IX

Ce jour, la vieille dame avait mangé avec beaucoup d'appétit, et,

tandis qu'elle dégustait les aliments procurés par le douro de

l'aveugle Almudena, elle digérait facilement les pitoyables contes que

lui faisait avaler sa servante et compagne. Doña Paca en était arrivée

à avoir une telle confiance dans les arrangements de Benina que c'est à

peine si elle songeait aux difficultés du lendemain, sûre que l'autre

saurait les vaincre, avec sa diligence, sa connaissance du monde, la

protection du très béni don Romualdo devant d'ailleurs lui être d'un

grand secours. Maîtresse et servante mangèrent ensemble, et après le

repas doña Paca lui dit:

«Tu ne dois en aucun cas marchander ton temps à ces gens, et bien que

tu ne sois obligée de rester chez eux que jusqu'à midi, si quelque jour

ils te priaient de rester jusqu'au soir, ne crains pas de le faire,

femme, je m'arrangerai comme je pourrai.

--Cela, non, répondit Benina; il y a temps pour tout, et je ne puis

manquer mon service ici. Ces gens sont bons, et ils se rendent bien

compte de mes nécessités.

--Bien, si tu les connais. Je prie le Seigneur qu'il les récompense

des égards qu'ils ont pour toi et ma plus grande joie serait que don

Romualdo fût fait évêque.

--Eh bien! on entend déjà ronronner qu'on va le proposer; oui, madame,

évêque de je ne sais quel endroit, quelque part aux îles Philippines.

--Si loin, cela, non. Mais bien quelque part par ici où il puisse faire

beaucoup de bien.

--La Patros, la plus âgée de ses nièces, pense de même.

--C'est celle qui a les cheveux gris et louche un peu?

--Non, c'est l'autre.

--J'y suis.... Patros, c'est celle qui bégaye et souffre de

tremblements nerveux.

--Celle-là même. Elle dit: «Comment pourrions-nous aller, nous autres,

dans des pays si loin?... Non, non; mieux vaut être simple curé ici

qu'archevêque là-bas, où, comme on dit, il est midi quand il est minuit

ici.»

--Aux antipodes?

--Mais la sœur doña Josefa dit: «Que vienne la mitre et qu'elle soit

n'importe où Dieu voudra, je ne crains pas d'aller au bout du monde,

avec la joie de voir le révérend à la place qui convient à ses mérites.»

--Il peut se faire qu'elle ait raison. Et qu'avons-nous nous autres,

de mieux à faire que de nous conformer à la volonté du Seigneur? Si on

nous l'envoie aussi loin, en te protégeant, toi, il me protégera aussi.

Oui, qui connaît les desseins du Seigneur? et il pourrait arriver

que ce que nous croyons être un mal soit un bien et que le bon don

Romualdo, en partant, nous laisse bien recommandées à un évêque d'ici,

ou même au nonce....

--Je crois que oui. Enfin, nous verrons.»

La conversation se référant au prêtre imaginaire s'arrêta là. Doña Paca

le connaissait comme si elle l'avait vu et avait causé avec lui; elle

s'en était formé un type vivant, grâce aux éléments descriptifs et

pittoresques que Benina lui donnait d'un jour à l'autre. Mais la suite

de cette conversation était restée dans l'encrier, pour faire place à

des choses d'une plus grande importance.

«Explique-moi, femme. Et Obdulia, que dit-elle?

--Rien. Qu'aurait-elle à dire, la pauvrette? Ce vaurien de Luquitas n'a

pas reparu depuis douze jours. La petite assure qu'il a de l'argent,

qu'il a touché pour une facture d'embaumement, et qu'il le mange avec

une gueuse de la rue du Bonetillo.

--Jésus me protège! Et son père, que fait-il?

--Il le réprimande, il le corrige, quand il lui tombe sous la main.

Ce qu'il y a de plus certain, c'est qu'ils ne parviennent pas à le

redresser. On envoie à la petite les repas de chez ses beaux-parents;

mais la nourriture est en si petite quantité qu'elle arrive à peine aux

dents canines. Elle mourrait de faim si je ne lui portais pas ce que je

peux. Pauvre ange! Mais voyez: je l'ai rencontrée ces jours-ci, et elle

avait l'air contente. Vous savez bien, la petite est comme cela. Quand

elle a les plus grands motifs d'être joyeuse, elle pleure; quand elle

devrait être triste, elle est gaie comme une joueuse de castagnettes.

