UN TRAIT D'HONNÊTETÉ ET DE DÉVOUEMENT

Le serviteur du curé, François Latour, en vaquant dans le presbytère aux

occupations de sa charge, avait saisi assez de bribes des conversations

pour comprendre tout ce qui s'était passé, ce jour-là, dans le

bois-Panet.

Le même soir, vers six heures, et sans dire où il allait, il prit un

long couteau bien aiguisé et se rendit à l'endroit où son maître et

Jean-Charles avaient failli perdre la vie.

Il trouva les deux fusils, l'un accroché à la branche d'un arbre et

l'autre à demi enterré dans la mousse.

A quelques pas plus loin, il aperçut le cadavre de l'ourse sur lequel

dormaient les deux oursons.

Ah! mes gueux! se dit-il, vous êtes la cause que votre mère a voulu

dévorer mon maître et son ami Jean-Charles...Attendez un peu, mes petits

gueux!

Il prit son couteau et le plongea jusqu'au manche dans la gorge de

chaque ourson. Les pauvres petits ne semblèrent seulement pas se

réveiller; ils firent entendre un léger râle, et ce fut tout... C'est

bon pour vous, mes gueux! grommela le père François, en leur donnant à

chacun un coup de pied.

Et toi, ma vieille gueuse! dit-il, en apostrophant l'ourse: c'est

dommage que tu ne vives plus! Je te ferais promptement ton biscuit, à

toi aussi!

Tiens, vieille gueuse! attrape ça toujours... Et il lui appliqua un coup

de talon de botte sur le museau...

Bon! maintenant, à l'ouvrage!

Il se mit en devoir d'enlever la peau à l'ourse et aux oursons. Ce fut

le travail d'une heure.

Il fit des trois peaux un paquet qu'il s'attacha en bretelle sur les

épaules, prit les deux fusils et retourna au presbytère.

Le lendemain matin, ayant obtenu un congé de quelques jours, il partit,

à pied et sac au dos, pour Montréal.

Il fit le trajet en deux jours.

*

* *

François Latour avait été en service, autrefois à Montréal, chez un

homme très riche, qui s'appliquait à l'étude de l'histoire naturelle, et

qui possédait un vaste musée d'oiseaux et d'animaux.

Je sais, se disait François, que mon ancien maître a déjà des ours dans

son musée; mais quand je lui aurai montré la peau de l'ourse qui a

failli dévorer son ami, M. l'abbé Faguy, je suis sûr qu'il voudra se la

procurer, et... il ne l'aura pas pour des prunes... Et je suis sûr aussi

qu'il achètera les peaux des petits gueux pour les faire empailler et

les mettre aux côtés de leur mère.

François arriva chez son ancien maître, M. Normandeau dit Deslauriers,

qu'il trouva dans son musée, où il passait la plus grande partie de son

temps.

Comme il connaissait bien les êtres, il entra sans se faire annoncer, et

dit: «Salut, M. Normandeau! comment vous portez-vous?»

--Salut! salut! mon bon François! Je suis très bien, Dieu merci! et toi,

comment va la santé?

--Très bonne, M. Normandeau. J'ai toujours bon pied et bon oeil! et la

preuve, c'est que je suis venu de Sainte-R... à pied et sans lunettes...

--Pas possible! Et avec ce paquet-là sur le dos?

--Oui, M. Normandeau.

--Tu viens sans doute résider à Montréal, pour enseigner, comme

autrefois, le catéchisme et la grammaire aux enfants pauvres de la

ville. Et c'est ton bagage que tu as là?

--Non, M. Normandeau, j'ai renoncé pour toujours à l'enseignement. Du

reste, je suis très bien chez M. l'abbé Faguy, et je ne voudrais pas

quitter ce bon maître pour tout l'or du monde!

--Oh! c'est beau cela! J'aime à t'entendre parler ainsi. A propos,

comment est-il, ce cher M. Faguy?

--Pas trop bien, allez! M, Normandeau!

Mardi dernier, il a été sur le point d'être écharpé par une ourse.

--Hein! qu'est-ce que tu baragouines là, François?

Le vieux serviteur raconta tout ce qu'il avait appris au sujet de cette

tragique affaire.

--Mais! c'est effrayant ce que tu viens de me raconter! s'exclama M.

Normandeau. Quel est donc le nom de ce valeureux jeune homme qui a ainsi

risqué sa vie pour sauver celle de ton maître?

--Jean-Charles Lormier, monsieur.

