LA LOYAUTÉ DES CANADIENS-FRANÇAIS.

Nous sommes toujours surpris, et avec raison, de voir certains

fanatiques mettre en doute la loyauté des Canadiens-français.

Pour faire disparaître ce doute de leur esprit malade, il nous faudrait,

ni plus ni moins, renoncer à notre belle langue et à notre sublime

religion. Car, à maintes reprises, sur le champ de bataille, nos

compatriotes ont prouvé que l'Angleterre n'avait pas, au Canada, de

sujets plus braves et plus loyaux qu'eux.

Quinze ans à peine après la cession de notre pays à l'Angleterre,

c'est-à-dire en 1775, lors du siège de Québec par les Américains, qui

donc repoussa l'envahisseur? L'histoire nous dit que ce fut une poignée

de Canadiens-français, ayant à leur tête le capitaine Dumas.

Et, c'est en cette mémorable journée (31 décembre 1775), que les chefs

de l'armée américaine, Montgomery et Arnold, trouvèrent la, mort en

voulant prendre d'assaut la vieille cité de Champlain.

Pourtant, avant de parvenir jusqu'à Québec, l'armée américaine s'était

mesurée avec la milice anglaise, et elle s'était emparée de Carillon,

de Saint-Frédéric, de l'Ile-aux-noix, de Chambly, de Montréal et de

Trois-Rivières... Mais il appartenait à des Canadiens-français de

réparer, ici, les échecs successifs des Anglais et de sauver l'honneur

de l'Angleterre!

Cependant, dès l'année suivante, les Anglais se voyant débarrassés des

Américains, recommencèrent à persécuter nos compatriotes.

Ce qui humiliait probablement ces grandes âmes, c'était de penser que le

salut du Canada était dû à la vaillance canadienne-française!

En 1778, le gouverneur Carleton, que les ultra-loyaux avaient accusé

d'avoir eu trop d'égards pour nos compatriotes, fut rappelé en

Angleterre et remplacé par le général Haldimand, qui se fit cordialement

détester.

Haldimand ne semblait avoir qu'un seul désir: angliciser et

protestantiser, par la violence, les Canadiens-français.

L'Angleterre en débarrassa le Canada en 1785.

Et que dire du règne de ces autres gouverneurs: sir Robert Prescott

et sir James Henry Craig? Ce dernier, surtout, fut le plus grand

persécuteur de notre race. Malheur aux Canadiens-français qui osaient

revendiquer leurs droits! Pour ce crime, il fit jeter dans les cachots:

Papineau, Bédard, Taschereau, Blanchet, Laforce et plusieurs autres.

L'histoire a donné à l'administration despotique de Craig le nom de

_Règne de la terreur_.

Ce stupide tyran quitta le Canada en juin 1811.

Saluez avec respect, lecteur, le nom de son successeur: sir George

Prévost!

Au début de son administration, il se montra courtois, libéral et

généreux envers nos compatriotes, et s'efforça de réparer les injustices

commises sous le règne de Craig.

De tels procédés lui attirèrent bientôt l'estime et le respect des

Canadiens-français, qui ne demandaient qu'à être traités comme des

hommes libres et non comme des esclaves!

L'Angleterre, d'ailleurs, avait plus besoin que jamais de compter sur

l'appui des Canadiens-français. Car, étant en guerre avec la France et

les États-Unis, elle redoutait une nouvelle invasion américaine.

Les Américains, eux, se dirent qu'ils pouvaient maintenant compter sur

le concours des Canadiens-français, d'abord parce que ceux-ci avaient

souffert de la tyrannie de Craig, et ensuite parce que leur mère-patrie,

la France, faisait cause commune avec les États-Unis. Et, convaincus

que les circonstances se prêtaient bien à une nouvelle tentative de

conquête, ils lancèrent sur notre pays, en juin 1812, sous les ordres du

général Dearborn, trois armées différentes.

Leur dessein était d'arriver du premier coup au coeur du pays, à

Montréal. Mais ce joli plan fut déjoué par la milice canadienne; et

les soldats de _l'Oncle Sam_, après avoir essuyé de grands revers, se

retirèrent, l'humiliation et la rage dans l'âme!

Cependant, ils n'avaient pas abandonné l'idée de s'annexer le Canada,

mais ils en remettaient l'exécution à plus tard.

Sir George Prévost, de son côté, ne négligea rien pour organiser la

défense de la colonie. Il invita tous les hommes de bonne volonté à

prendre les armes afin de repousser pour toujours les envahisseurs.

L'appel du gouverneur général fut entendu. Dans plusieurs paroisses,

exclusivement canadiennes-françaises, on fit de nombreuses recrues.

Le capitaine M. L. Juchereau-Duchesnay, un des amis les plus dévoués du

lieutenant-colonel de Salaberry, avait accepté la tâche de faire une

levée de soldats.

Un dimanche du mois de mai 1813, il arrive à Sainte-R...