Seul, Dieu entend quelque chose à cette tête détraquée et connaît le

moyen de la soulager. Pourtant, je l'ai vue contente, oui, madame, et

c'est sans doute parce qu'elle pensait à des choses agréables. Mieux

vaut ainsi.

«Elle est de celles qui croient à tout ce qu'elles se forgent

elles-mêmes dans leur cerveau. De cette façon elles sont heureuses,

quand, au contraire, elles devraient être malheureuses.

--Et pourtant ce devrait être tout le contraire, aide-moi donc à

comprendre.... Et était-elle seule, entièrement seule, la chère petite?

--Non, madame: il y avait là ce chevalier si distingué qui lui tient

quelquefois compagnie; celui qui est de la famille des Delgados, votre

compatriote.

--Oui..., Francisco Ponte. Figure-toi si je dois le connaître. Il est

de mon pays ou d'Algeciras, ce qui est la même chose.

«Il a été un élégant et il se pique encore de l'être.... Mais je

t'avertis qu'il est plus vieux qu'un champ de palmiers.... Bonne

personne, d'ailleurs, et de principes chevaleresques, qui sait

se conduire avec les dames, et d'une façon qu'on ne connaît plus

aujourd'hui, où tous les hommes sont grossiers et mal élevés. Il

est beau-frère d'une cousine de mon mari, parce que sa sœur avait

épousé.... Enfin, je ne me rappelle pas bien la parenté. Je me réjouis

qu'il soit en rapport avec ma fille, car il convient à celle-ci d'être

en relation avec de dignes sujets, de manières décentes et jouissant

d'une bonne situation.

--Pourtant la position de ce don Frasquito me paraît de celles qui sont

bien en l'air, comme les montures de brillants.

--De mon temps, c'était un célibataire, qui jouissait de la vie. Il

avait un bon emploi, dînait dans les grandes maisons et passait ses

nuits au casino.

--Eh bien, alors, il doit être en ce moment plus pauvre qu'un rat, car

il passe ses nuits....

--Où dis-tu?

--Dans les palais enchantés de la seña Bernarda, rue du

Mediodia-Grande.... La maison de la logeuse, vous savez?

--Que me contes-tu là?

--Ce Ponte dort là, lorsqu'il a les trois réaux nécessaires pour

obtenir une place dans le dortoir de première classe.

--Tu es folle, Benina.

--Je l'ai vu, madame; la Bernarda est mon amie. C'est elle qui nous a

prêté les huit douros, vous savez? quand vous avez eu besoin d'envoyer

la cédule avec décharge et payer un pouvoir pour l'envoyer à Ronda.

--Oui, oui, je me rappelle, c'était elle qui venait tous les jours

réclamer sa créance et qui nous faisait bouillir le sang.

--Celle-là même. Mais, malgré cela, c'est une brave femme. Elle ne nous

les aurait pas réclamés en justice, bien qu'elle nous en menaçât. Bien

d'autres sont pires. Vous devez savoir qu'elle est riche et, avec les

six maisons à loger la nuit qu'elle possède, elle n'a pas moins de

quarante mille douros qu'elle a gagnés, oui, madame, et qui sont tous

placés à la Banque, et elle vit de l'intérêt.

--Que de choses incroyables il faut voir! Voilà bien le monde....

Mais, revenant au chevalier de Ponte,--c'est ainsi qu'on le nommait en

Andalousie,--s'il est aussi pauvre que tu dis, cela doit faire pitié de

le voir.... Mais cela vaut mieux ainsi, parce que la réputation de la

petite pourrait souffrir quelque atteinte si, au lieu d'être une telle

ruine, un pauvre mendiant en redingote, c'était un galant possible,

quoique vieux.

--Je crois, dit Benina en riant, car sa nature joviale se montrait

toujours dès que les tracas de la vie lui donnaient le temps de

respirer, je crois qu'il va là... pour se faire embaumer...; il en

a grand besoin. Et qu'il se dépêche avant qu'il soit tout à fait en

putréfaction.»

Doña Paca se mit à rire de ces plaisanteries, puis elle s'informa de

l'autre famille.

