurent quitté l'émir, Obaidallâh et son compagnon
se ravisèrent. «Il vaut mieux pourtant, se dirent-ils, que nous
acceptions cet argent qui pourra nous être utile. Il va sans dire que
nos contribules n'accompagneront pas Yousof; ils resteront dans leurs
demeures, afin d'être préparés à tout événement; mais nous trouverons
bien quelque prétexte pour expliquer leur absence de l'armée; acceptons
en tout cas l'argent que Yousof nous offre; nous en donnerons une partie
à nos contribules qui, grâce à ce secours, pourront acheter du blé, et
nous employerons le reste à faciliter l'exécution de nos projets.» Ils
retournèrent donc auprès du gouverneur, et lui dirent qu'ils acceptaient
les mille pièces d'or qu'il leur avait offertes. Quand ils les eurent
reçues, ils se rendirent dans le district d'Elvira auprès de leurs
contribules, et donnèrent à chacun d'eux dix pièces d'argent de la part
de Yousof, en disant que cette petite somme était destinée à acheter du
blé. Que Yousof leur avait donné beaucoup plus, qu'il avait voulu que
les clients l'accompagnassent et que les mille pièces d'or leur
servissent de solde, c'est ce qu'ils ne dirent pas. La pièce d'or
contenant vingt pièces d'argent, il restait aux deux chefs environ les
trois quarts de la somme que Yousof leur avait remise.
Sur ces entrefaites, Yousof était parti de Cordoue avec quelques
troupes, et, ayant pris le chemin de Tolède, il avait établi son camp
dans le district de Jaën, à l'endroit qui portait alors le nom de _Gué
de Fath_, au nord de Mengibar, où l'on passait le Guadalquivir quand on
voulait traverser les défilés de la Sierra Morena, et où se trouve
maintenant un bac qui, par les événements qui précédèrent la bataille de
Baylen en 1808, a acquis une célébrité européenne. Yousof y attendait
les troupes qui marchaient à lui de toutes parts et leur distribuait la
solde, lorsque les deux chefs des clients omaiyades, sachant que, pressé
d'arriver en face des rebelles de Saragosse, il ne s'arrêterait pas
longtemps au Gué de Fath, se présentèrent à lui. «Eh bien, leur dit
Yousof, pourquoi nos clients n'arrivent-ils pas?--Rassurez-vous, émir,
et que Dieu vous bénisse, lui répondit Obaidallâh; vos clients ne
ressemblent pas à certaines personnes que nous connaissons, vous et moi.
Pour rien au monde ils ne voudraient que vous combattiez vos ennemis
sans eux. C'est ce qu'ils me disaient encore l'autre jour; mais ils me
chargeaient en même temps de vous prier de leur accorder un délai. La
récolte du printemps promettant d'être bonne, comme vous savez, ils
voudraient auparavant prendre soin de leur moisson; mais ils comptent
vous rejoindre à Tolède.» N'ayant aucune raison pour soupçonner
qu'Obaidallâh le trompait, Yousof crut à ses paroles et lui dit: «Eh
bien, retournez donc auprès de vos contribules et faites en sorte qu'ils
se mettent en marche le plus tôt possible.»
Bientôt après, Yousof continua sa marche. Obaidallâh et son compagnon
firent avec lui une partie de la route; puis ils lui dirent adieu en
promettant de le rejoindre bientôt avec les autres clients, et
retournèrent vers le Gué de Fath.