Après la messe, le maire le présente aux paroissiens, et leur dit que le

brave capitaine va leur expliquer le but de sa visite.

La haute stature de l'étranger, sa figure sympathique, et le bel

uniforme qu'il porte, lui attirent la bienveillance des auditeurs. D'une

voix forte et vibrante, il dit:

Messieurs,

«Je viens remplir auprès de vous une mission qui m'a été confiée par son

excellence le gouverneur-général.

«Permettez-moi de vous dire, d'abord, que notre pays est menacé d'une

nouvelle invasion. En effet, nos voisins se préparent à franchir la

frontière pour venir planter le drapeau étoilé sur le sol canadien.

«Ils savent que ce sont les Canadiens-français qui les ont repoussés

en 1775. Et parce que la France est aujourd'hui en guerre avec

l'Angleterre, les Américains croient que nos compatriotes les aideront

à conquérir le Canada. Mais ils se font illusion; la voix de la loyauté

doit parler plus haut dans nos coeurs que la voix du sang qui coule dans

nos veines.

«Notre devoir est de prouvera ces ambitieux que leur espérance constitue

une insulte pour nous, puisque c'est à la faveur de notre trahison

qu'ils veulent réaliser leur rêve... Nous sommes Français, c'est vrai,

mais nous ne sommes pas des traîtres!

«Faisons donc comprendre à ces gens que nous sommes avant tout

Canadiens, c'est-à-dire loyaux à l'autorité établie ici, et loyaux au

drapeau qui abrite et protège nos destinées!

«En 1775, la paroisse de Sainte-R... a fourni à la milice canadienne un

bon nombre de vaillants soldats. Eh bien! messieurs, je suis convaincu

que, cette fois-ci encore, votre paroisse ambitionne l'honneur d'être

au premier rang pour combattre les ennemis de notre pays, quels qu'ils

soient!

«Oui, le chaleureux accueil que vous me faites, le patriotisme qui

rayonne sur les traits de l'ardente jeunesse que je vois devant moi, et

l'enthousiasme qui fait battre vos coeurs, me prouvent que ce n'est pas

en vain que je viens faire appel à votre dévouement pour la patrie!

«J'aurai le plaisir de passer quelques jours au milieu de vous; et, dès

maintenant, je crois pouvoir dire avec assurance que je quitterai votre

paroisse à la tête de plusieurs soldats, qui sauront faire refleurir sur

le champ de bataille les traditions de vaillance que nous ont léguées

nos glorieux ancêtres!»

Ces dernières paroles surtout sont saluées par de longs

applaudissements.

De vigoureux jeunes gens entourent le capitaine, l'acclament bruyamment

et lui offrent leurs services.

Le capitaine les remercie cordialement, mais leur conseille de consulter

leurs parents avant de prendre une décision.

Le même jour, au souper, Jean-Charles amena la conversation sur la

visite du capitaine Juchereau-Duchesnay, et il exprima à ses parents le

désir d'offrir ses services au brave militaire.

--Tu n'es pas sérieux! lui dit sa mère.

--Oui, je suis très sérieux, ma mère! répondit respectueusement mais

fermement Jean-Charles.

Le père ne parla pas tout d'abord, mais il était visiblement ému, car

une larme perla au coin de ses paupières.

Le père Lormier était un patriote dans le vrai sens du mot, et, en 1775,

il avait combattu contre les Américains.

Jean-Charles reprit:

--Notre pays a besoin de soldats pour le défendre contre les attaques

d'un ennemi nombreux et puissant, et il me semble que c'est le devoir de

tous les jeunes gens de coeur de voler à sa défense!

--Mais tu n'es encore qu'un enfant! interrompit la mère; que feras-tu

sur un champ de bataille?

--Je ne suis qu'un enfant, peut-être, ma mère; mais je suis capable de

porter un fusil, et je saurai m'en servir, Dieu merci!

La mère n'ajouta plus rien. Elle lisait dans les yeux de Jean-Charles

une résolution inébranlable; et d'ailleurs elle avait sur cette question

de la guerre les mêmes principes que son mari et son enfant.

--Voyons, fit Jean-Charles, en s'adressant à Victor, j'espère que tu

ambitionnes comme moi l'honneur de servir le pays?

--Moi? moi? riposta Victor, sur un ton ironique; allons donc! Je suis

trop patriote pour prêter le concours de mes bras aux Anglais... Va te

faire casser la tête pour eux, si cela te plaît, mais n'insulte pas à

mon patriotisme!

Le père Lormier, indigné d'entendre cet insolent langage, dit à

Jean-Charles: «Va, mon enfant! et que Dieu te protège!»

Victor comprit la bévue qu'il venait de commettre, et voulut la réparer

par ces paroles: «J'ai mes opinions là-dessus, mon cher Jean-Charles,

mais je respecte les tiennes, et j'admire le zèle qui t'anime!»