«Le petit, je ne l'ai vu ni aujourd'hui ni hier, répondit Benina;

pourtant la Juliana m'a dit qu'il courait derrière les miasmes, parce

que, avec tous ces changements de maladies, il y a beaucoup d'annonces

de médecine. Il pense gagner beaucoup d'argent et faire lui-même

paraître un journal, uniquement pour les affaires des pharmaciens

indiquant par exemple où l'on vend tel ou tel article. Les deux poupons

ressemblent à deux mottes de beurre. Mais ils coûtent bon comme potages

et ragoûts, car on sait quand la nourrice commence à manger et l'on ne

sait jamais quand elle finit. La Juliana m'a dit que nous goûterions

quelque peu de ce que son oncle lui enverra pour la fête du saint et

particulièrement qu'elle nous donnera deux paires de bottines de celles

de rebut dans la cordonnerie où elle est piqueuse.

--Elle est bonne, cette petite, dit avec gravité doña Paca, quoique

bien commune, si commune que nous ne pourrons jamais la fréquenter ni

nous appareiller ensemble. Ses cadeaux m'offensent; si je les reçois

c'est seulement à cause de sa bonne volonté.... Enfin, il est temps que

nous songions à nous coucher. Je crois que ma digestion est à moitié

faite, prépare-moi ma médecine pour dans une demi-heure. Ce soir, je

me sens plus lasse de mes jambes, et la vue plus fatiguée. Dieu saint,

si j'allais devenir aveugle! Je ne sais ce que j'ai, ma vue baisse de

jour en jour, sans que, grâce à Dieu, les yeux me fassent mal. Oui,

mes nuits s'écoulent sans insomnies, grâce à toi, qui me causes, et en

m'éveillant je vois les choses moins claires et mes jambes sont comme

du coton. Je me dis: qu'est-ce que la vue a à faire avec le rhumatisme?

On me dit qu'il faut que je marche, que je me promène, mais comment

puis-je sortir dans cet état, sans vêtements convenables, en craignant

de tomber à chaque pas sur des personnes m'ayant connue dans une

situation meilleure, ou sur ces types communs et malpropres auxquels

nous devons quelque chose?»

Entendant cela, Benina se rappela la chose la plus importante qu'elle

avait oublié de dire ce soir à sa maîtresse, ou que du moins elle avait

gardée pour la fin, craignant de la raconter avant de sortir de la

cuisine et, pendant que l'une et l'autre lavaient et essuyaient les

quelques plats dont elles s'étaient servies, car doña Francisca ne

dédaignant pas de s'associer à ce bas service, elle lui dit du ton le

plus naturel qu'elle put trouver:

«Ah! à propos, je ne me rappelais pas!... quelle pauvre tête j'ai!

Aujourd'hui, j'ai rencontré le seigneur don Carlos Moreno y Trujillo.»

Doña Paca sursauta et peu s'en fallut qu'elle ne laissât tomber

l'assiette qu'elle était en train d'essuyer.

«Don Carlos!... Tu as dit don Carlos? et puis, il t'a interrogée sur

moi?

--Naturellement, et avec un intérêt qui....

--Est-ce vrai? A son heure, ce vieil avare se souvient de moi, lui qui

m'a vue tomber dans la misère, moi, la belle-sœur de sa femme.... Car

Purita était la propre sœur de mon Antoine... et qui n'a pas su me

tendre une main secourable!...

--L'année passée, lorsqu'il devint veuf, un jour comme aujourd'hui, il

avait pourtant envoyé un petit secours à madame.

--Six douros! Quelle honte! s'écria doña Paca, laissant un libre cours

à son indignation, et à la haine et au dépit, accumulés durant tant

d'années d'opprobre et de souffrances dans son âme. La rougeur m'en

monte au front à le dire. Six douros! et quelques nippes de Purita, des

gants sales, des robes déchirées, et un vieux vêtement de cour datant

du mariage de la reine. A quoi pouvaient me servir ces cochonneries?...

Enfin, continue ton récit. Tu l'as rencontré...; où?... à quelle heure?

--Il pouvait être midi. Il sortait de San-Sebastian....

--Oui, je sais qu'il passe toute la matinée à rôder d'église en église,

en priant sur les marches des autels. Mais tu m'avais dit qu'à midi et

demi tu étais à servir le dîner de don Romualdo?»