--Jean-Charles Lormier, dis-tu? N'est-ce pas ce même jeune homme qui

s'est tant distingué à la bataille de Châteauguay?

--Oui, monsieur.

--Oh! alors, je ne suis pas surpris d'une telle bravoure et d'un pareil

tour de force de sa part, car on le dit aussi fort que brave.

--Oui, monsieur, et, de plus, il est sobre, honnête, pieux, instruit,

laborieux et pas fier. Enfin, je ne lui connais que des qualités.

--Je te crois, mon cher François. Est-ce que le médecin espère le

réchapper?

--Oui, monsieur. Le Dr Chapais a déclaré au père Lormier que son fils

n'est pas gravement blessé et qu'il sera complètement rétabli dans.

quelques semaines.

--Tant mieux! Et ton paquet? Je parie que c'est la peau de l'ourse?

--Tout juste, monsieur, et celle des oursons. Comme Jean-Charles n'est

pas riche et que sa maladie va être pour lui et sa famille une occasion

de dépenses, j'ai pris sur moi de vendre les trois peaux et d'en

remettre le produit à ce jeune homme que j'aime et que j'admire. J'ai

cru bien faire en venant vous prier d'acheter ces peaux.

--Certes! oui, tu as bien fait, et laisse-moi te dire que je trouve

vraiment noble le motif qui t'anime! Je ne t'offrirai pas le prix que

l'on offre ordinairement pour des peaux d'ours, parce que les peaux que

tu me présentes ont une histoire intéressante pour moi et une valeur

inestimable.

Viens avec moi, dit-il, en passant dans la pièce voisine, qui lui

servait d'office et de cabinet d'étude.

Il ouvrit un coffre de sûreté et en retira quatre cents dollars qu'il

remit à François, en lui disant: «Tu donneras cette somme à notre jeune

héros.» Puis, lui remettant un billet de cent dollars, il ajouta: «Tu

garderas cet argent pour toi.»

Maintenant, je te défends de retourner à Sainte-R... à pied! Mais comme

je sais que tu es entêté, vieux Breton que tu es! et que tu pourrais

bien enfreindre la défense, je vais te faire mener à Sainte-R... en

voiture, par mon cocher Philippe...

François accepta avec plaisir le prix libéral que M. Normandeau lui

offrit pour les trois peaux, mais il voulut refuser le cadeau personnel

que son ancien maître lui faisait en même temps.

M. Normandeau lui dit sévèrement: «Si tu n'acceptes pas cette

gratification, je serai bien fâché contre toi.»

François accepta. Il remercia le généreux donateur, le salua et se

dirigea vers la porte.

-Arrête! mon vieux! lui cria M, Normandeau. T'imagines-tu que je vais te

laisser partir sans dîner... Nenni, suis-moi!

Il appela Jacqueline, sa cuisinière, et lui recommanda de bien servir

le vieux François, et donna ordre à son cocher d'aller, après le repas,

mener son ancien serviteur à Sainte-R...

M. Normandeau parut sur le seuil de sa porte au moment où François

allait partir, et il lui dit:

--Présente à M. le curé mes respects et à Jean-Charles Lormier le

témoignage de ma sincère admiration! Bon voyage, mon cher François!

--Merci! M. Normandeau.

*

* *

François était tout rayonnant de bonheur en songeant à l'agréable

surprise qu'il allait causer à M. le curé et à Jean-Charles, et il

fredonnait sans cesse.

--Vous êtes bien joyeux, père François, aujourd'hui! fit remarquer le

cocher.

--Oui, mon fiston; tu ne sais pas le bonheur qui m'arrive, toi?

--Non, je ne le sais pas, bien sûr!

--D'abord, je dois te dire que mon bon maître, M. le curé Faguy, a

manqué de laisser sa vie dans la gueule d'une ourse...

--Ah! et c'est pour cela que vous êtes si joyeux!

--Mais non, gros bêta! si tu m'avais donné le temps de finir, tu aurais

compris la raison de ma joie.

--Excusez-moi de vous avoir coupé la parole, père François. Parlez,

bourgeois, votre serviteur vous écoute!

Et le vieillard, qui connaissait l'honnêteté du cocher Philippe Trudel,

mit celui-ci au courant de la tragédie qui s'était déroulée dans le

bois-Panet. Il lui expliqua le but de son voyage, à Montréal, et lui en

fit connaître l'heureux résultat. Puis il conclut: voilà pourquoi...

«Votre fille est muette!» lui crièrent en riant deux jeunes gens ivres

qui passaient, bras dessus, bras dessous.

