LA MAISON BLEUE

Tous les Québécois ont connu la _Maison bleue_, ou en ont entendu

parler.

Elle n'avait rien de remarquable, cependant si ce n'est sa couleur

d'azur qu'elle a conservée jusqu'au jour de sa démolition, c'est-à-dire

durant un siècle environ.

C'était une modeste construction en bois, à un étage, située sur la

rue Saint-Vallier, au sud-ouest de l'hôpital du Sacré-Coeur, à

Saint-Sauveur.

Il y a un demi-siècle, la solitude la plus complète régnait aux

alentours de cette demeure.

Elle paraissait alors très éloignée de la ville, probablement parce

qu'elle était isolée dans un champ et qu'on y parvenait par un chemin

impraticable. Aussi, quand les gens de Québec parlaient d'aller à la

_Maison bleue_, ils avaient le soin de choisir un bon cheval et une

voiture solide...

Mais que de changements depuis!

La rue Saint-Vallier, qui était autrefois un véritable bourbier, est

maintenant pavée en asphalte! Toutes les autres rues de Saint-Sauveur

sont macadamisées et entretenues avec la plus grande vigilance.

Cette paroisse est aujourd'hui annexée à la, cité de Québec, et la

superbe résidence du maire actuel de cette ville--l'honorable S. N.

Parent--s'élève à quelques pas du terrain occupé naguère par la _Maison

bleue_.

Cette maison était alors le rendez-vous des honnêtes gens qui aimaient

à se livrer au plaisir de la table, de la conversation et de la danse.

Elle était, en particulier, le rendez-vous des gens des noces.

La mode ne condamnait pas, comme à présent, les nouveaux mariés à un

voyage, et la lune de miel n'était pas forcée de courir en chemin de

fer...

Non! et les noces, qui duraient deux ou trois jours, étaient couronnées

par de joyeuses agapes sous le toit de cette maison si populaire.

Elle était tenue par un Français--type courtois et jovial--que tout le

monde appelait _Paschal_.

Le 8 septembre au soir de l'année, 18..., il y avait fête de gala chez

_Paschal_, en l'honneur d'un jeune couple de Saint-Roch, appartenant à

des familles à l'aise.

Rien n'avait été épargné pour donner de l'éclat à la fête et du plaisir

aux invités.

L'hôtellerie était resplendissante de lumières. De jolis bouquets de

fleurs en ornaient toutes les chambres. La salle à dîner, surtout,

offrait un coup d'oeil charmant; le propriétaire l'avait décorée avec

beaucoup de goût.

Une société en verve et en appétit avait pris place autour d'une table

garnie des mets les plus délicats.

On mangea fermement, on but modérément, et, au dessert, on chanta

joyeusement!

La mode des discours indigestes et souvent ridicules, au dessert,

n'était pas encore inventée... et les estomacs n'en digéraient que

mieux!

Chaque convive y alla de sa chanson, et tout le répertoire national y

passa!

--Mes amis, dit le père de la mariée, la danse étant un fameux digestif,

je prie toute la compagnie de passer dans l'autre salle, où les

musiciens sont à leur poste.

L'invitation fut chaleureusement acceptée, et, cinq minutes plus tard,

les mariés et leurs amis mêlaient le bruit cadencé de leurs semelles aux

accords du violon et de la clarinette...

Vers onze heures, la danse battait son plein. Un fiacre, portant six

matelots en goguette, s'arrêta en face de la _Maison bleue_.

Les sons de la musique et les bruyants éclats de rire avaient attiré

l'attention des marins, et la table toute servie, qu'ils voyaient du

dehors, excitait maintenant chez-eux le désir de manger et de s'amuser

aux dépends des _French Canadians!_

Le cocher leur fait observer que cette maison est l'hôtellerie la mieux

tenue de Québec et que les gens avinés n'y sont pas admis. Ça m'a

l'air de gens des noces, ajoute-t-il, et je vous assure qu'ils ne vous

laisseront pas entrer.

--Avec cette clef-là, nous entrerons bien! dit l'un des matelots, en

faisant briller à la lueur de la lune la lame d'un poignard!

--Si vous descendez de ma voiture, je vous quitte! menace le cocher, en

s'apprêtant à fouetter son cheval!

--Nous t'avons payé, n'est-ce pas? eh bien, attends-nous!

Mais les matelots ont à peine mis pied à terre, que le cocher, sans

songer qu'il risque d'embourber sa voiture, lance son cheval au galop!

--Bah! fait l'un des marins, en ricanant, nous nous rendrons au

bâtiment, demain matin, dans la voiture des mariés...

Ils s'approchent de la maison, dont la porte et les fenêtres sont

ouvertes comme en été, car la température est splendide.

Sans se donner la peine de frapper, ils entrent dans la salle à dîner et

se placent à table.