Benina n'était pas femme à se troubler de cette réflexion. Son esprit

fécond pour le mensonge et sa mémoire très heureuse pour conserver

l'ordre dans les contes avancés par elle antérieurement, et pour s'en

servir à l'appui des nouveaux, la tirèrent aussitôt d'embarras.

«Mais ne vous ai-je pas dit que quand le couvert eut été mis il

manquait une salière et que je dus courir l'acheter à la place del

Angel au coin de la rue Espoz-y-Mina?

--Si tu me l'as dit, je ne m'en souviens point. Pourtant comment

pouvais-tu laisser ta cuisine au moment de servir le dîner?

--Parce que la fille de cuisine que nous avons ne connaît pas les rues,

et ne sait d'ailleurs pas acheter. Elle serait restée un siècle et

nous aurait rapporté effectivement une cuvette au lieu d'une salière;

j'y courus en volant, et pendant ce temps la Patros surveillait mes

casseroles,... elle s'y entend, croyez-moi, elle s'y entend aussi bien

que moi, ou peut-être mieux.... Enfin, je me rencontrais avec cette

vieillerie de don Carlos.

--Mais pour aller de la rue de la Greda à Espoz-y-Mina, tu n'avais pas

à passer par San-Sebastian, femme.

--Je vous ai dit qu'il sortait, lui, de San-Sebastian. Je le vis venir

de là, regardant l'horloge de Canseco. Moi, j'étais dans la boutique.

Le marchand sortit pour le saluer. Don Carlos me vit, nous parlâmes....

--Et que te dit-il? Conte-moi ce qu'il te dit.

--Ah! ce qu'il me dit.... Il me demanda des nouvelles de madame et des

enfants.

--Qu'importait à ce cœur de pierre la mère et les enfants? Un homme

qui a trente-quatre maisons dans Madrid, à ce que l'on dit, autant que

l'âge du Christ et une de plus; un homme qui a gagné de gros sacs en

faisant la contrebande des marchandises, en donnant des pots-de-vin aux

douaniers et en trompant la moitié du monde, venir maintenant faire le

gracieux! _A buenas horas mangas verdes_.... Tu aurais dû lui dire que

je le méprise, que je suis orgueilleuse de ma misère, que ma misère met

une barrière entre lui et moi,... parce que lui ne secourt les pauvres

que par poids et mesures.

«Il croit qu'en répartissant ses aumônes par huitième de sou et se

procurant à bon compte les prières des humbles il pourra tromper Celui

d'en haut et escamoter la gloire éternelle et se coller dans le ciel

par contrebande, se faisant passer pour ce qu'il n'est pas; comme il

faisait lorsqu'il introduisait du fil d'Écosse, déclarant de la percale

à un réal et demi l'aune et cela avec des marques fausses, des factures

fausses, des certificats d'origine faux.... Lui as-tu dit cela? Le lui

as-tu dit?

X

«Je ne le lui ai pas dit, madame, et je n'avais pas à le lui dire,

répliqua Benina, voyant que doña Francisca s'excitait démesurément et

que tout le sang lui montait à la tête.

--Pourtant, tu te rappelleras certainement leurs façons d'agir à lui

et à sa femme avec moi; ils étaient comme Alexandre en bataille. Puis,

lorsque mes désastres commencèrent, ils se mêlèrent de mes comptes pour

y faire leurs affaires. Au lieu de m'aider, ils tirèrent sur la corde

pour m'étrangler plus promptement. Ils me voyaient dévorée par l'usure,

et ils ont été incapables de m'offrir un prêt à de bonnes conditions.

