Montréal, 1er octobre 1814.
Cher père François,
Je dépose le fouet pour prendre encore une fois la plume. Mais je
sais que je réussis mieux avec mon arme qu'avec celle des écrivains.
Que voulez-vous! chacun son métier, et les...
Ce n'est pas pour me vanter que je dis ça, mais je crois du fond du
coeur que la conversion du muscadin est due à la raclée que je lui
ai donnée, il y a deux mois! car, depuis ce temps-là, il n'a pas
mis le pied au _Saumon d'or_, et j'ai appris qu'il passe toutes ses
soirées le nez dans les livres... Voici comment j'ai appris la
chose.
J'étais tanné de faire le guet à la fenêtre de mon office (je veux
dire à la fenêtre de mon écurie), et, pour me dégourdir, j'ai été,
cinq ou six soirs de suite, faire les cent pas comme disent les
gens instruits, en face de la demeure du muscadin, pour épier ses
simagrées. Mais chaque soir je revenais bredouille, n'ayant
seulement pas aperçu le museau du clerc notaire! Le dernier
soir, vers neuf heures, je vis quelqu'un sortir de la maison;
j'écarquillai les yeux et allongeai les oreilles, et voici ce que je
vis et entendis.
C'est la maîtresse de la maison qui parlait.
--Eh bien, notaire, êtes-vous toujours satisfait de votre clerc?
--Certainement, madame! Depuis deux mois, surtout, il semble
s'appliquer à faire à la perfection tous les ouvrages du bureau.
Je serai heureux de me l'associer aussitôt qu'il sera admis à la
pratique du notariat.
--Je m'en réjouis pour lui-même et pour sa famille, dit la maîtresse
de la maison. Je puis vous assurer qu'il parle avec respect de vous
et avec enthousiasme de votre belle profession. Il ne sort plus le
soir et il étudie constamment. Je suis convaincue que ce jeune homme
fera son chemin.
--C'est aussi mon opinion. Bonsoir, madame!
--Bonsoir, notaire!
Je crois quasiment, père François, que le veuf Archambault se pousse
pour la veuve de Courcy! Mais c'est entre-nous, ça! Je peux bien me
tromper aussi. D'ailleurs, ce n'est pas de mon affaire!
Après avoir entendu ce bout de conversation entre les deux amou...
pardon, entre les deux veufs, je dis à mon tour: bonsoir, la coin
pallie! et j'allai me coucher...
J'ai compris que mon rôle était fini... ni... ni! je remercie mon
fouet, pardon! je vous remercie, pardon encore! je remercie la
Providence (oui, c'est, ça!) je remercie la Providence, dis-je,
d'avoir fait, germer dans ma caboche l'idée de me costumer en
fantôme et de m'armer d'un fouet pour faire danser le muscadin! Je
ne sais pas si c'est mon apparence de fantôme ou les coups de fouet
qui l'ont effrayé, mais dans tous les cas, je suis certain que c'est
l'un on l'autre, et peut-être les deux!
A dire la vérité, ça me faisait de la peine de le fouetter comme je
l'ai fait--moi qui ne voudrais pas faire de mal à une mouche!--mais
j'avais souvent entendu dire qu'aux grands maux il fallait employer
les grands remèdes; et, comme je ne tiens pas dans mon écurie une
boutique de remèdes, j'ai pris celui que j'avais sous la main,
c'est-à-dire mon plus grand fouet, et j'ai tapé, babiche! oui, j'ai
tapé!
Mais remarquez bien que je n'ai frappé le muscadin que sur les
jambes, car si je l'avais frappé sur le cou, je lui aurais tranché
la tête comme à un pissenlit... et si je lui avais cinglé le corps,
je l'aurais coupé en plusieurs bouts comme une anguille...
Avant de me mettre à la besogne, je m'étais dit: Ce gaillard-là
a péché par les pieds et par les jambes surtout en courant la
prétantaine, eh bien, tonnerre! c'est par les jambes qu'il faut le
punir! Et, encore une fois, j'ai tapé au meilleur de ma connaissance
et de ma conscience...