--Mangeons et buvons! commande le plus audacieux de la clique...

La gaieté était si générale et si bruyante en ce moment dans la salle de

danse, que l'entrée des matelots ne fut pas tout d'abord remarquée.

Et quant Paschal aperçut les intrus, ceux-ci avaient déjà dévoré deux

poulets et vidé trois bouteilles de vin!

--Que faites-vous ici? leur demande-t-il à brûle-pourpoint.

--Tu le vois, camarade, nous mangeons et buvons à ta santé!

--Sortez d'ici au plus vite!

--Pour toute réponse, l'un des bandits se lève et frappe le propriétaire

en pleine figure!

Une servante fait irruption dans la salle de danse en criant: «Venez

vite! venez vite! le bourgeois a été assommé par des bandits...»

Tous les hommes s'élancent au secours de Paschal, mais ils sont mal

reçus par les matelots qui les attendent de pied ferme.

Une bagarre terrible s'ensuit, au milieu des cris d'effroi que poussent

les femmes, en courant d'une chambre à l'autre!

Tout à coup, des hurlements de chien retentissent au dehors, et l'on

voit apparaître dans la porte la haute stature du vieux muet.

D'un coup d'oeil, le colosse comprend tout. Il empoigne un des matelots

et le jette comme une mitaine par la fenêtre! Un autre matelot va

frapper le vieux muet dans le dos avec son poignard, quand l'énorme

chien saute à la gorge du brigand et le renverse par terre.

Notre héros lui arrache le poignard, et le saisissant par une jambe, lui

fait prendre le même chemin qu'à son compagnon! Un troisième s'avance,

le poignard à la main, mais le colosse lui applique sur la main un coup

de pied formidable qui le désarme et lance le poignard au plafond...

Alors, se voyant vaincus, les quatre marins se jettent aux genoux du

terrible lutteur et lui demandent grâce!

Se plaçant près de la porte, le géant leur fait signe de sortir, et, à

tour de rôle, il leur administre, à l'endroit où le dos perd son nom, un

maître coup de pied qui les envoie rouler au milieu de la rue...

Le chien ne parait pas satisfait de la part qu'il a prise à la lutte,

car il poursuit les matelots en leur mordant les jarrets!

Le vieux muet est obligé de siffler l'animal pour lui faire abandonner

ses victimes!

Personne, heureusement, n'avait été blessé sérieusement. Paschal était

le plus maltraité: il avait les lèvres fendues et l'oeil droit au beurre

noir; mais il se félicitait d'avoir échappé, lui et ses hôtes, aux

poignards des matelots.

--Ce n'est rien, dit-il, buvons maintenant à la santé de notre sauveur!

Tous les convives emplissent leur verre et boivent avec enthousiasme à

la santé du vieux muet.

Après avoir vidé une larme de vin, notre héros veut se retirer, mais les

convives, et surtout les dames, le supplient avec tant d'insistance de

rester, qu'il se rend à leurs prières.

Il décline l'offre de danser, mais accepte celle de faire la partie de

whist avec les doyens de la société.

La présence du colosse et du chien, qui, semblable à une sentinelle, se

tenait sur le seuil de la porte, rassura tout à fait les gens des noces,

qui se remirent à danser avec plus d'entrain que jamais!

*

* *

Le lecteur est certainement curieux de savoir quel heureux hasard avait

conduit le vieux muet, ce soir-là, chez Paschal. Nous allons satisfaire

sa légitime curiosité.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le temps était serein et la lune

brillait au ciel comme un vaste ostensoir.

La marée était basse, et le vieillard venait de tendre ses filets.

En revenant à sa cabane, il crut entendre, dans le lointain, des flots

d'harmonie que la brise lui apportait. Il prêta l'oreille, et perçut

distinctement les sons de la clarinette et du violon.

Charmé par cette musique, qu'il n'avait pas l'avantage d'entendre

souvent, il s'approcha de l'hôtellerie.

Blotti sous un arbre, il écoutait depuis quelques instants, quand,

subitement, la musique cessa et des cris lamentables arrivèrent jusqu'à

lui.

Il se redressa, comme mû par un ressort, et, pressentant quelque

malheur, il courut vers la _Maison bleue_, où se déroulait la scène que

nous venons de raconter.

*

* *

A cinq heures du matin, les gens des noces se séparèrent, bien à regret,

de ce nouvel ami, qu'ils appelaient leur sauveur, et lui témoignèrent la

plus vive reconnaissance.

Bien des années ont passé depuis cette joyeuse époque, et bien des

habitués de l'hôtellerie légendaire sont disparus pour toujours...

Disparue, elle aussi, cette chère _Maison bleue_, dont la vue seule

faisait naître dans l'esprit des passants tout un monde de bien doux

souvenirs!

Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay · 第 16 / 62 题