Ils pouvaient me sauver et ils ont préféré me voir périr. Et quand ils

m'ont vue obligée de vendre mes meubles, ils me les ont achetés pour

un morceau de pain, les meubles dorés de la salle de réception, les

beaux rideaux de soie.... Ils étaient à l'affût des occasions et à me

voir perdue, menacée du naufrage, naturellement..., ils se présentaient

comme autant de sauveurs.... Que m'ont-ils donné pour le _Saint-Nicolas

de Tolentino_, de l'école de Séville, qui était le joyau de la maison

de mon mari, un tableau qu'il estimait plus que sa vie? Que m'ont-ils

donné? Vingt-quatre douros, Benina de mon âme, vingt-quatre douros. Ils

me saisirent dans une de ces heures idiotes, et moi, morte d'anxiété

et de découragement, je ne savais point ce que j'avais à faire. Plus

tard, un conservateur du musée m'a dit qu'il ne valait pas moins de dix

mille réaux.... Tu vois quelles gens! Non seulement, ils ont toujours

méconnu la véritable charité mais ils n'ont jamais connu la délicatesse

du cœur. De tout ce que nous recevions de Ronda: fruits, gâteaux,

pain d'épice, nous en envoyions une bonne partie à Pura. Quant à eux,

c'est à peine s'ils nous envoyaient un petit paquet de bonbons à la

Saint-Antoine et s'ils m'envoyaient quelque petit objet de bazar pour

se débarrasser de ma fête. Don Carlos était si parasite qu'il tombait

comme par hasard à la maison à l'heure où nous prenions le café...,

et si tu savais comme il s'en léchait les babines! Car tu sais que le

sien n'était qu'eau claire et lavasse. Et si nous allions au théâtre

ensemble, invités par moi, dans ma loge, il s'arrangeait toujours pour

que ce fût Antoine qui payât les entrées.... Du sans-gêne avec lequel

ils usaient de notre voiture à toute heure, je ne t'en dirai rien. Et

tu dois te rappeler que, le jour même où nous vendions les meubles,

ils se promenaient toute la soirée en faisant des tours infinis de la

Castellane au Retiro.»

Benina ne voulut point l'arrêter par des interruptions ou des

contradictions, parce qu'elle savait que lorsqu'elle enfourchait ce

dada il était mieux de lui laisser tout dire jusqu'au bout. Pourtant

avant qu'elle eût fini, alors qu'elle s'arrêtait un instant suffoquée

et à court d'haleine, Benina s'aventura à lui dire:

«Don Carlos m'a dit d'aller chez lui demain.

--Dans quel but?

--Pour causer avec moi....

--C'est comme si je le voyais. Il voudra m'envoyer une aumône....

Précisément, c'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de Pura..., il

va se liquider par une cochonnerie.

--Qui sait, madame? Il se peut qu'il s'attendrisse....

--Lui, je le vois te mettant dans la main une paire de piécettes ou de

douros, se figurant que pour ce fait les anges vont descendre en jouant

de la viole ou de la harpe pour célébrer sa charité. Repousse son

aumône, mon enfant; maintenant que nous avons notre bon don Romualdo,

nous pouvons nous permettre un peu de dignité, Nina.

--Cela ne convient point. Il pourrait se fâcher et dire, je suppose,

que vous êtes orgueilleuse, ou que sais-je, moi?

--Qu'il le dise! Et à qui veux-tu qu'il aille le dire?

--A don Romualdo lui-même, dont il est grand ami. Il entend sa messe

tous les jours, et ensuite ils s'en vont causer dans la sacristie.

--Fais ce que tu crois. Et pour ce qui doit advenir, dis bien à don

Romualdo, qui est don Carlos, fais-lui voir que ses dévotions de la

dernière heure ne sont pas recevables. Enfin, je sais que tu ne me

tromperas pas, et demain tu me conteras ce qui résultera de la visite

d'où tu ne rapporteras, sois-en sûre, qu'un noir sermon.»

Elles parlèrent encore longtemps. Benina cherchait à laisser tomber la

conversation et à la refroidir, en évitant les répliques ou en leur

donnant un ton conciliateur. Mais la dame et sa servante s'endormirent

tard, et Benina passa une partie de la nuit à la préparation mentale de

ses plans stratégiques pour le jour suivant, qui devait être sans doute

plein de difficultés, si elle n'avait pas la chance que don Carlos lui

mette dans la main une bonne poignée de douros..., ce qui pourrait bien

arriver.

