Obdulia ne voulut pas demeurer en reste avec sa belle-sœur et elle
déclara, avec non moins d'autorité, qu'il était impossible de
suffire à tout avec une bonne à tout faire et que, si son intruse
belle-sœur avait trouvé indispensable la cuisinière, elle trouvait,
quant à elle, qu'il fallait y joindre une femme de chambre.... Cela
était indispensable pour leur décorum.... Voilà! Elles discutèrent
un instant, mais la petite donna de telles raisons à l'appui de la
création de cette nouvelle fonctionnaire que doña Paca ne put faire
moins que de reconnaître la nécessité absolue de sa nomination. Comment
ferait-on pour se passer de femme de chambre? Obdulia avait choisi pour
remplir cette charge une jeune fille très fine, élevée dans les grandes
maisons et sans emploi pour la saison et qui vivait avec la famille du
doreur ornemaniste de l'entreprise funéraire. Elle s'appelait Daniela,
avec une jolie physionomie et une activité dévorante. Enfin doña Paca,
sur cette description, mourait d'envie d'avoir cette femme de chambre
pour jouir du plaisir d'être servie.
Au soir arriva Hilaria qui apportait un message de Juliana, ressemblant
plutôt à un ordre. La cousine était chargée de dire que madame devait
renoncer à faire des tas d'achats inutiles, que lorsqu'elle aurait
envie d'acheter quelque chose elle l'en avisât, car personne ne
s'entendait mieux qu'elle à acheter et à se faire livrer les choses
convenablement. Item: que madame devait réserver la moitié au moins
de sa pension pour retirer du Mont-de-Piété la quantité d'objets
qui y étaient engagés, en donnant pour le retrait la préférence aux
reconnaissances dont l'échéance était la plus voisine et ainsi, en très
peu de temps, elle pourrait rentrer en possession d'objets de la plus
grande utilité.
Doña Paca admira la sagesse de Juliana, qui était la prévision en
personne, et promit de suivre ponctuellement ses instructions, ou
mieux d'y obéir. Comme elle avait la tête un peu vacillante, par suite
des événements extraordinaires de ces derniers jours, de l'absence de
Benina et... pourquoi ne pas le dire? à cause de l'odeur des fleurs
qui embaumait la maison, il ne lui était pas venu à l'esprit l'idée de
passer en revue les reconnaissances qui représentaient des rames de
papiers qu'elle conservait dans différents tiroirs comme papiers en
barre. Mais elle le ferait certainement... et, si Juliana voulait bien
se charger de la commission si fastidieuse de dégager les objets, cela
serait d'autant mieux et elle lui en serait très reconnaissante. La
cuisinière insinua qu'elle se chargerait aussi bien de la commission
que sa cousine, et elle s'occupa avec un soin particulier du souper,
qui fut entièrement du goût de doña Paca et d'Obdulia.
Le jour suivant, la femme de chambre fit son entrée dans la famille; la
mère et fille étaient tellement convaincues que des services étaient
indispensables qu'elles ne pouvaient comprendre comment elles avaient
pu s'en passer pendant tant d'années. Le succès de Daniela fut aussi
grand le premier jour que l'avait été, la veille, celui d'Hilaria.
Elle faisait tout bien, avec art et adresse, devinant les goûts et les
désirs de ses maîtresses pour les satisfaire à l'instant. Et quelles
bonnes manières, quelle douceur, quelle humilité, quel désir de plaire!
On eût dit que les deux jeunes servantes devaient toujours travailler
sans reprendre haleine et avec toute leur habileté, pour chercher à
conquérir l'esprit de leurs maîtresses. Doña Francisca était en pleine
exultation; une seule chose l'affligeait, c'était l'étroitesse de leur
logis où les quatre femmes avaient peine à se mouvoir.
