Jean-Charles fut très attristé de cette décision; mais il se résigna à
son sort, et prit, dès ce jour, la résolution de se livrer avec courage
à la culture de la terre.
Il choisissait toujours le labeur le plus pénible, afin de ménager son
vieux père, dont la santé était chancelante. Puis, le soir, pendant que
les jeunes gens de son age s'adonnaient aux plaisirs, lui, penché sur
ses livres, cherchait dans l'étude le développement de l'intelligence et
le perfectionnement de la raison.
*
* *
C'était par une belle journée du mois d'août.
Jean-Charles et son père travaillaient aux foins, Marie-Louise et
Antoinette (les deux soeurs de notre héros) étaient allées prier a
l'église, et Mme Lormier, restée seule à la maison, filait en fredonnant
un joyeux refrain.
Elle pensait au cher absent, qui, suivant les paroles de Mme de Courcy,
ferait avant longtemps honneur à la profession du notariat...
Elle avait rêvé que Victor serait, un jour, un _mesieu_, et elle
entrevoyait déjà, avec orgueil, la réalisation de ce doux rêve... Donc,
elle était heureuse, la mère Lormier, et elle chantait!
Oui, elle chantait à la brise qui lui versait, en passant, les suaves
senteurs du bon foin vert; elle chantait aux oiseaux qui la saluaient
de leurs mélodieux trémolos! elle chantait à l'astre du jour qui
remplissait la maison de ses rayons dorés: enfin, elle chantait à tout,
et, à tous le bonheur dont, son âme débordait...
Mais, son chant, fut interrompu par la voix d'une fillette qui lui dit:
«Le maître de poste m'a remis cette lettre pour vous, madame Lormier.»
--Merci, ma belle, fit, l'heureuse femme: viens t'asseoir.
Elle brisa le cachet de la lettre, et en lut tout d'un trait, le
contenu, que nous mettons sous les yeux du lecteur:
Montréal, 20 août, 1814.
A Madame Louis-Victor Lormier, Sainte-R...
Madame,
Pardonnez-moi si je me permets de vous écrire. Je viens, par la
présente, vous prier de me faire parvenir le plus tôt possible la
somme de $ 150.00 que votre fils, M. Victor, me doit, pour des
dîners, bas, etc., qu'il a donnés ici à ses amis. Si je m'adresse à
vous, c'est parce que je n'ai pas revu votre fils depuis plus d'un
mois, et qu'il n'a pas même daigné répondre à deux lettres que je
lui ai écrites!
Avouez que c'est choquant...
J'avais le droit de m'attendre à plus de gentillesse de sa part, car
à dater du jour de son arrivée à Montréal jusqu'au mois dernier, il
a passé presque toutes ses soirées ici, et il a été traité avec les
plus grands égards par moi, par ma fille et par le personnel de mon
hôtel.
J'espère que vous prendrez toutes ces choses en considération, et
que vous me ferez parvenir la somme qui m'est due.
Veuillez agréer, madame, mes excuses et me croire votre dévouée
servante,
LOUISE-ANGELE DODRIDGE, Propriétaire du «Saumon d'or», 128 rue B...,
Montréal.
Mme Lormier devint pale comme une morte.
Une douleur infinie lui traversa le coeur: sa tête s'inclina sur sa
poitrine, et des larmes silencieuses et brûlantes roulèrent sur le
plancher.
Elle était effrayante à voir dans cette douleur muette! Aussi, la
fillette qui lui avait remis le pli fatal, fut saisie d'épouvante,
et elle courut donner l'alarme à M. Lormier qui travaillait avec
Jean-Charles à trois arpents de la maison.
Quand ceux-ci arrivèrent, Mme Lormier, était toujours assise, la tête
inclinée, et le visage baigné de larmes.
--Voyons, femme! qu'as-tu donc? lui demanda le père Lormier, en lui
relevant doucement la tète.
Mme Lormier fit un haut-le-corps, comme une personne qui s'éveille en
sursaut, et dit: «Où est-elle, cette femme?... où est sa lettre?...»
--Quelle femme, et quelle lettre? interrogea le père Lormier. Mais, en
disant cela, il aperçut une feuille de papier dans un pli du tablier de
sa femme. Il la parcourut rapidement, puis la jeta sur le plancher en
s'écriant: «Mon Dieu, est-il possible!...»
Jean-Charles, à son tour, lut la lettre et ne put retenir ce cri
d'indignation et de colère: «Le misérable! encore lui...» Mais il se
calma aussitôt, et glissa le papier dans sa poche.
--Allons, femme! reprit le père Lormier: du courage, et remettons tout
entre les mains de Dieu...
--Oui, ma mère, ajouta Jean-Charles, soyez courageuse, et je vous
certifie, qu'avec l'aide de Dieu, tout va s'arranger pour le mieux.