A l'heure fixée par le seigneur de Moreno Trujillo, sans une minute

de plus ni de moins, Benina sonnait à la porte principale de la rue

d'Atocha, et une servante l'introduisait dans le cabinet qui était très

élégant, tous les meubles pareils comme couleur et comme façon. Une

table ministre occupait le milieu, et elle était chargée de beaucoup

de livres et de dossiers. Les livres n'étaient pas pour la lecture,

mais bien pour les comptes, tout bien clair et ordonné. La paroi du

milieu laissait voir le portrait de doña Pura; il était recouvert

d'une gaze noire, dans un cadre qui paraissait d'or pur. D'autres

portraits en photographies, qui devaient être ceux des filles, gendres

et petits-fils de don Carlos, occupaient les autres parois. Contre le

cadre ou accrochées auprès, comme des offrandes ou des ex-voto à un

autel, pendaient une multitude de couronnes de drap avec des roses

peintes, des narcisses ou des violettes avec de longs rubans noirs

avec inscriptions en or. C'étaient les couronnes qui avaient été

apportées pour l'enterrement de sa femme, et que don Carlos avait tenu

à conserver à la maison pour qu'elles ne se gâtassent pas au cimetière.

Sur la cheminée où l'on ne faisait jamais de feu, une pendule avec

sujet qui ne marchait pas et, non loin de là, un almanach américain

portant la date de la veille.

Après une demi-minute d'attente, don Carlos entra en traînant les

pieds, avec un bonnet de velours tiré sur les oreilles, et le manteau

de maison, beaucoup plus vieux que celui qu'il mettait pour sortir.

L'usage continuel de ce manteau au delà du 30 de mai s'explique par

son horreur des poêles et braseros qui, selon lui, sont la cause de

tant de malheurs. Comme il n'était pas enveloppé jusqu'aux yeux,

Benina put observer qu'il avait le col et les poignets propres et une

grosse chaîne de montre, ce qui sans doute répondait à l'étiquette

de l'anniversaire. Avec un mouchoir d'une grandeur incommensurable,

quadrillé, il se frottait et s'essuyait les yeux; il se moucha deux

ou trois fois avec un grand bruit, et, voyant Benina debout, il lui

fît signe de s'asseoir et prit gravement place dans le fauteuil qui

accompagnait la table et avait un dossier élevé et découpé comme une

stalle de chœur. Benina s'assit sur le bord d'une chaise qui, comme

toutes les autres, était en chêne et recouverte de velours vert.

«Donc, je vous ai fait venir pour vous dire....»

La tête de don Carlos était affectée d'un tremblement chronique

nerveux, mouvement latéral, comme celui qui sert à exprimer la

négation. Ce tic s'accentuait ou devenait imperceptible selon le degré

d'excitation de l'individu.

«... Pour vous dire...»

Autre pause déterminée par un flux d'humeurs. Don Carlos essuya ses

yeux bordés de rouge, se frotta sa courte barbe, qui n'avait d'autre

raison d'être que de lui éviter la peine de se raser. Depuis la mort

de sa femme, le bon monsieur, qui se rasait seulement pour elle et par

elle, voulut joindre à ses grandes démonstrations d'affliction le deuil

de son visage, en le laissant se couvrir comme d'un crêpe par des poils

blancs, noirs ou jaunes.

«Je voulais vous dire que ce qui arrive à la Francisca de se trouver

dans une position aussi précaire provient de ce qu'elle n'a jamais

voulu tenir de comptes. Sans bonne ordonnance, il n'y a fortune qui ne

se change en misère. Avec de l'ordre, les pauvres se font riches. Sans

ordre, les riches....

--Se font pauvres, oui, monsieur,--dit avec humilité Benina qui, bien

qu'elle connût la maxime de longue date, voulut la recevoir comme si ce

fût une découverte récente de don Carlos.

--Francisca a toujours été une mauvaise tête. Nous le lui répétions

souvent, ma femme et moi: «Francisca, tu te perds, tu vas droit à la

misère», et elle..., tranquille comme si de rien n'était. Nous n'avons

jamais pu obtenir qu'elle réglât ses dépenses sur ses entrées. Lui

faire écrire un chiffre, on la tuerait plutôt. Et celui qui ne fait pas

de chiffres est perdu. Je suis sûr qu'elle n'a jamais su ce qu'elle

devait ni de quelle façon elle le payerait.

--Vérité, monsieur, grande vérité, cela, dit Benina soupirant et toute

à la préoccupation de ce que don Carlos lui pourrait bien donner après

ce sermon.

--En effet, comptez...; si, dans ma vieillesse, je suis dans une bonne

condition pour moi et mes enfants, s'il ne me manque pas de quoi

payer une messe pour l'âme de ma chère femme, c'est que j'ai toujours

mené avec méthode et régularité les affaires de ma maison. Encore

aujourd'hui, retiré du commerce, je tiens à jour ma comptabilité pour

mes dépenses particulières, et je ne me couche pas sans avoir passé

tous les renseignements à l'agenda, dans les livres auxiliaires et

enfin au grand-livre. Voyez, regardez pour vous convaincre....»

