Une soirée passée avec Whistler au Café Royal ou dans le monde laissait
une impression gênante. Ce diable d’homme bruyant en public, hâbleur,
vaniteux enfantinement, voulait donner le change sur lui-même.
Sans doute, il savait son art incompris, profitait au moins de ses
avantages de causeur paradoxal et accentuait ses bizarreries pour
retenir l’attention du public. L’effet qu’il s’irrita parfois de ne pas
produire dans la société parisienne, était toujours sûr, à Londres.
A chaque nouvelle occasion, son succès comme conférencier, plaideur
ou essayiste, remplissait les journaux, étendait sa popularité, le
«lionisait».
La mode fut donnée par lui à ses confrères, de répondre aux articles
des critiques par des lettres ouvertes et même d’intenter un procès
à qui les avait sévèrement traités. Whistler, d’un tour d’d’esprit
incisif, plein d’ironie et habile à s’exprimer par la parole ou
par la plume, poursuivait sans répit ses ennemis, c’est-à-dire les
journalistes, les amateurs, la société. Il écrivait beaucoup, d’une
écriture fine, charmante, ornementale, qui, du moindre billet, aux
savantes réserves de blanc sur un papier choisi, faisait un objet
d’art. L’aspect extérieur qu’il s’était donné, autant que le décor de
sa maison, ses opuscules imprimés, ses lettres, tout portait un cachet
individuel et faisait partie de son esthétique. Son extrême raffinement
se manifestait de toutes façons, et l’on était peiné qu’il prît à tâche
de se dissimuler sous des dehors--avouons-le--un peu charlatanesques,
devant la foule grossière et naïve qu’il était décidé à intriguer comme
un homme, puisque, comme peintre, il ne pouvait la conquérir.
Il s’entourait volontiers de jeunes gens. A Walter Sickert, qui
l’interrogeait sur les grands hommes de son temps, les Carlyle,
les Disraeli, s’étonnant des modestes inconnus qui encombraient
maintenant l’atelier: «Je préfère les jeunes fous aux vieux imbéciles»,
répondit-il. En vérité, il n’avait aucune curiosité en dehors de son
art et de la culture de sa personnalité. Il ne lisait pas, riait de
toute peinture moderne, sauf de la sienne. Dès qu’il avait accompli
sa tâche journalière, il ne pouvait demeurer seul, et ayant gardé
tard le besoin de sortir, de s’afficher dans les lieux fréquentés, il
lui plaisait qu’un cortège tapageur de disciples l’accompagnât par la
ville. Le soir, en habit, mais sans cravate, soigneusement coiffé et sa
mèche blanche en point d’interrogation sur le front, il se répandait
dans Londres, dînait excellemment et faisait des mots cruels, colportés
ensuite par ses fidèles complaisants. Jeune de caractère, vraiment gai,
il voulait le rester d’habitudes.
Comment un homme qui avait une si noble conception de sa mission
artistique et qui fût mort de faim plutôt que de transiger et de se
mentir à soi-même, ne s’acquittait-il autrement de son rôle de chef
d’école? Ses disciples, pour qui ses principes si vrais et si raisonnés
étaient une manne attendue avec émotion, pourquoi les traitait-il en
camarades tout au plus bons à répandre ses boutades? Whistler eût pu
maintenir une sorte d’équilibre de la pensée à une époque de confusion
où les débutants doivent tout apprendre par eux-mêmes, faute de maîtres
pour enseigner ce que chacun savait jadis à vingt ans.
Ses théories étaient pleines de cohésion et il avait formulé des règles
sur lesquelles il était intransigeant pour lui-même. Je me rappelle
certaine page extraite d’un de ses essais et dont il distribuait des
exemplaires à ses amis. C’étaient de brefs commandements d’un homme de
goût, sur «les conditions et les proportions de l’œuvre d’art», très
littéraires et d’un dandysme à la d’Aurevilly. Mais le Maître cédait le
pas à l’histrion.
A le voir parader en dehors de l’atelier, on l’eût pris pour un émule
d’Oscar Wilde, qu’il méprisait pourtant et dont il ne cessait de faire
remarquer la vulgarité, l’inintelligence esthétique et l’insincérité.
Les manifestations dans le ton du whistlérisme d’alors, il en était
très fier et s’en amusait comme d’une bravade de grand peintre
incompris, égaré parmi de demi-professionnels. Avec les ratés et les
mondains tapageurs de sa bande, aussi bien, il se grisait, redressait
sa taille, restait plaisant et familier. Mais si, rentrant tard de
leurs balades nocturnes, ceux-ci passaient chez le maître, ils le
retrouvaient penché dès l’aurore sur la plaque de cuivre ou campé
devant sa toile. Le «lion» d’hier soir était devenu un vieillard à
grosses lunettes, courbé sur son ouvrage, fervent devant la nature.
Et c’est alors qu’il laissait percer ses secrets de bel exécutant
nourri dans les musées, passionné pour la pureté de la matière.
Tintoret, Vélasquez, Canaletto, ses préférés, il les avait approfondis,
assimilés. Il voulait que, petit ou grand, son ouvrage fût, à toutes
ses phases, digne de lui, beau dès la première séance, parfait dans
tous ses états. La subtilité nerveuse du dessin, les valeurs observées
avec tant de soin, sans qu’il donnât jamais un coup de pinceau en
l’absence du modèle, enfin l’absolue probité de ses intentions: quel
exemple pour nous! Ce «barbouilleur» et cet original bruyant était un
des derniers à se préoccuper des conditions matérielles, sans quoi le
tableau à l’huile se plombe vite et n’a pas de durée. Il avait retrouvé
la transparence des maîtres--avec une technique nouvelle. Il voulait se
classer à leur suite.