D'abord, il ne faut pas ajouter entièrement foi aux paroles de cette
femme; et qui nous assure que cette lettre n'a pas été forgée par un
ennemi de Victor? Je sais que Victor s'est oublié parfois, mais je sais
aussi que, depuis quelques semaines, il ne sort plus le soir et consacre
tous ses loisirs à l'étude. Un ami m'a fourni ces renseignements qui, au
reste, sont confirmés par la femme Dodridge. Elle nous dit, en effet,
qu'elle n'a pas vu Victor depuis plus d'un mois.
Ainsi, la situation est loin d'être désespérée. D'ailleurs Marie-Louise
et Antoinette doivent entrer au couvent dans quelques jours, n'est-ce
pas? et bien! je les accompagnerai à Montréal, et je saurai bien
faire la lumière sur toute cette affaire. Je paierai cette femme, si
réellement Victor lui doit.
Il ne faut pas perdre de vue non plus que Victor se trouve au milieu
d'étrangers et qu'il a dû rudement s'ennuyer parfois. Mais quand
Marie-Louise et Antoinette seront près de lui, il ira les voir souvent,
et les entrevues qu'il aura avec elles le rappelleront à ses devoirs et
le ramèneront dans le droit sentier.
Allons, bonne mère! séchez vos larmes. Tachons de faire en sorte que
Marie-Louise et Antoinette ne s'aperçoivent de rien. Tenez, appuyez-vous
sur mon bras, et venez vous reposer un peu... Bon, comme cela, mère
chérie!
--Tendre et généreux enfant! dit la pauvre mère, tes paroles m'ont
sauvée... oui, je serai forte; viens!
Elle s'endormit en priant, et retrouva, dans la prière et le sommeil, ce
calme et cette sérénité d'âme que la religion seule peut donner dans les
jours malheureux...
*
* *
Le premier septembre, Jean-Charles arriva avec ses deux soeurs à
Montréal. Il les mena d'abord chez Mme de Courcy. qui leur fit la
réception la plus cordiale.
Victor parut, fort content de voir son frère et ses soeurs, et il les
accueillit avec la plus grande tendresse.
Ils prirent une partie de la journée pour visiter la métropole, et, à
cinq heures, Marie-Louise et Antoinette entrèrent au couvent.
En se séparant d'elles, Victor leur promit d'aller les voir souvent.
Lorsque les deux frères furent seuls, Jean-Charles montra à Victor la
lettre de la femme Dodridge.
Victor refusa d'abord de reconnaître qu'il devait à cette femme. C'est
du chantage, dit-il. voilà tout!
A la bonne heure! reprit Jean-Charles; viens avec moi chez cette
malheureuse, et nous allons la confondre et la faire châtier sévèrement!
Mais ainsi poussé au pied du mur, Victor s'excusa de ne pas accompagner
son frère, en disant qu'il avait juré de ne plus remettre les pieds dans
cette maison... puis, finalement, il avoua qu'il devait à cette femme la
somme qu'elle réclamait...
--Je suis content de la résolution que tu as prise de ne plus retourner
chez cette malheureuse. J'irai seul.
--Pourquoi donc veux-tu absolument te rendre chez la Dodridge?
--Mais pour régler ton compte, parbleu! Tu dois savoir que lorsqu'on a
contracté des dettes, il faut les payer ou aller en prison!
--Ha! fit naïvement Victor: j'avais oublié cela,...
Jean-Charles se rendit au _Saumon d'or_.
--Est ce que je pourrais voir madame Dodridge? demanda-t-il à la jeune
fille qui lui ouvrit la porte.
--Entrez! monsieur.
La jeune fille alla prévenir Mme Dodridge qu'un monsieur la demandait.
--Comment s'appelle-t-il?
--Il ne m'a pas dit son nom.
--Comment est-il?
--C'est un jeune homme très robuste et fort bien mis.
--Est-il joli?
--Il est assez joli, mais sa figure est très brune.
--C'est bien! fais-le entrer au salon.
La jeune fille introduisit Jean-Charles dans une pièce longue et étroite
qui faisait songer au vestibule de l'enfer. Elle lui présenta un siège,
mais Jean-Charles refusa de s'asseoir. Il avait hâte de sortir de ce
mauvais lieu.
--La maîtresse du _Saumon d'or_ parut presque aussitôt.
--Vous désirez me voir? dit-elle, en saluant familièrement, trop
familièrement.
--Êtes-vous madame Dodridge?
--Eh, oui, mon cher monsieur, eh, oui! Et vous, qui êtes-vous?
--Je suis le frère de Victor Lormier, et je viens vous voir au sujet de
la réclamation que vous avez osé adresser à ma mère...
--Quoi! vous êtes M. Jean-Charles? Que je suis donc contente de faire
votre connaissance! J'ai entendu souvent, parler de vos exploits...
et...