Il ajouta avec son tremblement nerveux qui avait l'air d'un signe de

dénégation:

«Je voudrais bien que Francisca pût mettre à profit cette leçon. Il

n'est pas trop tard...; intéressez-vous-y.»

Et il prit un livre, puis un autre, et il les montra à Benina, qui

s'approcha pour contempler cette merveille de chiffres.

«Regardez bien, voici justement la dépense de la maison sans que je

passe rien, pas même les cinq centimes d'une boîte d'allumettes, les

sous du facteur, tout, tout. Dans cette autre petite colonne, les

aumônes que je fais et ce que j'emploie en suffrages pour l'autre

monde. Ensuite, je passe tout au grand-livre, dans lequel on peut voir

jour par jour ce que je dépense et faire la balance.... Méditez; si

Francisca avait fait sa balance, elle n'en serait pas où elle en est.

--C'est certain, très certain, monsieur. Et je ne cesse de le dire à

madame: faites donc votre balance, marquez tout, point par point, ce

qui entre comme ce qui sort. Mais elle, comme ce n'est plus une enfant,

il lui est difficile de prendre de bonnes habitudes. Mais c'est un

ange, monsieur, et il n'est nul besoin de savoir si elle compte ou ne

compte pas pour la secourir.

--Il n'est jamais trop tard pour entrer dans le cerceau, comme on dit.

Et je puis vous assurer que, si j'avais trouvé chez Francisca une

intention quelconque ou un désir de tenir ses comptes en règle, je lui

aurais prêté..., non pas prêté, mais je lui aurais facilité le moyen

de les niveler; mais c'est une tête déséquilibrée; convenez avec moi

qu'elle est déséquilibrée.

--Oui, monsieur, j'en conviens.

--Et il m'est apparu que le meilleur cadeau que je puisse lui faire...

et c'est pour cela que je vous ai fait venir, est celui-ci, la

malheureuse.»

En parlant ainsi, don Carlos prit un livre long et étroit et le mit

devant lui pour que Benina pût bien le voir. C'était un agenda.

«Voyez vous-même, dit le bon monsieur en faisant miroiter le livre, en

le feuilletant. Il y a là tous les jours de la semaine. Regardez bien,

d'un côté la colonne du doit, de l'autre celle de l'avoir. Voyez comme

dans les dépenses on marque les articles: le charbon, l'huile, le bois,

etc. Et alors, quelle peine y a-t-il à placer d'un côté ce que l'on

dépense et de l'autre ce que l'on reçoit?

--Mais si madame ne reçoit rien?

--Chansons! s'écria Trujillo en frappant sur le livre. Elle a bien

quelque chose, car vous dépensez bien quelque chose, et, si peu que ce

soit, il faut que vous ayez une entrée, petite ou grande. Et ce que

vous retirez des aumônes, pourquoi ne le noteriez-vous pas? Voyons

donc, pourquoi ne le noteriez-vous pas?»

Benina le considéra avec un sentiment de colère mêlé de compassion.

Mais je dois dire que la colère l'emportait sur la pitié et qu'il y eut

un moment où peu s'en fallut qu'elle ne prît le livre pour le lancer

à la tête du seigneur don Carlos. Pourtant elle contint sa fureur et,

pour que le vieux maniaque de la comptabilité ne s'en aperçût pas, elle

dit avec un sourire forcé:

«De sorte que vous, monsieur, vous tenez compte des sous que vous

donnez aux pauvres à la porte de San-Sebastian.

--Jour par jour, répliqua le vieux avec orgueil, en branlant davantage

son chef tremblotant, et je puis vous dire, si vous désirez le savoir,

ce que j'ai donné dans le trimestre, dans le semestre ou dans l'année.

--Non, non, ne vous dérangez pas, monsieur, reprit vivement Benina qui

sentait de nouveau la démangeaison de lui taper sur la tête avec son

livre. Je prendrai le livre, il fera grand plaisir à madame et à moi

aussi. Mais nous n'avons ni plume ni crayon.