Un triste silence fut la seule réponse que Victor reçut... Voyant que

personne ne daignait relever ses remarques, il se remit à manger avec un

appétit vorace, tout en lançant, à la dérobée, à son vaillant frère, un

regard chargé de haine.

Quel débarras pour moi, pensait-il, si cet imbécile-là pouvait se faire

casser la caboche par les Américains...

*

* *

Ah! depuis quelques mois, Victor avait, baissé l'esprit de son père et

de sa mère! Ils se reprochaient d'avoir eu pour lui trop d'indulgence et

pour Jean-Charles trop de sévérité.

Quand Jean-Charles et. Victor furent sortis, le père et la mère Lormier

échangèrent un triste et long regard.

Le père prit le premier la parole:

--Quelle leçon le bon Dieu nous donne tous les jours dans la conduite

si différente de nos deux garçons! Jean-Charles--toujours méconnu et

sacrifié,--n'a eu pour nous que de la tendresse et du respect, tandis

que Victor,--sans cesse choyé et préféré,--ne nous a témoigné que de

l'ingratitude!

--Hélas! soupira la mère Lormier, nous avons peut-être gâté Victor en le

choyant trop...

--C'est justement ce que me disait l'autre jour le curé de Saint-Denis,

reprit le père Lormier.

Comment! tu as osé te plaindre de Victor au curé de Saint-Denis?...

--Non. Sans mentionner le nom de notre fils, je plaignais les familles

qui ont dans leur sein des enfants gâtés, et ma remarque a inspiré au

prêtre les réflexions suivantes:

--L'enfant gâté devient souvent un être paresseux, ingrat, orgueilleux

et méchant. Il ne peut en être autrement, puisque ses parents, sans

le vouloir, flattent ses passions et ses vices... Ils prennent ses

mauvaises actions pour des espiègleries et, ses vices pour des caprices

passagers... Ce cher enfant! disent-ils, parfois, il est trop jeune pour

comprendre qu'il fait mal; l'âge et la raison lui feront, bien discerner

plus tard le bien du mal! Et, l'enfant marche, s'avance, s'enfonce

dans cette voie tortueuse qui le mène, où? à l'inévitable perdition...

Habitué, dès l'enfance, à agir selon ses caprices et sa volonté, il se

moque bientôt des conseils de ses parents et, n'écoute que la voix de

ses passions!

--Mais, interrompit la mère Lormier, Victor, heureusement, ne ressemble

pas à l'enfant que tu viens de peindre!

--Au contraire, je trouve entre les deux bien des traits de

ressemblance! Et c'est notre oeuvre... Nous sommes d'autant plus à

blâmer, ajouta le père Lormier, que nous connaissions, par les sermons

de M. l'abbé Faguy, les devoirs des parents envers les enfants; et

d'autant plus à plaindre que nous avions la légitime ambition de donner

à la société des enfants modèles...

-La mère Lormier ne répondit pas.

--Mieux vaut tard que jamais, s'écria énergiquement le père Lormier. en

se levant de table; je vais, dès ce jour, recommencer l'éducation de

Victor; je serai aussi sévère pour lui, dans l'avenir, que j'ai été

tendre dans le passé!

--Cependant, dit la mère Lormier, il ne faut pas trop le brusquer, ce

pauvre enfant! Il vaut mieux agir avec douceur et prudence!

La faiblesse naturelle de la naïve mère reprenait le dessus...

Quatre jours plus tard, Jean-Charles, après avoir reçu le Dieu des

forts, quittait Sainte-R... pour une destination inconnue. Car lui et

ses compagnons avaient renoncé à leur propre volonté pour se conformer à

celle du brave capitaine Duchesnay, qui leur dit en partant: «Soldats!

suivez-moi, et je vous conduirai à la victoire!»

*

* *

Dans le cours de l'hiver de 1813, le cabinet de Washington se prépara

soigneusement à la guerre. Il était déterminé, cette fois-ci, à

remporter la victoire, à n'importe quel prix! Aussi, pour atteindre

son but, choisit-il des officiers triés sur le volet, et des soldats

éprouvés.

Dès les premiers jours du printemps, les Américains firent leur

apparition sur le sol canadien. Ils étaient dirigés par les généraux

Hampton et Wilkinson.

Durant cinq mois consécutifs, ils eurent à lutter contre les

Hauts-Canadiens, qui voulaient non seulement entraver la marche de nos

ennemis, mais les écraser et les mettre en fuite.

Malheureusement, c'est le contraire qui arriva, et les soldats du

Haut-Canada essuyèrent défaites sur défaites!

Allons planter notre drapeau sur Montréal et Québec! s'écrièrent les

Américains avec transport; dans quelques jours, nous serons les maîtres

du pays...

Ils avalent la mémoire courte, puisqu'ils paraissaient avoir oublié les

souvenirs de 1775. Mais les soldats canadiens-français devaient les leur

rappeler d'une manière sanglante.

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 19 / 62 题