Trois ans ont, fui depuis les événements que nous venons de raconter.
De terribles épreuves sont venues visiter le foyer des Lormier.
Le chef est disparu, emporté par une syncope du coeur, au moment où il
faisait la conversation avec des amis.
Cette mort foudroyante a affecté Mme Lormier au point d'inspirer des
craintes sérieuses pour sa vie. Elle a gardé longtemps le lit.
L'incorrigible Victor, de son côté, tenait les siens dans l'angoisse par
ses nombreuses incartades. Il n'avait pas terminé sa cléricature.
Un échec, à l'examen décisif, le forçait à continuer son stage.
Pendant plusieurs mois, le clerc notaire s'était bien conduit; mais,
s'obstinant à vivre éloigné des sacrements, il avait repris peu à peu
ses anciennes habitudes. Cependant, il fut assez diplomate, nous voulons
dire assez hypocrite, pour conserver les apparences du gentilhomme.
Bref, il avait trompe tout If inonde, excepté Jean-Charles et le curé
Faguy qui le surveillaient, afin de réparer ses folies et d'éviter le
scandale.
Victor tenait énormément à conquérir le titre de notaire, et il se
préparait, avec ardeur cette fois, à subir l'examen qui devait avoir
lieu dans quatre mois.
Jean-Charles venait d'avoir vingt ans, et, à cet âge encore si tendre,
il était déjà le seul soutien de sa mère, de ses soeurs et de son frère.
*
* *
Il y avait à cette époque, dans la paroisse de Sainte-R..., une famille
du nom de LaRue qui se composait du père, de la mère et d'une jeune
fille de dix-neuf ans.
Ce M. LaRue. qui avait fait fortune, à Montréal, dans la quincaillerie,
était venu vivre de ses rentes à Sainte-R..., sa paroisse natale.
C'était un homme dépourvu d'instruction, mais orgueilleux à l'excès,
comme le sont ordinairement les parvenus.
Il avait ajouté à son nom la particule _de_, et lorsque quelqu'un
l'appelait M. LaRue, tout court, il s'empressait de le reprendre en
disant: «mon véritable nom est M. _de_ LaRue, ainsi que je puis le
prouver par l'arbre généalogique de ma famille que j'ai obtenu du maire
de Marseille, d'où mes ancêtres étaient originaires...» Mais il ne
montra jamais son fameux arbre généalogique... et ses co-paroissiens, un
peu pour flatter sa vanité et beaucoup pour rire de lui, décidèrent,
à l'unanimité, de l'appeler M. de LaRue, gros comme le bras! Ce brave
rentier aspirait aux charges honorifiques, et, à force d'intrigues et
d'argent, il était parvenu aux postes de préfet de son comté et de
président de la commission scolaire de sa paroisse.
Mais il est nécessaire d'avoir de l'instruction pour remplir
convenablement les devoirs de ces deux charges, et, M. de LaRue savait
à peine lire et écrire. Le rentier se trouvait quelquefois dans
l'embarras. Alors, il avait recours à la science de Jean-Charles.
C'est celui-ci qui rédigeait les lettres officielles, les annonces, les
adresses, et les _improvisations_ de M. de LaRue, car ce personnage
aimait, à prendre la parole dans les occasions solennelles...
Jean-Charles, en un mot, était son inspirateur, son souffleur et son
scribe: il faisait cuire les marrons et le rentier les mangeait! Au
reste, M. de LaRue était le plus intègre des citoyens, et le plus dévoué
des préfets.
Pénétrons dans le cabinet de ce personnage la veille au soir des
vacances de 1817.
Jean Charles s'est éclipsé dans un coin et joue le rôle de souffleur.
Il s'agit d'un discoure que le président doit prononcer le lendemain
dans les deux écoles de la paroisse.
L'orateur se promène majestueusement, fait des efforts de mémoire, se
donne de l'importance. Mais, tout à coup, au beau milieu d'une période,
il se perd, attend le mot, se retourne et... au lieu du mot qui reste
dans la gorge de Jean-Charles, il entend une joyeuse voix qui lui jette
ce cri: «Bonjour, cher papa!»
--Bonjour, ma petite Corinne! dit le bourgeois, en rendant à la jeune
fille baisers et caresses; ta sauté est bonne, j'espère?
--Oui, cher papa, excellente!
--Tu dois être bien fatiguée, et de l'étude et du voyage, ma petite
Corinne?
--Non, cher papa, pas trop! Le voyage a été charmant; je suis revenue de
Montréal avec mes deux aimables compagnes, Antoinette et Marie-Louise
Lormier.