Le père François dévisagea les deux compères et tressaillit en

reconnaissant, dans l'un des deux, Victor, le clerc notaire... Le vieux

serviteur courba la tête et resta rêveur.

--Qu'est-ce que vous alliez dire, père François, lui demanda Philippe,

quand ces deux polissons vous ont coupé le sifflet?

--Ah! j'allais dire... j'allais dire: voilà pourquoi je suis si...

joyeux aujourd'hui!

--Oui, vous étiez joyeux tantôt, mais pas à présent, père François...

«Votre fille est muette», ont-ils dit... Allez-vous vous offenser de

cette folle remarque? Je ne connais pas ces jeunes gens par leurs noms,

mais je les connais bien de vue, et je sais que le plus petit des deux

est apprenti notaire chez M. Archambault. C'est un dépensier et une fine

canaille que ce gaillard-là!

Le père François avait perdu sa belle humeur et ne répondait que par un

triste sourire aux plaisanteries intarissables de Philippe.

A la fin, le cocher cessa de lui parler et se dit en lui-même: «C'est

peut-être vrai que sa fille est muette... J'avais toujours cru pourtant

que le bonhomme n'était pas marié... Enfin ça ne me regarde pas!»

--Hue! marche donc, paresseux! cria-t-il, en lançant un vigoureux coup

de fouet au cheval, qui prit un train rapide.

«Victor est un dépensier et une fine canaille», se répétait le vieux

serviteur... mais où prend-il l'argent? Est-ce que son père et

Jean-Charles seraient assez naïfs pour se laisser exploiter par lui?»

Et le bonhomme reprenait son monologue: «C'est bon à savoir que Victor

est un dépensier; mais je te promets, mon petit clerc notaire, que tu ne

dépenseras pas à boire l'argent que j'ai dans ma poche! J'aurai l'oeil

sur toi...»

*

* *

Il est environ une heure.

Dans la nuit devenue sombre, le cheval va son train régulier, monotone.

L'air plus vif, le cabotage du cabriolet, le bruit des sabots; tout

cela engourdit l'esprit et le corps, paralyse la langue et favorise les

réflexions ou le sommeil.

Tout à coup, comme on vient de s'engager dans un petit bois, le père

François aperçoit deux hommes masqués qui s'approchent de la voiture, le

pistolet à la main. L'un décharge son arme sur Philippe, qui culbute

et va rouler, tête la première, dans la boue! L'autre forban dit à

François: «Donne-moi ta bourse ou je te tue!»

Le vieillard se met à crier: «Au voleur! à mon secours! Jean-Charles, à

mon secours!»

--Quoi! qu'est-ce qui vous prend, père François? demande Philippe, en se

réveillant.

Et François se débat dans la voiture en continuant à crier: «A mon

secours, Jean-Charles!»

--Aie! aie! réveillez-vous donc, père François! dit Philippe, en

secouant le vieux serviteur; pourquoi criez-vous donc au secours?

--Ouf! fait le bonhomme, en se frottant les yeux; je te dis que je l'ai

échappé belle...

--Échappé à quoi?

--Je rêvais que deux voleurs masqués nous avaient attaqués; l'un t'avait

déjà tué, mon pauvre Philippe... et l'autre se préparait à m'en faire

autant... mais il voulait d'abord avoir ma bourse, le brigand! Ah! quand

j'y pense! brrr...

--Mais remettez-vous, père François; je ne suis pas mort, Dieu merci! et

votre bourse est encore à la même place, je suppose!

--Oui, mon ami, répond François, après avoir palpé la bourse qui repose

sur son coeur. Mais tout de même, ce n'est pas prudent de dormir, la

nuit, en traversant des bois qui peuvent être infestés d'Américains...

--Mais, babiche! à qui la faute, père François?

Il y a quatre heures que vous êtes muet comme une cruche de sirop, et

trois heures que vous dormez comme une marmotte!

A la fin des fins, ça m'embêtait de veiller et de parler tout seul, et

je me suis endormi à mon tour... Vous étiez pourtant bien joyeux et bien

jaseur en partant de Montréal; puis, crac! vous avez fermé votre boîte

parce que deux p'tits polissons vous ont dit que votre fille était

muette... Mais dites donc, père François, est-ce vrai, ça, que votre

fille est muette? Je vous croyais encore garçon comme moi, par

exemple...

--Mais je n'ai ni fille ni garçon, mon cher Philippe, puisque je suis

célibataire.

