L'infortunée dame ne s'était point encore consolée du coup de tête
de sa fille et elle passait des heures à se lamenter de son sort,
lorsqu'Antoine fut pris par la conscription. La pauvre femme ne savait
véritablement s'il y avait lieu de se désoler ou de se réjouir. C'était
une triste chose de le voir soldat avec le fusil sur l'épaule, mais
enfin il était jeune et la vie des camps pouvait lui convenir. Elle
pensait aussi que la discipline militaire viendrait à point pour
corriger ses mauvaises habitudes. Par bonheur ou par malheur pour le
jeune garçon, il tira un numéro très élevé et tomba dans la réserve.
Quelque temps après et à la suite d'une fugue de quatre jours, il se
présenta à sa mère et lui dit qu'il allait se marier, et que, si elle
ne lui donnait pas son consentement, il s'en passerait.
«Mon fils, oui, oui, dit la mère en fondant en larmes. Va avec Dieu,
Benina et moi solitaires, nous vivrons peut-être avec un peu de
tranquillité. Puisque tu as rencontré une âme qui correspond à la
tienne et que tu as trouvé qui t'aime et qui tu aimes, prends-la, je ne
puis t'en dire plus.»
A la demande de renseignements sur le nom, la famille et la situation
de la fiancée, le persifleur répliqua qu'il la supposait très riche et
si bonne qu'on ne saurait demander mieux. On apprit promptement qu'il
s'agissait de la fille d'une couturière, qui cousait habilement, mais
n'avait point d'autre fortune que son dé.
«Bien, mon enfant, bien, lui dit un soir doña Paca. Voilà mes enfants
joliment casés. Au moins Obdulia, vivant au milieu des cercueils,
elle aura de quoi se caser si elle meurt.... Mais toi, de quoi vas-tu
vivre? Du dé et des coups d'aiguille de ce prodige? Il est vrai que,
travailleur et économe comme tu l'es, tu augmenteras ses gains par
ton bon ordre. Mon Dieu, quelle malédiction m'a frappée, moi et les
miens! Que je meure bientôt afin de ne pas assister aux malheurs qui
arriveront!»
La vérité veut que nous constations que, depuis ses fiançailles avec la
fille de la couturière, Antoine semblait corrigé de sa manie de larcins
et qu'il semblait y avoir complètement renoncé.
Son caractère subit un changement radical; se montrant affectueux avec
sa mère et avec Benina, il semblait résigné à n'avoir pas plus d'argent
que le peu qu'elles lui donnaient, et jusque dans son langage, on
reconnaissait l'influence de personnes plus honorables et plus décentes
que précédemment. Cela fit que doña Paca donna son consentement sans
connaître la fiancée et sans même manifester le désir de faire sa
connaissance. Benina parlant de ces choses avec sa maîtresse aventura
l'idée que peut-être, par le chemin détourné de ce mariage, la chance
rentrerait à la maison, car la chance, on le sait, ne vient jamais
par où logiquement on l'attend, mais bien par des chemins souvent
incroyablement détournés.
Doña Paca ne se donnait pas pour convaincue, car, se sentant minée
par une mélancolie corrosive, elle ne voyait dans sa triste existence
aucun horizon qui ne fût couleur de cendre ou plein de tempêtes. Les
deux femmes, quoique se trouvant par le placement des enfants dans de
meilleures conditions de vie et de paix, ne s'accommodaient pas de
leur solitude et regrettaient la famille disparue; chose à la vérité
fort compréhensible, parce que c'est une loi naturelle que les parents
conservent leur affection aux enfants, même lorsque ceux-ci les
martyrisent, les maltraitent et les déshonorent.
