III

Une soirée passée avec Whistler au Café Royal ou dans le monde laissait

une impression gênante. Ce diable d’homme bruyant en public, hâbleur,

vaniteux enfantinement, voulait donner le change sur lui-même.

Sans doute, il savait son art incompris, profitait au moins de ses

avantages de causeur paradoxal et accentuait ses bizarreries pour

retenir l’attention du public. L’effet qu’il s’irrita parfois de ne pas

produire dans la société parisienne, était toujours sûr, à Londres.

A chaque nouvelle occasion, son succès comme conférencier, plaideur

ou essayiste, remplissait les journaux, étendait sa popularité, le

«lionisait».

La mode fut donnée par lui à ses confrères, de répondre aux articles

des critiques par des lettres ouvertes et même d’intenter un procès

à qui les avait sévèrement traités. Whistler, d’un tour d’d’esprit

incisif, plein d’ironie et habile à s’exprimer par la parole ou

par la plume, poursuivait sans répit ses ennemis, c’est-à-dire les

journalistes, les amateurs, la société. Il écrivait beaucoup, d’une

écriture fine, charmante, ornementale, qui, du moindre billet, aux

savantes réserves de blanc sur un papier choisi, faisait un objet

d’art. L’aspect extérieur qu’il s’était donné, autant que le décor de

sa maison, ses opuscules imprimés, ses lettres, tout portait un cachet

individuel et faisait partie de son esthétique. Son extrême raffinement

se manifestait de toutes façons, et l’on était peiné qu’il prît à tâche

de se dissimuler sous des dehors--avouons-le--un peu charlatanesques,

devant la foule grossière et naïve qu’il était décidé à intriguer comme

un homme, puisque, comme peintre, il ne pouvait la conquérir.

Il s’entourait volontiers de jeunes gens. A Walter Sickert, qui

l’interrogeait sur les grands hommes de son temps, les Carlyle,

les Disraeli, s’étonnant des modestes inconnus qui encombraient

maintenant l’atelier: «Je préfère les jeunes fous aux vieux imbéciles»,

répondit-il. En vérité, il n’avait aucune curiosité en dehors de son

art et de la culture de sa personnalité. Il ne lisait pas, riait de

toute peinture moderne, sauf de la sienne. Dès qu’il avait accompli

sa tâche journalière, il ne pouvait demeurer seul, et ayant gardé

tard le besoin de sortir, de s’afficher dans les lieux fréquentés, il

lui plaisait qu’un cortège tapageur de disciples l’accompagnât par la

ville. Le soir, en habit, mais sans cravate, soigneusement coiffé et sa

mèche blanche en point d’interrogation sur le front, il se répandait

dans Londres, dînait excellemment et faisait des mots cruels, colportés

ensuite par ses fidèles complaisants. Jeune de caractère, vraiment gai,

il voulait le rester d’habitudes.

Comment un homme qui avait une si noble conception de sa mission

artistique et qui fût mort de faim plutôt que de transiger et de se

mentir à soi-même, ne s’acquittait-il autrement de son rôle de chef

d’école? Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonnés

étaient une manne attendue avec émotion, pourquoi les traitait-il en

camarades tout au plus bons à répandre ses boutades? Whistler eût pu

maintenir une sorte d’équilibre de la pensée à une époque de confusion

où les débutants doivent tout apprendre par eux-mêmes, faute de maîtres

pour enseigner ce que chacun savait jadis à vingt ans.

Ses théories étaient pleines de cohésion et il avait formulé des règles

sur lesquelles il était intransigeant pour lui-même. Je me rappelle

certaine page extraite d’un de ses essais et dont il distribuait des

exemplaires à ses amis. C’étaient de brefs commandements d’un homme de

goût, sur «les conditions et les proportions de l’œuvre d’art», très

littéraires et d’un dandysme à la d’Aurevilly. Mais le Maître cédait le

pas à l’histrion.

A le voir parader en dehors de l’atelier, on l’eût pris pour un émule

d’Oscar Wilde, qu’il méprisait pourtant et dont il ne cessait de faire

remarquer la vulgarité, l’inintelligence esthétique et l’insincérité.

Les manifestations dans le ton du whistlérisme d’alors, il en était

très fier et s’en amusait comme d’une bravade de grand peintre

incompris, égaré parmi de demi-professionnels. Avec les ratés et les

mondains tapageurs de sa bande, aussi bien, il se grisait, redressait

sa taille, restait plaisant et familier. Mais si, rentrant tard de

leurs balades nocturnes, ceux-ci passaient chez le maître, ils le

retrouvaient penché dès l’aurore sur la plaque de cuivre ou campé

devant sa toile. Le «lion» d’hier soir était devenu un vieillard à

grosses lunettes, courbé sur son ouvrage, fervent devant la nature.

Et c’est alors qu’il laissait percer ses secrets de bel exécutant

nourri dans les musées, passionné pour la pureté de la matière.

Tintoret, Vélasquez, Canaletto, ses préférés, il les avait approfondis,

assimilés. Il voulait que, petit ou grand, son ouvrage fût, à toutes

ses phases, digne de lui, beau dès la première séance, parfait dans

tous ses états. La subtilité nerveuse du dessin, les valeurs observées

avec tant de soin, sans qu’il donnât jamais un coup de pinceau en

l’absence du modèle, enfin l’absolue probité de ses intentions: quel

exemple pour nous! Ce «barbouilleur» et cet original bruyant était un

des derniers à se préoccuper des conditions matérielles, sans quoi le

tableau à l’huile se plombe vite et n’a pas de durée. Il avait retrouvé

la transparence des maîtres--avec une technique nouvelle. Il voulait se

classer à leur suite.

Essais et portraits · 第 17 / 63 题