--Bonté divine! Dans quelle maison, si pauvre qu'elle soit, manque-t-il

ce qu'il faut pour écrire? Si l'on a à donner une signature, prendre un

compte, écrire un chiffre, noter quelque chose de la maison pour s'en

souvenir.... Prenez ce crayon, il est taillé et si sa pointe se casse,

vous la referez avec le couteau de la cuisine.»

Et avec tout cela don Carlos ne parlait pas de donner un secours

effectif, bornant sa charité à l'offrande du livre, qui devait être

le fondement de l'ordre administratif dans la maison désordonnée de

doña Francisca Juarez. En le voyant remuer les lèvres pour continuer

à parler et porter la main à la clef du tiroir qui était à sa gauche,

Benina éprouva une grande joie.

«Il n'y a pas, il ne peut y avoir de prospérité sans administration,

affirma don Carlos ouvrant le tiroir et y jetant un coup d'œil. Je

désirerais que Francisca administre, et quand elle administrera....

--Et quand elle administrera.... Quoi? dit Benina à part elle. Que

vas-tu nous donner, vieux fou, plus fou que tous ceux qui sont enfermés

à Leganès? Puisse tout l'argent que tu conserves se convertir en pus

dans ton corps pour que tu en crèves, comme un vieil abcès d'avarice!

--Prenez ce livre et ce crayon, emportez-le avec grand soin et faites

attention de ne pas le perdre en route. Bien; vous en prenez charge?

Vous me répondez qu'on écrira tout?

--Oui, monsieur..., il n'échappera rien.

--Bien, et maintenant pour que Francisca se souvienne de Pura et prie

pour elle.... Vous me promettez que vous prierez pour elle et pour moi?

--Oui, monsieur, nous prierons à haute voix jusqu'à la cloche.

--Eh bien, j'ai là douze douros que je conserve pour les donner aux

pauvres honteux qui n'osent mendier.... Pauvres gens, c'est bien ceux

qui sont les plus dignes de commisération!»

En entendant prononcer ce chiffre de douze douros, Benina ouvrit

des yeux comme des portes cochères. Par le Christ! ce qu'on peut se

procurer avec douze douros! Et elle entrevoyait le soulagement de

plusieurs jours, parer à tant de nécessités, boucher tant de trous,

vivre, respirer, se reposer de la mendicité humiliante et du supplice

de la requête universelle, et de tant de démarches fatigantes. La

pauvre femme vit le ciel entr'ouvert, et par l'ouverture les douze

douros, moyen charmant de sa félicité durant quelques jours.

«Douze douros! répéta don Carlos, passant les monnaies d'une main

dans l'autre; mais je ne vous les donnerai pas en une fois, ce serait

fomenter le gaspillage; je vous les destine....»

Du coup, les ailes du cœur de Benina se cassèrent.

«Si je vous les donnais, demain, à pareille heure, il n'en resterait

pas un centime. Je vous assigne deux douros par mois, et vous pouvez

venir les prendre le 24 de chaque mois, lorsque six mois seront

écoulés et après septembre, je verrai si je dois augmenter ou non

l'attribution. Cela dépendra, entendez bien, de ce que je verrai si

vous administrez ou n'administrez pas, s'il y a de l'ordre ou s'il n'y

en a pas, si le chaos continue. Méfiez-vous bien du chaos.

--Bien, monsieur, manifesta Benina avec humilité, pensant qu'il valait

mieux se résigner et prendre ce qu'on lui donnait, sans entrer en

discussion avec ce malpropre et ravagé petit Cassandre. Je vous réponds

qu'on tiendra les comptes avec administration et qu'il n'échappera pas

un bout de fil.... Je passerai tous les 24 du mois? Cela sera un grand

secours pour la maison. Le Seigneur vous l'augmente, et qu'il tienne

votre femme défunte dans un saint repos... et à jamais. _Amen._»

Don Carlos marqua la somme déboursée, en jouissant beaucoup de cette

opération, congédia Benina d'un geste et changeant de cape, mettant son

chapeau neuf, vêtements qui ne quittaient l'armoire que les jours de

fêtes, se disposa à sortir et à procéder d'une volonté assurée et d'un

pied ferme aux dévotions de ce jour, qui commençaient à Montserrat pour

finir à la cérémonie de San-Justo.

Miséricorde · 第 23 / 55 题