Peu après la célébration des deux noces, doña Paca s'était transportée
de la rue de l'Amandier à l'Impériale, poursuivant toujours des
changements sans parvenir à résoudre le problème de vivre sans
ressources. Celles-ci s'étaient réduites à zéro, car le reste
disponible de la pension servait à peine à fermer la bouche aux petits
créanciers. Presque tous les jours du mois se passaient en angoissantes
études pour réunir quelque monnaie, chose extrêmement difficile, car
il n'y avait plus dans la maison aucun objet de valeur. Le crédit dans
les boutiques ou les baraques de la petite place était séché. Des
enfants, il n'y avait rien à attendre, les pauvres malheureux ayant
déjà bien de la peine à assurer leur propre subsistance. La situation
était donc désespérée, le naufrage irrémédiable, les corps flottant
à l'aventure, sans qu'on ne rencontrât plus ni planche, ni madrier
pour s'arrimer. En ces jours, Benina fit de prodigieuses combinaisons
pour vaincre les difficultés, et arriver à nourrir sa maîtresse, en se
procurant d'infinitésimales quantités de numéraire. Comme elle avait
des connaissances sur les petites places, pour avoir été dans des
temps meilleurs une excellente cliente, il ne lui était pas difficile
d'acquérir des comestibles à des prix infimes et gratuitement des os
pour le pot-au-feu, des trognons de choux ou des restes de poulets
avariés ou autres menus déchets de cochonaille. Dans les commerces
pour pauvres qui occupent toute la rue de la Ruda, elle avait de
bonnes amitiés et relations, et avec peu d'argent et quelquefois sans
même une obole, en prenant à crédit, elle achetait des petits œufs,
cassés ou très vieux, des poignées de pois chiches ou de lentilles, de
la cassonade, de vieux fonds de magasin et différents autres restes,
qu'elle présentait à sa maîtresse, comme articles d'ordre moyen.
Par une ironie de son destin, doña Paca, affligée de diverses
infirmités, avait conservé un excellent appétit et le goût des
mangers fins, goût et appétit qui en arrivaient à être une véritable
infirmité des plus rebelles, car dans ces pharmacies qu'on appelle
boutiques de comestibles on ne sert point sans argent. Grâce à des
efforts surhumains, employant l'activité corporelle, une attention
intense, une intelligence pénétrante, Benina arrivait à la faire manger
le mieux possible, même bien, et avec des délicatesses raffinées. Un
profond sentiment de charité la dirigeait, et dans sa vive affection
pour sa maîtresse, elle cherchait à compenser à sa manière les grands
malheurs et les terribles amertumes de sa vie. Quant à elle, elle se
contentait de ronger un os ou de ramasser quelques miettes, pourvu que
sa maîtresse pût être bien nourrie. Mais aucun sentiment de charité
ou d'amour ne pouvait lui faire renoncer à sa manie instinctive de
vol; toujours elle cachait à sa maîtresse une partie de l'argent,
laborieusement réuni, et le gardait pour former un nouveau fonds, un
capital nouveau.
L'année même du mariage, les enfants, qui étaient entrés dans la vie
matrimoniale avec un bien-être relatif, commencèrent à ressentir les
coups du sort, comme s'ils avaient hérité de la malédiction qui pesait
sur leur pauvre mère. Obdulia, qui ne pouvait s'habituer à vivre au
milieu des cercueils, fut prise par l'hypocondrie; elle fit une fausse
couche; ses nerfs se déchaînèrent; la pauvreté et les négligences
de son mari, qui ne s'occupait plus d'elle, aggravèrent ses maux
constitutifs. Mesquinement secourue par ses beaux-parents, elle vivait
sous les toits dans la maison de la rue de la Cabeza, mal abritée, plus
mal nourrie, indifférente à son mari, se consumant dans une oisiveté
mortelle, qui fomentait les dérèglements de son imagination.
Par contre, Antonito était devenu un homme sérieux depuis qu'il était
marié et cela grâce à la vertu du bon jugement et à l'application
au travail de sa femme, qui était un vrai trésor. Pourtant tous ces
mérites qui avaient produit le miracle de la rédemption morale
d'Antoine Zapata ne suffisaient point à les défendre de la pauvreté.
Le ménage vivait dans un petit logement de la rue San-Carlos, qui
avait l'air d'une bonbonnière et où à peine entré on reconnaissait la
présence d'une main active et soigneuse. Et par surcroît de bonheur,
celui qui, à une autre époque, faisait partie de la classe des mauvais
sujets, avait pris l'habitude et le goût du travail productif, et, ne
trouvant rien de mieux à faire, il s'était mis courtier d'annonces.
Toute la sainte journée, il allait affairé de boutique en boutique,
de journal en journal, et, bien qu'il eût à payer sur ses gains une
grande usure de chaussures, il lui restait toujours quelque chose pour
aider la marmite et soulager Juliana de son énorme tâche de machine
Singer. Et la femme ne se perdait pas en petites choses; sa fécondité
n'était point inférieure à ses aptitudes domestiques, car, de sa
première couche, elle eut deux jumeaux. Il fallut par force prendre une
petite bonne, et une bouche de plus à la maison nécessita de doubler
les mouvements de la Singer et les courses d'Antonito par les rues de
Madrid.