En route ils rencontrèrent Çomail et sa garde. Après avoir passé la nuit
dans une de ces orgies qui lui étaient habituelles, le chef caisite
dormait encore au moment où Yousof se mettait en marche, de sorte qu'il
ne partit que beaucoup plus tard. Voyant arriver à lui les deux clients,
il s'écria avec surprise: «Comment, vous retournez? Est-ce pour
m'apporter quelque nouvelle?--Non, seigneur, lui répondirent-ils; Yousof
nous a permis de partir, et nous nous sommes engagés à le joindre à
Tolède avec les autres clients; mais si vous le voulez bien, nous vous
accompagnerons un bout de chemin.--Je serai ravi de jouir de votre
compagnie,» leur dit Çomail. Après qu'ils eurent causé quelque temps de
choses indifférentes, Obaidallâh s'approcha de Çomail et lui dit à
l'oreille qu'il désirait lui parler en secret. Sur un signe du chef, ses
compagnons se tinrent à distance, et Obaidallâh reprit: «Il s'agit de
l'affaire du fils de Moâwia, sur laquelle nous vous avons consulté. Son
messager n'est pas encore parti.--Je n'ai nullement oublié cette
affaire, répliqua Çomail; au contraire, j'y ai réfléchi mûrement, et,
comme je vous l'avais promis, je n'en ai parlé à personne, pas même à
mes amis les plus intimes. Voici maintenant ma réponse: je crois que la
personne en question mérite de régner et d'être appuyée par moi. C'est
ce que vous pouvez lui écrire, et qu'Allâh veuille nous prêter son
secours! Quant au vieux pelé (c'est ainsi qu'il appelait Yousof), il
faut qu'il me laisse faire comme je l'entendrai. Je lui dirai qu'il doit
marier sa fille, Omm-Mousâ, à Abdérame, car elle est veuve
maintenant[338], et se résigner à ne plus être émir de l'Espagne. S'il
fait ce que je lui dis, nous l'en remercierons; sinon, nous lui fendrons
sa tête chauve avec nos épées, et il n'aura que ce qu'il mérite.»
Ravis d'avoir reçu une réponse aussi favorable, les deux chefs lui
baisèrent la main avec reconnaissance, et, après l'avoir remercié du
secours qu'il promettait à leur patron, ils le quittèrent pour retourner
au Gué de Fath.
Evidemment Çomail, qui n'avait pas eu le temps de cuver son vin, s'était
levé ce matin-là de fort mauvaise humeur contre Yousof; mais tout ce
qu'il avait dit aux clients était provenu d'un mouvement primesautier,
auquel avait manqué la réflexion. Le fait est qu'avec son indolence
habituelle il n'avait pas songé sérieusement à l'affaire d'Abdérame,
pour ne pas dire qu'il l'avait complétement oubliée. Ce ne fut qu'après
avoir donné tant d'espoir aux deux clients, qu'il commença à considérer
le pour et le contre, et alors une seule préoccupation s'empara de son
esprit. «Que deviendra la liberté des tribus arabes, se disait-il, si
un prince omaiyade règne en Espagne? Le pouvoir monarchique établi, que
restera-t-il du pouvoir de nous autres, les chefs des tribus? Non,
quelques griefs que j'aie contre Yousof, il faut que les choses restent
comme elles sont;» et, ayant appelé un de ses esclaves, il lui ordonna
de partir à toute bride et d'aller dire aux deux clients de l'attendre.
Ceux-ci avaient déjà fait une lieue en causant des belles promesses que
Çomail leur avait faites, et en se disant que le succès du prétendant
était assuré, lorsqu'Obaidallâh entendit crier son nom derrière lui. Il
s'arrêta et vit arriver un cavalier. C'était l'esclave de Çomail qui lui
dit: «Attendez mon maître; il va venir ici, il a à vous parler.» Etonnés
de ce message et de ce que Çomail venait vers eux au lieu de leur
ordonner de venir vers lui, les deux clients craignirent un instant
qu'il ne voulût les arrêter et les livrer à Yousof; néanmoins ils
rebroussèrent chemin et bientôt ils virent arriver Çomail, monté sur
l'Etoile, sa mule blanche, qui allait le grand galop. Voyant qu'il
arrivait sans soldats, les deux clients reprirent confiance, et quand
Çomail fut arrivé auprès d'eux, il leur dit: «Depuis que vous m'avez
apporté la lettre du fils de Moâwia et que vous m'avez fait faire
connaissance avec son messager, j'ai souvent pensé à cette affaire.» (En
disant cela, Çomail ne disait pas la vérité, ou bien sa mémoire le
trompait; mais il ne pouvait avouer qu'il avait à peu près oublié une
affaire si importante, et il était trop foncièrement Arabe pour qu'un
mensonge lui coûtât.) «J'approuvais votre dessein, poursuivit-il, comme
je vous le disais tout à l'heure; mais depuis que vous m'avez quitté,
j'ai réfléchi de nouveau, et maintenant je suis d'avis que votre
Abdérame appartient à une famille tellement puissante que»--ici Çomail
employa une phrase fort énergique à coup sûr, mais que nous ne pourrions
traduire sans pécher contre la bienséance. «Quant à l'autre,
continua-t-il, il est bon enfant au fond, et se laisse mener par nous,
sauf de rares exceptions, avec assez de docilité. De plus, nous lui
avons de grandes obligations, et il nous siérait mal de l'abandonner.
