Avec la bienveillante permission du lecteur, nous remonterons à la
source de cette histoire et ferons connaître l'origine, la jeunesse
et les antécédents de ce personnage mystérieux que la population de
Saint-Sauveur avait surnommé le _Vieux muet_ ou le _Bon sauvage de la
grève_.
Dans une de nos belles paroisses du district de Montréal qui bordent le
majestueux Saint-Laurent, vivait, en 1812, une famille de cultivateurs
composée du père, de la mère, de deux garçons et de deux filles.
Pour ne pas blesser les susceptibilités des alliés de cette famille,
dont plusieurs demeurent encore au Canada, nous la désignerons sous le
nom fictif de Lormier.
Habitant la paroisse Sainte-R..., depuis son enfance, le père de notre
héros y avait acquis à cinq arpents de l'église, un lopin de terre sur
lequel il élevait modestement sa famille.
L'aîné de ses garçons, Victor, avait atteint sa dix-neuvième année. Il
venait de terminer, dans un collège de Montréal, un cours classique très
médiocre.
Disons que le père Lormier et son épouse avaient accordé la plus grande
part de leur affection à ce fils, dont ils voulaient faire un homme de
profession, un _mesieu_.
La meilleure place au foyer et le meilleur morceau à table avaient
toujours été donnés à cet enfant privilégié. Celui-ci ne manquait pas de
talents; mais, gâté par la tendresse aveugle de ses parents, il était
devenu orgueilleux, exigeant et paresseux.
Au physique, il ressemblait beaucoup à sa mère, qui était maigre et
délicate, niais au moral, on ne lui voyait pas de ressemblance dans sa
famille.
Le cadet Jean-Charles, âgé de seize ans, était l'antipode de son
frère; et, au moral comme au physique, il était le portrait de son
père--véritable colosse--qui passait pour être un des hommes les plus
forts delà province de Québec.
Jean-Charles sortit de l'école le lendemain de sa première communion.
Il aimait l'étude passionnément; mais, en fils soumis et obéissant, il
s'inclina devant la volonté de ses parents, qui voulaient faire de lui
un _habitant_.
D'ailleurs, un généreux désir lui était venu de se sacrifier pour son
frère.
Certes, l'aîné ne faisait rien pour s'attirer les bonnes grâces
du cadet. Au contraire, il l'abreuvait sans cesse d'injures. Mais
Jean-Charles acceptait tout pour l'amour de Dieu et par respect pour ses
parents.
Cependant, il n'avait pas renoncé à l'étude complètement. Il étudiait
sous la direction du curé de la paroisse, M. l'abbé Faguy, qui avait
pour lui l'affection d'un véritable père.
L'enfant travaillait le jour aux travaux de la ferme, et, le soir,
pendant que les camarades se livraient aux jeux, lui, s'enfermait dans
sa chambre où il peinait jusqu'à minuit et une heure du matin. Il
faisait de rapides et réels progrès.
Durant les vacances, Victor, qui voyait dans cet excès de travail un
reproche à son adresse, cherchait à humilier Jean-Charles et à le
tourner en ridicule aux yeux de la famille. Mais ces humiliations
ne semblaient pas produire d'effet sur l'esprit de Jean-Charles. Il
laissait dire son frère, et continuait son travail. Cependant, trois ou
quatre fois par mois, il fermait ses livres pour aller faire une partie
de chasse en compagnie de son vénérable précepteur.
Jean-Charles maniait le fusil avec une grande dextérité, et il revenait
presque toujours de la chasse la gibecière bien garnie.
A seize ans, il était déjà un homme, car sa taille mesurait cinq pieds
et onze pouces! Il promettait de devenir un colosse comme son père.
Chevelure d'ébène, peau basanée, front large, oeil brillant
d'intelligence et d'énergie: tel était le portrait de Jean-Charles
Lormier.
Tout le monde, excepté son malheureux frère, l'aimait et le respectait.
On l'aimait, parce qu'il était affable et laborieux; on le respectait,
parce qu'il remplissait tous ses devoirs envers Dieu et envers ses
parents.
Le curé de Sainte-R... avait observé depuis longtemps chez cet
adolescent les plus rares qualités du coeur et de l'esprit. Mais celles
qu'il admirait le plus, étaient la piété, la modestie et la charité.
Sa piété, vive et constante, édifiait les grands comme les petits; sa
modestie l'empêchait de voir ses propres mérites; sa charité s'exerçait
envers tous les enfants de son âge, mais elle semblait être plus
vigilante envers ceux d'entre eux qui avaient le malheur de s'éloigner
des sacrements.
Dans cette poitrine d'enfant battait déjà un coeur d'apôtre!
Le curé Faguy cultivait soigneusement ces belles qualités natives. Et
l'élève subissait avec bonheur la douce influence du maître qui se
dévouait sans cesse pour lui.
«En voilà un qui fera son chemin!» disaient de Jean-Charles les braves
habitants de Sainte-E....