Juliana, il faut dire la vérité, ne vit pas avec plaisir l'entrée de la
femme de chambre et maudissait le besoin qu'on avait cru d'en avoir;
mais, par prudence, elle se tut, se réservant de tâcher de la faire
mettre à la porte quand elle aurait assis plus solidement l'autorité
qu'elle avait commencé à exercer. Sur d'autres matières, elle conseilla
et mit à exécution tant de choses bien combinées, qu'Obdulia elle-même
dut reconnaître que c'était une maîtresse femme pour le gouvernement
de la maison. Elle s'occupait, en attendant, de la recherche d'un
appartement, mais elle le voulait dans de telles conditions de
commodité, de ventilation et de bon marché qu'il n'était point facile
de se décider avant d'avoir couru tout Madrid. Il est vrai que
Frasquito avait mis à la voile par un temps léger, pour aller s'établir
dans une maison pour jeunes pensionnaires (Concepcion-Jeronima, 37),
et si heureux, le pauvre homme, de son indépendance reconquise. Doña
Paca n'avait point de place pour le loger, et l'installer dans le
couloir, avec l'agglomération de plantes, eût été bien difficile, et,
d'autre part, il n'eût vraiment pas été admissible ni convenable,
qu'un cavalier réputé pour son élégance et ses bonnes fortunes, vécût
en compagnie de quatre femmes, dont trois au moins étaient jeunes et
belles. Fidèle à sa reconnaissante estime envers doña Francisca, il
lui rendait visite chaque jour, matin et soir, et un certain samedi il
annonça qu'il ferait, le lendemain dimanche, la fameuse promenade à
cheval au Pardo, dans laquelle il se promettait de faire revivre son
habileté à monter à cheval.
Avec quel plaisir les quatre femmes s'installèrent, sur le balcon prêté
par le voisin, pour voir passer le brillant cavalier! Il passa, ma
foi, fort gaillardement, monté sur un très grand cheval; il salua ces
dames à plusieurs reprises, faisant évoluer et caracoler son cheval,
pratiquant mille gentillesses. Obdulia agitait son mouchoir et doña
Paca, dans l'effusion de sa tendre amitié, ne put s'empêcher de lui
crier d'en haut:
«Pour l'amour de Dieu, Frasquito, prenez garde que cette bête ne vous
jette par terre, pour notre plus grand chagrin!»
L'habile cavalier piqua des deux et se mit à trotter par la rue de
Tolède, pour prendre la rue de Ségovie et celle de Ronda pour rejoindre
ses compagnons au rendez-vous à la porte de San-Vicente. Quatre jeunes
gens de fort bonne humeur formaient avec Antonio Zapata la bande des
cyclistes dans cette joyeuse excursion, et, quand ils virent apparaître
Ponte sur son immense destrier, ils le saluèrent de leurs bravos et
de leurs aimables plaisanteries. Avant de partir dans la direction de
la porte de Hierro, Frasquito et Zapata parlèrent de l'objet de leur
excursion, ce dernier disant que, non sans difficulté, il avait obtenu
l'ordre de mise en liberté de Benina et de son Maure. Ils partirent
joyeux et, au milieu de la grande route, commença le match entre le
cavalier monté sur son cheval en chair et en os et ceux montés sur les
chevaux de fer, en s'animant réciproquement au jeu et se provoquant
d'une voix joyeuse par d'agréables plaisanteries. Un des cyclistes, qui
était coureur émérite et qui avait gagné des prix, allait et venait de
l'un à l'autre et ensuite les dépassait; ils couraient tous beaucoup
plus vite que la rosse de Frasquito, qui se gardait bien de faire des
folies, se maintenant à un trot et à un pas modérés.