Avant l'arrivée des jumeaux, l'ancien mauvais garnement avait
l'habitude de surprendre sa mère par les splendeurs et les rayons
de son amour filial, qui furent les seules joies savourées pendant
de longs temps par la pauvre femme; il lui apportait une piécette,
deux piécettes, quelquefois un demi-douro, et doña Paca en était plus
heureuse que si elle avait reçu de ses parents de Ronda une métairie.
Mais, lorsque les poupons avides de vie et de lait se rendirent maîtres
de la maison et eurent besoin de bons aliments pour croître et se
développer, l'heureux père se trouva dans l'impossibilité de faire de
petits cadeaux à la grand'mère avec l'excédent de ses gains, parce
qu'il n'y en eut plus assez pour en faire profiter l'aïeule.
Il lui aurait été plutôt utile de recevoir de l'argent que possible
d'en donner.
Bien au contraire de ce ménage, celui des funéraires, Luquitas et
Obdulia, allait fort mal, parce que le mari se laissait distraire de
ses obligations domestiques et de son travail; il fréquentait sans
cesse le café et même d'autres lieux moins honnêtes, ce pourquoi on dut
lui retirer le recouvrement des factures de la maison des funérailles.
Obdulia ne tenait aucun ordre dans la conduite de la maison; elle se
trouva promptement accablée de dettes: chaque lundi, chaque mardi,
elle envoyait la concierge à sa mère avec de petits billets pour lui
réclamer le secours de quelques sous que sa mère ne pouvait lui donner.
Tout cela était occasion de nouvelles anxiétés et préoccupations pour
Benina qui, dans son amour sans fin pour sa maîtresse, ne pouvait
la voir affamée ou dans le besoin, sans chercher immédiatement à la
secourir selon ses moyens. Non seulement elle avait à pourvoir à
l'entretien de la maison, mais il fallait encore qu'elle fît en sorte
que le nécessaire ne vînt point à manquer chez Obdulia. Quelle vie,
quelles horribles fatigues, quel pugilat avec le destin, dans les
profondeurs sombres de la misère qui fait honte et doit se cacher
pour conserver une ombre de crédit et conserver un certain décorum!
La situation arriva à un point d'anxiété tel que l'héroïque vieille,
fatiguée de passer son temps à considérer le ciel et la terre afin de
voir s'il ne tomberait pas inopinément un secours de quelque part,
ayant tout crédit fermé chez les marchands, toutes les voies étant
bouchées, ne vit plus d'autre moyen pour continuer la lutte que de
boire sa honte et de se mettre à demander l'aumône dans les rues. Elle
commença un matin, espérant que ce serait la seule fois, mais elle dut
recommencer tous les jours, la triste nécessité lui imposant l'office
de mendiante, se trouvant dans l'impossibilité de sauver autrement les
siens. Elle y arriva à pas comptés et elle dut reconnaître qu'elle
serait obligée de continuer la voie douloureuse jusqu'à la mort,
suivant la loi économique et sociale, puisque c'est ainsi que l'on
dit. Elle n'eut plus qu'une idée, ce fut d'empêcher que sa maîtresse en
sût rien; elle commença par lui conter qu'il lui était échu une place
d'aide de cuisine dans la maison d'un curé de l'Alcarria, aussi bon que
riche.
Avec sa prestesse imaginative, elle baptisa ce personnage de pure
invention, en lui donnant, pour mieux tromper sa maîtresse, le nom de
don Romualdo. Doña Paca crut tout ce que Benina voulut bien lui dire,
et elle récitait journellement quelques _Pater Noster_ pour que Dieu
augmentât la piété et les rentes du bon prêtre, afin que Benina eût
quelque chose à rapporter à la maison. Elle désirait le connaître,
et, la nuit, tandis qu'elles trompaient leur tristesse par des
conversations et des histoires, elle lui demandait mille détails sur
lui, sur ses nièces, sur ses sœurs, comment était arrangée la maison
et les dépenses qu'on y faisait; à cela, Benina répondait avec maints
détails et circonstances qui auraient bien pu être vrais tant ils
étaient vraisemblables.