--C'est bien! Philippe, je t'accorde cette permission; mais si je
m'aperçois que tu abuses de ma tolérance, je te flanquerai à la porte!
--N'ayez pas peur, M. Normandeau, je suis un honnête garçon, et Melle
Jacqueline est une fille qui sait tenir sa place...
--Va! Philippe, ajouta M. Normandeau; je paierai le violon le jour de
tes noces!
--Avez-vous compris ces paroles, père François: «Je paierai le violon le
jour de tes noces!» Dans la bouche de M. Normandeau, ces paroles veulent
dire: «C'est moi qui paierai toutes les dépenses...»
--Sais-tu bien que tu as de l'esprit, Philippe? dit en riant le père
François.
--En voilà une demande! beau dommage que je le sais! C'est vrai que
l'autre jour, s'étant fâché contre moi, M. Normandeau m'a dit: «Mon
pauvre Philippe! je vois bien que tu n'as pas inventé les manches de
pelle ni les poignées de portes!»
Mais je lui ai répondu:»Ce n'est pas de ma faute, M. Normandeau, car
quand je suis venu au monde, les manches de pelle et les poignées de
ports étaient déjà inventés!»
--C'est pas bête, cela, m'a dit M. Normandeau, en me tapant sur
l'épaule. Si tu n'as pas inventé les manches de pelle ni les poignées de
porte, je crois, par exemple, que tu as in venté la belle humeur!
--Pour ça, M. Normandeau, c'est possible! mais c'est une invention qui
ne m'a pas encore enrichi!
--Console-toi, mon cher Philippe, car les qualités et les vertus clé ta
Jacqueline valent cent fois mieux que la richesse...
--Je crois que M. Normandeau disait vrai. Qu'en pensez-vous, père
François?
--Il a raison. L'homme perd tout s'il perd son âme; et la richesse,
c'est souvent du bois qui sert à attiser le feu de l'enfer...
--Tiens! qu'est-ce qu'on voit là-bas, dans _l'opuscule_? s'écria
Philippe...
--Dans _l'opuscule_, dis-tu? tu veux dire sans doute dans le
_crépuscule_?
--Crépuscule ou opuscule, reprit Philippe, ça m'est bien égal; mais
qu'est-ce qu'on voit la-bas? On dirait que c'est un clocher?
--Mais, oui! répondit François: c'est le clocher de l'église de
Sainte-R...
--Quoi! déjà? Eh babiche! que le temps a passé vite depuis trois heures!
s'exclama Philippe...
--C'est parce que tu as sans cesse parlé de Jacqueline, mon fiston!
--Bien, oui! père François; ça me ragaillardit quand j'en parle...
--Tu as bien de la chance, toi, d'être toujours joyeux! soupira
François.
--De la chance, dites-vous? mais il me semble que tout le monde peut
avoir cette chance-là. On n'a qu'à la prendre, et, quand on l'a prise,
la tenir! Vous l'aviez comme moi cette chance-là, père François, quand
nous avons quitté Montréal, hier l'après-midi, puis tout d'un coup,
patata! vous l'avez lâchée en entendant les deux malotrus dire: votre
fille est muette. Tenez, père François, j'ai dans la caboche, l'idée que
vous pensez toujours à ces deux muscadins, et que c'est à eux que vous
rêviez quand vous criiez: «Au voleur! Jean-Charles à mon secours!» Pas
vrai, ça, père François?
--Oui, c'est vrai, Philippe!
--Alors, babiche! vous me cachez quelque chose! Vous n'avez donc pas
confiance en moi? Je vous ai bien fait mes confidences, moi, au sujet de
Jacqueline; pourquoi ne me feriez-vous pas les vôtres an sujet de ces
deux gaillards?
--Es-tu capable de garder un secret, Philippe?
--Eh babiche! Je crois bien! Je me crois capable de garder un secret
comme la statue _Nallason_...
--Tu veux dire la statue Nelson?
--Oui. C'est ça qu'est pas bavarde, la statue _Melson_! Elle n'a jamais
dit à personne pour quoi ils l'ont perchée si haut...
--Eh bien, écoute! Philippe. Tu m'as dit que le clerc du notaire
Archambault est un dépensier et une fine canaille; comment sais-tu cela?
