Vogue (Bis) vogue, ma balancelle;
Chantez, gais matelots;
Que votre voix se mêle
Aux murmures des flots (Bis).
Des applaudissements frénétiques, s'élevant du rivage, saluent les
dernières notes égrenées dans l'air par la voix superbe et sonore de
Pitre Verret.
Le père Latourelle, en secouant la cendre de sa pipe, dit à ses voisins:
«Il chante comme un rossignol, ce gaillard-là, mais c'est dommage que
lui et ses amis n'aient pas suivi mon conseil, car le grain approche, et
je redoute pour eux un malheur».
En parlant, le père Latourelle, montrait du doigt un gros nuage noir,
qui, pareil à un drap mortuaire, déroulait à l'horizon ses plis frangés.
Le vent, un vent brûlant, commençait à agiter faiblement la surface de
l'eau; et l'oreille percevait déjà un bruit vague qui ressemblait à un
roulement de tambour: c'était le tonnerre qui mettait d'accord les sons
de sa sinistre et mâle voix.
Mais notre artiste, grisé par les applaudissements, chante, chante
toujours. Et ses compagnons, ivres de joie et de liberté, continuent à
jouer de la pagaie et de la rame, sans même soupçonner l'approche de la
tempête. Pourtant, s'ils dirigeaient leurs regards vers le nord, ils
verraient maintenant plusieurs nuages se rapprocher pour ne former
bientôt qu'un seul et immense rideau dont l'un des coins menace
d'obscurcir le soleil!
Verret en est à sa dixième chanson, et il chante avec une verve
endiablée:
C'est l'aviron
Qui nous mène,
Qui nous monte!
C'est l'aviron
Qui nous monte
En haut!
quand, soudain, le vent s'élève avec une rage épouvantable; un long
serpent de feu déchire la nue et la foudre éclate!
--Au rivage! s'écrient tous les rameurs.
Un nouvel éclair sillonne le firmament et la pluie, une pluie
torrentielle, se met à tomber!
Les rameurs essayent, mais vainement, de diriger leur embarcation vers
la ville.
La frayeur s'ajoutant à l'inexpérience, paralyse leurs membres, et la
chaloupe, mal gouvernée, danse comme une coquille au gré du vent et des
flots!
De la rive, les gens suivent cette scène avec effroi; les parents des
jeunes rameurs crient à fendre l'âme, et, cependant, personne n'ose
aller au secours des malheureux!...
Le père Latourelle, plus énervé que jamais, casse sa pipe en maugréant:
--Ah! les imprudents! les étourdis! je leur ai bien dit qu'il leur
arriverait malheur...
Au même moment, et comme si le ciel voulait réaliser ce sombre présage,
un coup de vent terrible fait chavirer la chaloupe, et les six jeunes
gens sont lancés dans les flots!
Quatre des malheureux réussissent à se cramponner à l'embarcation, mais
Bédard et Verret en sont trop éloignés pour pouvoir la saisir.
Bédard, qui est un habile nageur, se maintient à la surface de l'eau,
tandis que Verret, ignorant la natation, disparait pour ne plus
reparaître....
Tout à coup, du rivage, retentit cette clameur presque joyeuse:
Le vieux muet! le vieux muet!
En effet, notre héros, sortant on ne sait d'où, accoure, suivi de son
chien.
Avec la souplesse d'un jeune homme, il saute dans un canot, et, après
s'être signé, rame dans la direction des naufragés.
Il est vraiment beau de voir s'élancer, tête nue, sous le feu des
éclairs, ce brave colosse qui risque sa vie pour sauver celle de ses
semblables!
Mais c'est une tâche d'une exécution quasi impossible que cet homme
vient de s'imposer! Car le vent, soufflant dans la direction du sud,
repousse le canot à mesure qu'il avance!
Les vagues s'élèvent à une hauteur effrayante, et quand le canot arrive
à leur crête, on dirait qu'il va sombrer dans le gouffre!
La distance à franchir est d'environ quatre Arpents.
A la puissance et à la fureur des éléments, le rameur oppose la force
et l'adresse. Tenant son canot nez au vent, il lui fait couper la vague
écumante, et le force à courir vers le lieu du danger.
Malgré le bruit des flots et les éclats de la foudre, il entend à
présent les cris et les appels désespérés des naufragés.
Alors, redoublant de courage et rassemblant toutes ses forces, il
imprime à l'embarcation des élans qui la font bondir de vague en vague
avec l'agilité d'un coursier. Quelques pieds seulement le séparent des
malheureux. Encore un effort, et il est auprès d'eux!
Il jette l'ancre, et tend d'abord une rame à Joachim Bédard, qui lutte
toujours contre les flots. Mais ce dernier, en voulant saisir la rame,
disparaît dans l'abîme!
