FREDERIC WATTS[5]

(1817-1904)

[5] Cette étude fort incomplète du grand homme que fut Watts,

je la donne dans des proportions restreintes telle qu’elle

parut dans _l’Art et les Artistes_, m’excusant d’avoir traité

si rapidement un si beau sujet.

Prévenons, dès l’abord, le lecteur français, qu’on n’entre pas de

plain-pied dans l’œuvre de cet homme colossal. Si vous n’aimez pas les

grandes figures plafonnantes qui font lever la tête pour regarder,

là-haut, très au-dessus de nous, négligez Watts. Sa gloire, purement

nationale, n’a guère encore dépassé la côte argentée de son pays.

Il n’en a, d’ailleurs, que plus de saveur et d’originalité. Vous ne

trouverez rien de lui chez les marchands de tableaux: il a tout réservé

pour l’Angleterre. Ayant eu le bonheur de réaliser presque tous ses

projets, il a ramassé dans Londres et donné à la Nation la moitié de

son prodigieux Œuvre. Allez voir la National Portrait Gallery; allez

à la Tate Gallery (Luxembourg anglais); admirez ses fresques dans le

Hall de Lincoln Inn’s Fields au Temple. Mais, si vous négligez de

regarder notre cher Baudry, à l’Opéra, si vous réservez toutes vos

sympathies pour quelques pommes rouges sur une serviette bleue ou pour

les déformations puériles et prétentieuses, il est inutile de prendre

contact avec de graves chefs-d’œuvre, qui ne sauront vous convaincre.

Watts est un de ces Anglais italianisants qui de Florence et de Venise

rapportent un trésor à quoi ils restent toujours fidèles et retournent

souvent puiser. Impossible, penseront nos amis, d’être plus démodé et

plus «vieux jeu». Pourtant, je ne vois guère que Rodin, à propos de

qui l’on puisse, comme à propos de Watts, citer les plus illustres

maîtres de jadis, quand on parle de leurs ouvrages et les y comparer.

Ils ont tous les deux le plus noble idéal et disposent des plus sûrs

moyens d’expression. Ils sont riches en pensée, classiques, quoique

foulant le même sol que nous. Watts et Rodin: un Anglais et un Français

d’aujourd’hui, de demain et de toujours.

Esprit d’une rare élévation, lettré, poète, Watts, pendant près

d’un siècle, fut lié avec les personnes les plus distinguées du

monde entier, entretint un commerce intellectuel avec les génies de

l’antiquité grecque et de l’Italie. Il fut peintre, comme on l’était au

seizième siècle, comme rien n’empêcherait qu’on le fût encore.

Son exposition posthume, à l’Académie de Londres, formait, quoique

incomplète, un musée où l’on ne tardait pas à être saisi d’un respect

religieux. Est-il donc possible que nous ayons vécu à côté de ce

superbe vieillard qui, récemment encore, travaillait comme Titien

et Tintoret, si près de nous? Non pas enfermé dans une impénétrable

retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours en contact

avec la vie, portraiturant les jeunes beautés à la mode, comme

les écrivains et les savants, avec une activité et une curiosité

inlassables. Loin d’être un de ces lourds producteurs, intelligents,

mais médiocres ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, par

un caprice de la nature, un excellent cerveau à la fois et un vrai

peintre. Le fait est assez rare pour mériter d’être souligné. Pour

indiquer à ceux qui l’ignorent, ce qu’il fut, je dirais: supposez un

Elie Delaunay, qui serait génial, fécond, sain, riche et généreux,

avec certaines des qualités et la «pâte» qu’on aime dans le Fantin des

«Brodeuses». Il eut les qualités qui nous réjouissent chez ces «petits

maîtres», plus la fantaisie ailée, l’invention, le style, une science

consommée.

On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec Ricard (mais

seulement comme portraitiste). Enfin, dans telle étoffe de vêtement,

dans tels accessoires ce sont des raffinements inattendus, des

délicatesses aussi rares que chez Whistler ou Stevens. Je voudrais

pouvoir décrire «Lady Margaret Beaumont, avec sa fille» (1859), dont la

robe d’un gris lilas est faite de la matière d’un iris blanc et trente

portraits de femmes, dont un seul suffirait à établir une réputation.

Mais des pages seraient nécessaires pour choisir équitablement parmi

tant de toiles belles ou curieuses.

«Fata Morgana», «Paolo et Francesca», «Le Jugement», «Prométhée»,

«La Mort couronnant l’Innocence», des centaines de compositions

philosophiques ou didactiques, voisinent--sans rien de conventionnel

ni d’académique--avec des portraits, parfois héroïques (Tennyson) ou

très familiers, documents sans pareils sur la société anglaise au

dix-neuvième siècle. Enviable vie d’homme qui s’écoule harmonieusement,

à construire une œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec

des matériaux que nous avons tous à notre portée--sans recettes

mystérieuses.

La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui, doivent être

tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des symboles (ce que furent tous

les arts à leur origine: n’en va-t-il pas, d’ailleurs, ainsi, de ce

qui est au-dessus des conditions purement physiques?). Watts avait la

prétention d’_enseigner_. C’était un moraliste et un idéologue.

Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l’antique, celui

du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté le sentiment moderne,

excepté dans deux cas: _La Foi_ et _Dedication to all churches_.--_La

Foi_, attristée par la persécution, lave ses pieds ensanglantés,

reconnaissant le pouvoir de l’Amour dans le parfum des belles fleurs,

la paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n’est

décidément pas le meilleur argument, et elle le rejette.

La mort a beaucoup préoccupé Watts. Il a essayé de la dépeindre

comme une amie bienfaisante et secourable. Le soldat, le prince, le

mendiant, lui rendent hommage; la maladie repose sa tête sur ses genoux

hospitaliers; l’enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé, dans

la _Cour de la Mort_, dort contre le sein de la macabre majesté; le

silence et le mystère gardent le seuil du palais.

Dans _l’Amour et la Vie_, une mince jeune femme, exquise de lignes, est

l’emblème de la fragilité humaine, sa faiblesse et sa force, à la fois;

l’humanité monte la rude pente, de l’animalité à la spiritualité.

La fameuse _Espérance_ (tableau entièrement bleu), accroupie sur le

globe terrestre, pince la dernière corde de sa harpe, pour en tirer la

musique la plus intense qu’il se puisse.

Mais nous n’essayerons pas, ici, de donner plus qu’une faible idée d’un

cycle philosophique qui se développe, d’un bout à l’autre, avec une

rigueur absolue. La place nous manquant, nous effleurons seulement,

ne pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les innombrables

portraits-bustes, les paysages symboliques (_le Retour de la Colombe_,

etc., etc.) et les toiles d’intimité: telle cette femme assise sur un

canapé--qu’on dirait être un Fantin supérieur.--C’est surtout dans la

seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte de technique

dense, empâtée, savoureuse, qu’avait précédée l’usage des glacis.

Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec les difficultés

que tant de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses dispositions

exceptionnelles furent aidées par un père et un grand’père

clairvoyants. Élève des écoles de l’Académie, dès dix-huit ans, puis

du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection

technique, il ne dépassa jamais l’étonnant _Héron blessé_. Cette toile

peut être mise à côté de n’importe quel chef-d’œuvre hollandais.

Après un premier concours pour la décoration du Parlement, en 1843,

il alla passer quatre années à Florence chez lord Holland, ministre

britannique près de la cour du grand-duc de Toscane. De retour à

Londres, il concourut encore pour un panneau à la Chambre des Lords

et fut victorieux. C’était _Saint George et le Dragon_. A partir de

1848, ce fut une succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de

portraits, dont chacun a une haute signification. Point d’essais, point

de tâtonnements, mais une maîtrise qui, quoique s’appuyant sur les

écoles d’autrefois, n’en a pas moins un parfum tout frais.

Watts ne fut pas un des membres du «preraphaelite brotherhood». Il

marcha, à côté des voies tracées, vers un but qu’il était seul à

viser. Il vit tout ce que les arts produisaient autour de lui, sentit

avec ses contemporains et avec ses cadets, mais sa pensée plana sur

des cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui plut d’être un

réaliste, il le fut autant que Courbet: témoin son magnifique attelage

de brasseur, aux chevaux plantureux, fumant dans l’atmosphère ambrée de

la rue, sous la conduite d’un gars rougeaud, aux vêtements de cuir.

* * * * *

Je n’oublierai jamais les deux heures que je goûtai, il y a cinq

ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison de Holland Park n’était

qu’ateliers et galeries. Dès l’entrée, on se sentait apaisé, dans la

sérénité de l’art pur. C’étaient des salons, pleins de précieux objets,

où deux dames, passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées

à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût

archaïque anglais, glissait une lumière dorée de fin de belle journée;

on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le

cavalier héroïque (_l’Energie physique_), dressé au milieu des allées

au sable rouge; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd’hui

dans la cour de Burlington House (Academy). Enfin une sorte de moine

entra, coiffé d’une calotte écarlate d’enfant de chœur: c’était notre

hôte, dont je reconnus le visage si fin; très blanc, mais droit et tel

que maintes images me l’avaient montré. Quelle conversation s’engagea

aussitôt! Avec les plus jolies façons, des gestes modérés, une voix

tremblante et toute frêle, il parlait, évoquant un passé illustre, me

racontant des anecdotes sur des Français de naguère, sur la société

du duc d’Orléans; puis, apprenant que j’étais peintre, il porta des

jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné sur eux que sur

les quatrocentistes. Le maître me montra ses ouvrages de prédilection,

les portraits dont il était entouré et une certaine toile, déjà

ancienne, dont il repeignait le fond. Il semblait qu’il se crût

immortel.

L’œuvre de Watts m’était expliquée. Cet être heureux et fêté, depuis

1817, n’avait vu que les beaux aspects de la vie. Il avait évolué dans

les milieux les plus policés, fréquenté les plus hautes intelligences

de tous les siècles et pénétré les mythes de toutes les religions. Une

telle existence vaut la peine d’être vécue.

Essais et portraits · 第 22 / 63 题