--Vous savez que je passe presque tout mon temps dans les écuries de M.
Normandeau. Je soigne les chevaux et je veille à l'entretien des harnais
et des voitures. C'est pas pour me vanter, mais, babiche! je vous
certifie que tout ça est à l'ordre. Or, en face de l'écurie qui touche à
la rue, il y a, depuis deux ans, un restaurant appelé le _Saumon d'or_,
qui sert de rendez-vous à la jeunesse crapuleuse de la ville. Ce
restaurant est tenu par une femme à l'âme malpropre, à ce qu'on dit,
mais, moi, je ne la connais que de figure, et ça m'en dit assez!
Souvent, le soir, le clerc notaire arrive au restaurant dans un carrosse
traîné par deux chevaux. Souvent aussi je l'entends dire, à la porte du
_Saumon d'or_, à ses amis: «C'est moi qui paye toutes les dépenses ça
soir!» Une fois même, il y a deux ou trois mois de ça, je lui ai entendu
dire: «Il me reste encore dix dollars sur les cinquante que mon imbécile
de frère m'a donnés! nous allons les boire à sa santé ce soir!»
Le père François, dans la voiture, trépignait de colère et
d'indignation...
--Le gueux! ah! le gueux! répétait-il... Et dire que sa famille
s'imagine que ce gueux-là est le modèle des étudiants!
--Vous connaissez donc sa famille? interrogea Philippe.
--Oui, mon cher; ce gueux, ce misérable est le frère de Jean-Charles qui
a arraché l'autre jour, M. le curé Faguy des griffes de l'ourse...
--Vous ne me dites pas ça?...
--Oui, c'est incroyable, mais c'est pourtant vrai! Tu comprends
maintenant pourquoi je suis devenu si triste et si sombre en voyant ce
sans-coeur sous l'influence de la maudite boisson... Ce misérable a jeté
dans l'orgie et la débauche l'argent que Jean-Charles a gagné sur le
champ de bataille, à Châteauguay... Et dépenser ainsi le prix du sang
d'un héros, c'est un crime qui crie vengeance au ciel! Eh bien! notre
devoir à nous, Philippe, c'est de démasquer ce misérable, afin de
l'empêcher au moins d'extorquer d'autre argent à sa pauvre famille.
Tu peux m'aider à atteindre le but que je me propose, en me tenant au
courant des allées et venues de Victor Lormier, car tel est le nom de ce
chenapan! Écris-moi, et garde le secret de la confidence que je viens de
te faire!
--Ne craignez pas de coups de langue de ma part, père François; sur ce
chapitre-là, je serai aussi muet que la tombe!
--Merci! mon cher Philippe. Dans tous les cas, je t'assure que ce
vaurien de Victor ne mettra pas la patte sur l'argent que m'a donné M.
Normandeau...
--Puis moi, dit Philippe, en faisant claquer son fouet, je vous assure
qu'avec cet archet-ci, je vas faire danser à Victor un rigodon à
la porte du _Saumon d'or_... Et en travaillant d'accord, vous à
Sainte-R..., moi à Montréal, nous allons peut-être réussir à arracher
aux griffes du diable ce gredin-là!
--Je le souhaite de tout mon coeur, dit le père François. Prions Dieu de
nous aider et de nous éclairer.
--Nous y voici! nous y voila! fit Philippe. en arrêtant la voiture à la
porte du presbytère.
--Fais le tour, dit François, et entre le cheval dans la cour.
--Non, merci! je prends un verre d'eau, et je tourne bride tout de
suite, car il est trois heures, et je veux coucher à Montréal ce soir.
--Si tu crois, mon fiston, que je vas te laisser partir comme ça, tu te
trompes grandement reprit le père François, en prenant le cheval par la
bride et le faisant entrer dans la cour. Aide-moi à dételer, et vite!
Bon! tu ne repartiras que lorsque tu auras mangé et que tu te seras
reposé comme il faut, et ton cheval aussi.
D'ailleurs, tu n'as pas besoin de te gêner, car le presbytère, ici,
n'est pas seulement la maison du bon Dieu et du prêtre, c'est la maison
de tout le monde! La maison est petite, mais le coeur du curé qui
l'habite est grand!