N'allez pas vous imaginer que je me servirai encore de ce fouet-là
pour mes chevaux. Non, non! c'est un fouet _historiche_ (je ne sais
pas au juste comment les gens instruits écrivent ce mot) mais ce
que je veux dire, c'est que ce fouet a une histoire, et je ne le
donnerais pas pour tout l'or du monde... Il m'appartient ce
fouet-là, savez-vous? Non, peut-être? Eh bien, voici comment j'en
suis devenu le maître, l'ai été voir M. Normandeau, l'autre jour, et
je lui ai dit: Je viens vous demander une faveur, M. Normandeau.
--Tiens! tu vas sans doute me parler de Jacqueline?
--Non, monsieur, pas de Jacqueline, à cette heure, mais de votre
grand fouet à manche rouge.
--Quoi! déjà? s'est écrié M. Normandeau; pauvre Jacqueline, je la
plains...
--Mais, monsieur, ce n'est pas pour fouetter ma petite Jacqueline
que je veux avoir ce fouet, c'est pour le garder comme un souvenir
de... de vous.
--Oh! je comprends, comme un cadeau de noce?
--Non, monsieur, pas à présent, puisque les noces n'auront lieu qu'à
Pâques... malheureusement!
--C'est bon, mon drôle, garde-le! a dit M. Normandeau en riant.
Il rit toujours. M. Normandeau, quand je lui parle; quelle belle
humeur il a, cet homme-là!
Puis, je le garde, ce fouet, avec autant de soin qu'un avare garde
un trésor. Sa vue me fait du bien au coeur...
Je l'ai accroché dans une armoire-vitrée qui ferme avec une clef.
Souvent je me place devant cette armoire, et, en fumant la pipe, je
regarde longtemps le fouet qui me dit toutes sortes de choses. Je
n'aurais jamais cru qu'un fouet pouvait tant jaser...
Il me disait que celui qui l'a fabriqué serait bien surpris
d'apprendre que le bon Dieu m'a inspiré l'idée de m'en servir (pas
du fabricant, du fouet) pour chasser le démon que le muscadin avait
dans les jambes, et ailleurs itou, j'imagine... car cet animal-là,
quand on le laisse faire, il se fourre partout!...
Le fouet me disait que le muscadin en avait une telle peur, qu'il
n'osait plus sortir, le soir, pour aller voir les filles! (c'est pas
dommage!)
Le fouet me représentait le muscadin, assis devant des gros livres,
et étudiant tout ce qu'il faut savoir (généralement quelconque) pour
être n'en notaire...
Le fouet me montrait le muscadin, dans deux ans, tout à fait
corrigé, et se promenant sans crainte, le soir comme le jour, avec
une jolie Jacqueline devenue sa femme. (Oh! la! la!)
Eh! que d'autres choses intéressantes me disait encore mon grand
fouet à manche rouge! ce fouet que je ne donnerais pas pour une
terre _déchiffrée_, pardon! défrichée...
Pourtant, père François, c'est mon rêve à moi de posséder un jour,
dans un coin de notre belle province, une terre défrichée! mais je
crains bien d'être obligé de la défricher moi-même.
N'importe! babiche! J'aime la vie du colon, pourvu que j'aie une
_colonne_ avec moi! car n'avoir que des épinettes pour compagnes,
bonsoir! c'est trop embêtant! J'aimerais encore mieux rester au
derrière... pardon... excusez! par derrière mes chevaux... et sur le
devant de ma voiture!
Pour revenir à mon rôle, père François, j'aime à vous déclarer que
c'est en tremblant que je l'ai accepté, parce que (ceci est entre
nous) je ne me croyais pas assez futé pour le remplir comme il faut.
Mais maintenant qu'il est fini, je suis content de l'avoir accepté,
puisque j'ai été un instrument dont le bon Dieu a bien voulu se
servir pour punir le muscadin et, peut-être, le ramener dans le bon
chemin...
Je vous remercie de m'avoir confié ce rôle, car je crois que le peu
de bien qu'il m'a donné l'occasion de faire me portera toujours
bonheur...
Je suis pour la vie votre dévoué ami.