Réfléchissez donc bien à ce que vous allez faire, et si, de retour dans
vos demeures, vous persistez dans vos projets, je crois que bientôt vous
me verrez arriver auprès de vous, mais ce ne sera pas comme ami.
Tenez-vous-le pour dit, car je vous le jure, la première épée qui
sortira du fourreau pour combattre votre prétendant, ce sera la mienne.
Et maintenant, allez en paix et qu'Allâh vous envoie de sages
inspirations, ainsi qu'à votre patron.»
Consternés par ces paroles, qui, d'un seul coup, frustraient toutes
leurs espérances, et craignant d'irriter cet homme colère, les clients
répondirent humblement: «Dieu vous bénisse, seigneur! Jamais notre
opinion ne différera de la vôtre.--A la bonne heure, dit Çomail, adouci
et touché par ces paroles respectueuses; mais je vous conseille en ami
de ne rien tenter pour changer l'état politique du pays. Tout ce que
vous pourrez faire, c'est de tâcher d'assurer à votre patron une
position honorable en Espagne, et pourvu qu'il promette de ne pas
aspirer à l'émirat, j'ose vous assurer que Yousof l'accueillera avec
bienveillance, lui donnera sa fille pour épouse, et avec elle une
fortune convenable. Adieu et bon voyage!» Cela dit, il fit faire
demi-volte à l'Etoile, et, lui ayant enfoncé les éperons dans les
flancs, il lui fit prendre une allure très-décidée.
N'ayant donc plus rien à espérer ni de Çomail ni des Maäddites en
général, qui n'agissaient d'ordinaire que d'après les conseils de ce
chef, il ne restait aux clients d'autre parti à prendre que de se jeter
entre les bras de l'autre nation, celle des Yéménites, et de l'exciter à
se venger des Maäddites. Voulant réussir à tout prix dans leurs
desseins, ils résolurent aussitôt de le faire, et pendant qu'ils
retournaient à leurs demeures, ils s'adressèrent à tous les chefs
yéménites sur lesquels ils croyaient pouvoir compter, en les invitant à
prendre les armes pour Abdérame. Ils obtinrent un succès qui surpassa
leur attente. Les Yéménites, qui se déchiraient les entrailles de colère
en songeant à leur défaite de Secunda et en voyant qu'ils étaient
condamnés à subir le joug des Maäddites, étaient prêts à se lever au
premier signal et à se ranger sous la bannière de chaque prétendant,
quel qu'il fût, pourvu qu'ils eussent l'occasion de se venger de leurs
ennemis et de les massacrer.
Assurés de l'appui des Yéménites et sachant Yousof et Çomail occupés
dans le nord, les clients omaiyades jugèrent le moment favorable pour
l'arrivée de leur patron. Ils achetèrent donc un bâtiment, et remirent à
Tammâm, qui monterait à bord lui douzième, cinq cents pièces d'or, dont
il devait donner une partie au prince, tandis qu'il se servirait du
reste pour contenter la cupidité des Berbers, que l'on connaissait assez
pour savoir qu'ils ne laisseraient pas partir leur hôte sans l'avoir
rançonné. Cet argent était celui que Yousof avait donné aux clients afin
qu'ils l'accompagnassent pendant sa campagne contre les rebelles de
Saragosse; quand il le leur donna, il était loin de soupçonner qu'il
servirait à amener en Espagne un prince qui lui disputerait l'émirat.