--Si j'accepte, père François, ce n'est pas pour moi, mais plutôt pour
le pauvre cheval qui à le ventre vide et les _béquilles_ fatiguées...
François mit le cheval dans l'étable, changea la litière et donna à
l'animal une bonne portion d'avoine, de l'eau et une botte du foin.
Maintenant, pensons à nous, dit-il à Philippe.
Le vieux serviteur, qui paraissait avoir ses coudées franches au
presbytère, dit à la ménagère: «Préparez-nous un bon déjeuner, et, après
le repas, vous donnerez une chambre à mon ami, M. Philippe Trudel, qui a
bien besoin de repos, car nous avons passé la nuit sur la route.»
A quatre heures, bien repu, mais insuffisamment reposé, Philippe reprit
le chemin de Montréal, malgré les instances que François avait faites
pour le retenir plus longtemps.
--Merci! père François, avait répondu Philippe, je tiens à être chez le
bourgeois ce soir.
--Oui, je comprends, mon drôle! tu as hâte de revoir Jacqueline, hein?
--Eh babiche! vous avez deviné juste, père François!
--N'oublie pas de m'écrire au sujet de l'affaire, tu sais!
--N'ayez pas peur! mais ne faites pas encadrer mes lettres, par exemple!
je ne suis pas comme vous un ancien maître d'école, moi! et je mets plus
souvent la main au fouet qu'à la plume!
--Bonne santé! Philippe.
--Vous pareillement, père François... Hue! marche donc, blond...
«Quel honnête et joyeux garçon! pensait le vieillard, en regardant s'en
aller son jeune ami. Jacqueline sera sûrement heureuse avec lui!»
*
* *
Pendant que Philippe se reposait, François avait demandé des nouvelles
du curé et de Jean-Charles à la vieille ménagère. Sachant celle-ci très
curieuse, il supposait qu'elle devait être bien renseignée. Il ne se
trompait pas, car la vieille s'était tenue au courant.
--M. le curé, répondit-elle, est parfaitement remis de son choc nerveux;
mais il en est bien autrement de ce pauvre M. Jean-Charles, qui n'est
pas près de guérir de ses blessures. Il a eu, avant-hier, des faiblesses
telles que M. le curé a cru prudent de lui administrer les derniers
sacrements.
Ces faiblesses, parait-il, étaient dues à la quantité de sang qu'il a
perdu et aux efforts surhumains que, dans son état, il a dû faire pour
transporter M. le curé jusqu'ici.
Mais hier, il a passé une assez bonne journée, et dans la soirée le Dr
Chapais paraissait très confiant. Je vous ai dit, François, que M. le
curé était parfaitement remis, mais je suis sûre que, au moral, il
souffre le martyre. Hier soir je l'ai entendu dire au médecin: «Je
vous recommande de ne rien épargner, et je vous supplie même de faire
l'impossible pour sauver Jean-Charles. Puis, les yeux pleins de larmes,
il ajouta: Si ce jeune homme venait à mourir, je ne pourrais jamais me
consoler d'avoir été la cause de sa mort.»
--La mère et les soeurs de Jean-Charles interrogea François, comment
ont-elles pris ce malheur?
--Oh! en courageuses et saintes femmes qu'elles sont! C'est M. Lormier,
père, qui leur a annoncé la triste nouvelle. Il leur a répété, mot pour
mot, les consolations que M. le curé lui avait dictées. D'abord, il
leur a certifié que Jean-Charles n'était pas en danger et leur a fait
comprendre que Dieu avait permis ce malheur pour empêcher leur fils
de retourner sur le champ de bataille, où il aurait été probablement
victime de son héroïsme. En un mot, il leur a fait accepter ce malheur
comme une chose inévitable et qui devait tourner à l'avantage de la
famille et à la gloire de Dieu.
--Ont-elles vu Jean-Charles?
--Oui, deux fois. Hier encore, elles ont eu avec lui une longue et bien
touchante entrevue.
--Espérons, dit François, que le ciel, sensible à nos prières, rendra
bientôt la santé à notre cher malade et le bonheur à sa famille.