--Ha bien! c'est ce que je pensais. Mais, alors, pourquoi avez-vous paru

mécontent en entendant dire à ces muscadins: votre fille est muette?

S'ils avaient dit ça à mon adresse, je leur aurais répondu qu'ils

mentaient comme des arracheurs de dents, car je sais bien que ma

fille--je veux dire celle que je vas voir--n'a pas la langue dans sa

poche...

En effet, vous ne savez pas ça, vous, père François, que je fréquente

Melle Jacqueline, la cuisinière de M. Normandeau?

Oui-da! tu n'as pas mauvais goût!

Non, n'est-ce pas? Eh bien, puisque ça parait vous intéresser, je vas

vous faire connaître comment je m'y suis pris pour la demander en

mariage.

D'abord, je dois vous dire que ce que je recherche, moi, c'est une fille

sage, réservée, pieuse et, qui sait, faire usage de ses dix doigts! Eh

bien! Melle Jacqueline possède toutes ces qualités-là. Elle est belle

comme un coeur, bonne comme un ange, douce comme un agneau et vive

comme un taon, à l'ouvrage! Elle va à confesse tous les mois, et elle

n'hésiterait pas à y aller plus souvent, la chère créature, si elle

commettait le mal! Mais je suis sûr qu'elle déteste trop les péchés pour

en commettre!

Tenez! elle me fait si bien penser à moi: chaque fois que je vas à

confesse, je ne trouve rien de sérieux à dire, mais j'y vas quand même

et souvent parce que je sais que le démon nous guette partout, le

venimeux qu'il est! Mais je sers le bon Dieu du mieux que je peux, je

remplis fidèlement les devoirs de mon état, et j'espère que le ciel ne

m'abandonnera pas...

Pardon, excusez-moi, père François, si je me suis éloigné un brin de mon

sujet. J'y reviens. Donc, un jour, je dis à Melle Jacqueline: «Je gage

que vous n'aimez pas les garçon, vous?»

Elle baissa la tête et devint aussi ronge qu'une cerise mûre!

J'ajoutai: «Si un honnête garçon, que vous connaissez bien, vous

demandait en mariage, que lui répondriez-vous?»

Cette fois, par exemple, elle releva la tête, et, devenant rosé, elle

répondit: «Je lui dirais que je vas penser sérieusement à sa demande.»

--C'est bien! Melle Jacqueline, lui dis-je; j'aime votre réponse autant

que votre personne, et c'est moi qui vous demande en mariage! Je vous

donne le temps d'y penser, car je ne suis pas pressé, moi! Je vous en

reparlerai dans quinze jours, si ça vous plait.

--C'est bien! _mesieu_, me dit elle. Et elle se retira, la figure encore

couleur de rosé!

Durant les quinze jours, je ne la reluquai seulement pas une seule fois

du coin de l'oeil; mais le seizième jour, l'ayant rencontrée dans la

cuisine, à six heures du matin, je lui dis carrément; «Eh bien, Melle

Jacqueline, qu'est-ce que vous faites de ma demande en mariage?»

--Je la garde! dit-elle, en souriant.

Ce fut tout, mais ce fut assez pour ce jour-là...

Le lendemain matin, l'ayant encore rencontrée, je lui demandai:

«Consentez-vous à devenir ma femme?»

--Oui, M. Philippe, avec plaisir, répondit-elle de sa voix si douce, si

douce!

--Merci! lui dis-je; j'en parlerai à M. Normandeau.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, père François, j'ai pour habitude

de remettre rarement à demain ce que je peux faire aujourd'hui. Or, ce

même jour, j'allai trouver M. Normandeau dans son cabinet d'étude. Il se

promenait les mains derrière le dos, et semblait penser à ses bêtes...

--Que veux-tu, Philippe? me demanda-t-il, en s'arrêtant.

--Ça vous déplairait-il, M. Normandeau, si je courtisais Melle

Jacqueline, votre cuisinière, pour la marier à Pâques?

Oh! père François, le bourgeois était de bonne humeur ce jour-là, car je

ne l'avais jamais encore entendu rire de si bon coeur... Il se jeta dans

son fauteuil, et se tint les côtes cinq minutes de temps... Et moi je

riais rien que de le voir rire! La bonne humeur de mon bourgeois me

donna de la hardiesse, et je repris: «J'ai parlé de l'affaire à Melle

Jacqueline, et elle a accepté ma demande en mariage; mais comme je ne

voudrais pas la fréquenter sans votre permission, c'est pour ça que je

vous en parle.»

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 24 / 62 题