--Ah! avec les soeurs de M. Lormier que ta vois ici, et que tu connais
sans doute?
La jeune fille resta un peu confuse en présence de Jean-Charles qu'elle
n'avait pas remarqué.
--Oui, dit-elle, j'ai eu l'honneur de connaître M. Lormier autrefois.
Jean-Charles s'était levé, et, ayant salué la jeune fille, il lui dit:
--Je suis heureux, mademoiselle, de renouveler votre connaissance. Je me
rappelle fort bien avoir fréquenté la même école que vous il y a douze
ans, et je n'ai pas oublié non plus que vous étiez toujours la première
de la classe!
--C'est par un heureux hasard, reprit Melle de LaRue, que j'occupais ce
rang.
--Mais, répliqua Jean-Charles en souriant, je vois que ce hasard vous a
suivi à Montréal, puisque vous avez obtenu cette année la médaille d'or
qui brille à votre cou et les jolis prix que vous venez de déposer sur
la table! Je vous prie d'accepter mes respectueuses félicitations.
--Merci, monsieur! Ces prix m'ont été accordés sans doute en
reconnaissance des bienfaits dont les religieuses sont redevables à mes
bons parents.
Cette persistance que la jeune fille mettait à faire oublier ses
mérites, charma vivement Jean-Charles. Cependant, voulant laisser la
famille de LaRue à cette joie du retour, il manifesta le désir de se
retirer.
Mais le vaniteux président, qui pensait à son boniment, ne voulait pas
sacrifier la gloire aux joies de la famille: sa renommée avant tout, et
son discours avant sa fille!
--Pardon, M. Lormier, dit-il, ne partez pas maintenant. Je veux terminer
ce soir mon... notre affaire... vous savez?
La jeune fille comprit que sa présence gênait son père et Jean-Charles.
Elle s'excusa de les avoir si brusquement dérangés, et sortit en saluant
notre héros avec une grâce parfaite.
Le jeune homme reprit son rôle de souffleur au milieu des plus grandes
distractions.
*
* *
Quelle gracieuse et aimable jeune fille! pensait Jean-Charles, en
regagnant, tout rêveur, son humble logis...
Corinne, nous l'avons dit, avait dix-neuf ans. Elle était, en effet,
gracieuse et aimable, et, de plus, très jolie.
Il y avait beaucoup de modestie dans son langage et de distinction dans
ses manières. Elle était aussi humble que son père était orgueilleux.
Douée d'heureux talents et d'un noble caractère, elle avait conquis tous
les honneurs du couvent et mérité l'affection de ses maîtresses et de
ses compagnes.
En se séparant d'elle, la supérieure du couvent lui avait dit: «Vous
êtes libre maintenant de choisir entre la vie du monde et la vie
religieuse. Mais que vous restiez dans le monde ou que vous reveniez
vivre parmi nous, vous serez toujours utile et heureuse, parce que vous
possédez l'esprit de piété et l'amour du devoir... Allez, ma chère
enfant! et que Dieu vous ait sous sa sainte garde...»
Le dimanche suivant, Jean-Charles alla, avec ses deux soeurs, passer la
soirée chez M. de LaRue.
Ils furent accueillis tous les trois avec la même affabilité.
Mme de LaRue était une femme sans instruction, mais sans prétention, et
qui ne paraissait pas être offensée quand on oubliait la particule _de_
en prononçant son nom.
Pour fuir la chaleur accablante, Mme de LaRue invita ses hôtes à passer
une partie de la soirée sur le balcon.
Notre héros fut d'abord un peu intimidé en se trouvant assis en face de
cette jeune fille, qui lui apparaissait couronnée de la triple auréole
de la science, de la grâce et de la beauté!
Mais cette timidité, qui n'était pas d'ailleurs sans charme, ne
l'empêcha pas, comme à l'entrevue qu'il avait eue, quelques jours avant,
avec Corinne, de paraître très aimable. Il sut intéresser tout le monde
par sa conversation agréable et instructive.
A neuf heures, ils rentrèrent au salon, et Jean-Charles invita Melle de
LaRue à faire de la musique.
Corinne ne chantait pas du tout, mais, en revanche, elle jouait du piano
d'une façon ravissante. Elle exécuta d'abord, seule, un morceau de
maître, puis joua un duo avec Marie-Louise Lormier, duo que toutes deux
avaient pratiqué au couvent.
Corinne, qui avait déjà entendu Jean-Charles, à l'église, et admiré sa
belle vois de baryton, le pria de chanter.