--Trêve de compliments, madame! Je suis venu ici pour régler le compte
de mon frère, et voici le règlement que je vous propose. Vous demandez
cent-cinquante dollars; je vous en offre soixante-quinze.
--Soixante-quinze dollars! Y pensez-vous? Cela ne paie seulement pas la
musique...
--C'est à prendre ou à laisser, madame! Si vous refusez, vous n'aurez
pas un sou, car mon frère n'a rien et ma famille est très pauvre!
--Voyons, mon cher M. Jean-Charles, mettez au moins jusqu'à cent
dollars.
--Pas un sou de plus! dit Jean-Charles, en se dirigeant vers la porte.
--Arrêtez donc, M. Jean-Charles! vous êtes bien farouche... C'est bon,
j'accepte!
--Alors, signez-moi cette quittance.
Elle alla chercher une plume, et signa la quittance que Jean-Charles
avait préparée.
--Maintenant, madame, je vous prie de me remettre le portrait de mon
frère que je vois ici, en compagnie d'une jeune tille.
--Ha! vous n'y pensez pas, mon cher ami C'est ma fille qui a posé avec
Victor et elle tient à conserver un souvenir de son...
--Combien le vendez-vous?
--Vingt-cinq dollars, au moins!
--Je vous en donne cinq.
--C'est bon, prenez-le!
Elle décrocha le portrait qu'elle remit à Jean-Charles.
Au moment de partir, Jean-Charles dit à la femme Dodridge: «Vous avez
commis une lâche action en écrivant à ma mère; votre lettre insolente
a failli la tuer; mais elle se vengera de vous en priant le bon Dieu
d'avoir pitié de votre pauvre âme...»
--Vraiment, vous me surprenez, monsieur! car c'est la première fois que
j'entends dire qu'on peut tuer une femme en lui demandant poliment de
payer ce qui est dû...
Jean-Charles sortit en levant les épaules de dégoût.
Il alla rejoindre Victor qui l'attendait chez, Mme de Courcy.
--Regarde! dit-il, en lui mettant sous les yeux la quittance signée
par la propriétaire du _Saumon d'or_. J'ai payé cette dette pour deux
raisons, d'abord pour sauver ton honneur et celui de la famille, et
ensuite pour tranquilliser la conscience si délicate de notre mère;
mais je te préviens que c'est la première et la dernière dette de cette
nature que je paye! Si tu as le malheur d'en contracter d'autres, tu les
paieras ou tu iras les acquitter en prison!
C'est la détermination formelle que mon père et moi avons prise. Nous
sommes prêts à t'aider, mais nous ne voulons pas que l'argent que nous
gagnons péniblement, à la sueur de notre front, contribue au maintien
des auberges et des sentines de vices...
A l'avenir, nous ne te donnerons de l'argent que pour payer les choses
de première nécessité, et encore il faudra que tu nous produises des
comptes authentiques, authentiques, comprends-tu?
Regarde encore ceci! ajouta-t-il en lui montrant le portrait qu'il avait
obtenu de la femme Dodridge. Quand j'ai vu ton portrait dans le salon de
cette femme, j'ai senti la honte me monter au front, et j'ai acheté ce
portrait pour avoir la satisfaction de le détruire moi-même...
Allons, Victor! j'espère que tu regrettes la vie honteuse et insensée
que tu as menée ici, depuis quelques mois, et qui a déjà causé à nos
parents tant de chagrins et à toi tant de désagréments! Tu as pu tromper
Mme de Courcy, le notaire Archambault et nos bons parents avec tes
mensonges et ton hypocrisie, mais j'aime à te dire qu'il y a longtemps
que je suis an courant de tes faits et gestes: et je t'avertis qu'il n'y
a pas que le fantôme qui a l'oeil sur toi; non! car la police aussi te
surveille et se prépare à te loger au violon, à la première fredaine que
tu feras...
Victor trembla comme une feuille en entendant parler du fantôme et de
la police, car il éprouvait une grande répugnance pour le cachot et une
frayeur non moins grande pour le fouet du fantôme...
Jean-Charles reprit:
--Allons, mon cher Victor, redeviens un homme! Songe à nos bons parents
qui t'aiment tant, tu le sais, et à qui tu as eu la faiblesse de causer
de la peine...
Promets-moi que, désormais, tu ne fréquenteras plus ces lieux ignobles,
dégoûtants, infâmes, qui sont le tombeau de la foi, de la vertu, de la
santé et de l'honneur!
Victor releva la tête, qu'il tenait baissée depuis quelques instants, et
dit d'une voix ferme; «Oui, frère, je te le promets!»
--C'est bien! fit Jean-Charles en serrant à la broyer la main de Victor;
oublions le passé et regardons l'avenir avec confiance!