Il ne leur arriva rien de particulier à l'aller. Réunis là-bas avec
Polidor et d'autres amis qui étaient venus à pied par la fraîcheur,
ils déjeunèrent joyeusement, Frasquito et Antonio payant chacun par
moitié le repas, comme il était convenu; ils visitèrent rapidement la
maison de refuge des pauvres, firent mettre en liberté les captifs
et, l'après-midi, ils reprirent la route de Madrid devancés par
Benina et Almudena. Dieu ne voulut pas que le retour s'effectuât
aussi heureusement que l'aller, parce qu'un des cyclistes, appelé et
mal nommé, Pedro Minio «Peau du diable», ayant un peu plus bu que de
raison au déjeuner, en faisant le gracieux avec sa machine, prit des
attitudes variées et, dans une de ses voltes, il alla se précipiter
contre un arbre, s'estropiant le pied et la main et se trouvant dans
l'impossibilité de rentrer en pédalant. Mais ce ne fut pas tout: les
malheurs ne devaient point s'arrêter là; car, un peu plus loin que la
porte de Hierro, aux environs des Viveros, le coursier de Frasquito
qui, sans doute, était écœuré des allées et venues vertigineuses des
bicyclettes qui lui passaient constamment sous le nez et s'apercevant
combien il était mal dirigé, résolut de se débarrasser d'un cavalier
ridicule et fastidieux. Une charrette traînée par des bœufs et chargée
de genêts et de chêne vert à brûler, vint à passer; le carcan en
profita pour se planter ou faire semblant d'avoir peur et lancer force
ruades, jusqu'à ce qu'il eût envoyé son élégant cavalier vers les
nues. Le pauvre Ponte tomba comme un sac à moitié vide et il resta
après sa chute sans mouvement sur le sol, jusqu'à ce que ses amis
eussent pu venir à son secours pour le relever. Il n'avait point de
blessure apparente et, par bonheur, il n'avait point de commotion grave
à la tête, car il avait repris connaissance et, dès qu'il fut remis
sur pieds, il commença à crier, rouge comme un paon, apostrophant
le charretier qui, selon lui, était seul coupable de ce sinistre
accident.... Profitant de la confusion, le cheval, heureux de sa
liberté reconquise, partit à bride abattue vers Madrid, sans se laisser
prendre par les passants qui essayaient de lui sauter à la tête et, en
peu de minutes, Zapata et ses amis le perdirent de vue.
C'est à peine si dans leur marche lente Almudena et Benina avaient
dépassé la ligne des Viveros, lorsque la vieille vit passer comme le
vent le grand diable de cheval de Ponte, sans cavalier, et elle comprit
avec effroi ce qui avait dû se passer. Elle craignait sûrement un
malheur, parce que Frasquito n'était certes plus d'âge à supporter de
pareilles expéditions qu'il avait prétentieusement et présomptueusement
entreprises. Elle n'eut pas le loisir de s'arrêter pour chercher à
savoir la vérité, parce qu'elle désirait arriver promptement à Madrid
pour reposer Almudena qui souffrait de la fièvre et marchait exténué.
Ils continuèrent à avancer pas à pas, jusqu'à la porte de San-Vicente,
où ils arrivèrent à la chute du jour; ils s'assirent pour se reposer,
espérant voir repasser les expéditionnistes avec leur malheureux
compagnon dans une civière. Mais, n'ayant rien vu durant une demi-heure
qu'ils restèrent là, ils reprirent leur chemin par la Virgen del
Puerto, avec l'intention d'arriver à la rue Impériale par celle de
Ségovie. Les malheureux étaient tous les deux dans l'état le plus
lamentable: Benina les pieds nus, ses vêtements noirs ne formant plus
qu'un amas de haillons et de guenilles sordides; le Maure extrêmement
vieilli, la figure verte et décomposée; l'un et l'autre montrant sur
leurs visages amaigris la faim qu'ils avaient soufferte, l'oppression
et la tristesse de leur séjour forcé dans cet endroit, qui était plus
un cachot qu'un hospice pour des chrétiens.
La pensée de Nina ne pouvait se détacher de l'image de doña Paca et
elle ne cessait de chercher à se représenter l'accueil qui allait lui
être fait. A certains moments, elle espérait qu'elle allait être reçue
avec joie, et à d'autres elle croyait voir doña Francisca furieuse
d'apprendre qu'elle était allée mendier, et surtout avec un Maure.
Mais rien ne mettait une plus grande confusion dans son esprit ni un
plus grand trouble que de comprendre ce que c'était que les nouveautés
introduites dans la famille, dont Antonio lui avait à peine dit un
mot en l'air à sa sortie du Pardo. Doña Paca, lui et Obdulia étaient
riches! Comment? Cela était arrivé subitement, du jour au lendemain,
par don Romualdo.... Que don Romualdo soit béni! Elle l'avait inventé,
elle, et du fond obscur de son invention ressortait tout à coup une
personne véritable, faisant des miracles, apportant des richesses
et convertissant en réalités les dons rêvés du roi Samdaï. Allons
donc! Cela n'était pas possible. Nina ne croyait plus rien, songeant
que c'était une plaisanterie d'Antonio et qu'au lieu de trouver doña
Francisca, nageant dans l'abondance, elle allait la retrouver nageant
comme toujours dans une mer d'expédients et de misères.