Jean-Charles ne se fit pas répéter l'invitation et il rendit, avec
beaucoup d'âme, un chant patriotique que le célèbre juge Bédard venait
de composer.
Bref, notre héros créa une bonne impression sur l'esprit de la jeune
fille et gagna aussi l'estime de Mme de LaRue.
*
* *
La rencontre de cette jeune fille fut un rayon de soleil dans la vie
depuis longtemps si triste de Jean-Charles.
Aussi une métamorphose complète s'opéra en lui.
Les relations entre les deux jeunes gens avaient pris un caractère
intime qui n'échappait pas à la curiosité si vigilante de nos braves
paysans. Ils avaient remarqué les visites régulières que Jean-Charles
faisait à la famille de LaRue; et, le dimanche, après chaque office,
ils voyaient Jean-Charles et Corinne revenir ensemble de l'église. Il
y avait de quoi mettre les langues en mouvement; mais si on parlait
beaucoup de Corinne et de Jean-Charles, ce n'était que pour en dire du
bien.
La race des commères n'avait probablement pas encore fait son apparition
sous le ciel du Canada...
Mais continuons.
Jean-Charles était ce que les gens appellent familièrement un parti
avantageux.
La maison qu'il habitait et la terre qu'il cultivait appartenaient, il
est vrai, à sa mère, mais il en était virtuellement le maître, et
Mme Lormier ne cessait de le répéter chaque fois que l'occasion s'en
présentait. D'ailleurs, il avait su faire fructifier les deux mille
dollars qu'il avait, reçus du curé Fagny et du vieux François, comme un
témoignage de reconnaissance ou d'admiration. De plus, ayant la légitime
ambition de réussir dans la carrière que ses parents lui avaient
ouverte, il travaillait sans relâche pour atteindre son but.
Il étudiait l'agriculture et savait tirer tous les avantages possibles
des expériences faites par des agronomes intelligents.
Depuis quelques semaines, Jean-Charles était encore plus ardent à
l'ouvrage.
Du matin au soir, sons la pluie comme sous les rayons brûlants du
soleil, il travaillait sans s'accorder aucun repos et sans ressentir la
moindre fatigue; car la belle figure de Corinne souriait toujours à
son imagination, et lui faisait paraître les heures bien rapides et le
travail ben doux!
Il l'aimait, cette jeune fille, et il savait qu'il en était aimé.
Il l'aimait, non pas parce qu'elle était jolie car il savait que la
beauté extérieure ne dure que l'espace de quelques années, mais il
l'aimait, parce qu'elle était bonne, tendre et pieuse.
Certes! il n'était paa insensible à l'éclat de ses grands yeux d'azur,
ni aux charmes de son esprit, mais ce qu'il admirait le plus chez elle,
c'était la candeur qui rayonnait aur son front et qui était le sublime
reflet de la pureté de son âme.
*
* *
Les vacances étaient terminées, et les soeurs de Jean-Charles se
préparaient à partir pour le couvent, où elles devaient passer encore
deux ans. Le jour du départ, elles allèrent faire leurs adieux à leur
bonne amie, Comme de LaRue, qui remit à l'une d'elles une lettre à
l'adresse de la supérieure du couvent. Cette lettre était ainsi conçue:
Chère madame la supérieure,
Je profite du départ des demoiselles Lormier, et de leur obligeance,
pour vous faire parvenir encore de mes nouvelles. Vous me demandiez,
dans votre honorée du 25 ultime, de vous dire comment j'avais passé
les vacances, et si je me proposais d'entrer, cet automne, à votre
noviciat.
Eh bien! je vous dirai que j'ai passé les plus heureuses vacances de
ma vie, et que je n'ai nullement l'intention d'entrer au noviciat,
malgré le respect et l'admiration que je porte à cette vénérable
institution.
La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis persuadée
que la vie de famille l'est bien davantage.
Du reste, j'ai prié longtemps la Sainte-Vierge avant de prendre
une décision, et je crois sincèrement que celle que je viens vous
annoncer aujourd'hui m'a été inspirée par cette divine mère à qui je
suis déjà redevable de tant de faveurs!
Je m'efforcerai de mettre toujours en pratique les bons
enseignements que j'ai reçus de vous et de vos dignes auxiliaires.
Je me recommande à vos prières, et vous prie de croire que le pieux
souvenir de mes années du couvent restera à jamais gravé dans ma
mémoire!
Veuillez agréer,
chère madame la supérieure,
l'hommage des sentiments les plus respectueux de votre affectionnée
et dévouée servante..