Sans hésiter, le vieillard plonge dans l'onde amère; le chien suit son
exemple, et tous les deux reparaissent presque aussitôt, l'homme tenant
Bédard, et le chien soutenant l'infortuné Verret!
S'approcher du canot et y monter avec son fardeau, est pour le sauveteur
l'affaire d'un instant.
Le ciel, évidemment, lui prête force et courage.
Il arrache Perret de la gueule du chien et le dépose au fond du canot.
Puis, tendant tour à tour la rame à ceux qui se tiennent cramponnés
à leur chaloupe renversée, il a le bonheur de les recueillir dans sa
barque.
Cependant, il ne peut compter sur l'aide de ceux qu'il vient d'arracher
à la mort, car tous sont exténués par les efforts qu'ils ont faits pour
sauver leur vie.
Aussi, comprenant toute la difficulté de la situation, le vieillard se
recommande à la sainte Vierge et se met à ramer vaillamment.
Les spectateurs, agenouillés sur le rivage, adressent au ciel les
prières les plus ferventes.
Peu à peu, le vent s'apaise, les nuages se dispersent et la mer devient
plus calme.
Maintenant que la bourrasque a rentré ses fureurs, le canotier sent ses
forces revenir, et le canot obéit aux vigoureuses poussées qu'il lui
donne en frappant l'onde de ses rames.
Enfin, il touche au rivage, et la foule se lève en poussant des
acclamations délirantes!
Mais à ces acclamations se mêlent tout à coup des cris déchirants. Une
femme fend la foule et se jette sur le corps inanimé de Verret, que le
vieux muet a étendu sur le sable de la grève.
Mon enfant! mon enfant! s'écrie-t-elle, en baignant de larmes la figure
du jeune homme....
Notre héros fait signe à la mère de se calmer, puis, se penchant sur
le corps du malheureux, il se met à pratiquer sur lui la respiration
artificielle.
Pendant qu'il opère ainsi, la mère ne cesse de crier: «Sauvez mon
enfant, mon Dieu! sauvez mon enfant!»
Et le vieillard, impassible, continue sa nouvelle tache avec un
dévouement admirable.
Soudain, il tressaille de joie en voyant la poitrine du jeune homme se
soulever, et en entendant un faible soupir s'exhaler de ses lèvres.
--Il vit! il est sauvé! s'écrie la mère avec transport.
Le colosse reprend son travail avec plus d'ardeur, et, au bout de cinq
minutes, Verret restitue à la mer le breuvage mortel.
Il est sauvé.
A la demande de la mère, le géant prend le jeune homme dans ses bras,
comme il eût fait d'un petit enfant, et le place sur un matelas qu'on a
mis dans une voiture pour transporter Verret à sa demeure.
Le vieux muet veut rentrer dans sa cabane; mais il est entouré, retenu,
pressé par la foule enthousiaste et reconnaissante.
Joachim Bédard et ses compagnons se démènent comme des gens qui ont
perdu la raison. Ils sautent, chantent, rient et pleurent tour à tour!
Prenant les mains du colosse, ils les couvrent de baisers, et lui
expriment leur profonde gratitude. Ils s'en éloignent, puis s'en
rapprochent pour lui témoigner maintenant leur admiration, et l'assurer
de leur dévouement.
--Monsieur! s'écrie Joachim Bédard: vous vous êtes jeté dans l'eau pour
nous sauver la vie; eh bien, nous, tonnerre! si jamais ça se présente,
nous nous jetterons dans le feu par dessus la tête pour vous sauver ou
pour vous défendre!
--Oui! oui!... hourra! hurlent les autres naufragés; nous donnerons
volontiers notre vie pour sauver la vôtre!
Et tout le rivage retentit des acclamations joyeuses de la multitude!
Le vieillard, un peu confus, mais tout rayonnant, montre à la foule le
ciel, voulant exprimer par ce geste que les actions de grâces doivent
s'adresser à Dieu!
Oui, un sourire rayonne sur le bon visage de notre héros; ce sourire est
le reflet du vrai bonheur que procure toujours à l'âme la satisfaction
du devoir accompli. Et il se félicite, non pas de ses exploits, mais
d'avoir eu le grand privilège d'être choisi par Dieu pour faire des
heureux...
Ce soir-là, il eut pour son chien des caresses plus tendres, et il lui
fit partager en commun son modeste repas, comme le chien avait partagé
avec lui les dangers et les honneurs de la journée!
Puis, malgré la fatigue qui paralysait ses membres, il s'agenouilla
devant l'image de la sainte Vierge et y resta longtemps, le front
courbé, l'âme débordante, remerciant Marie de lui avoir procuré ce
bonheur. Un moment, des larmes jaillirent de ses paupières:
Ici, c'est le passé qui parle au souvenir!
Enfin, ne pouvant plus se tenir à genoux, il se jeta sur son lit de
sapin et dormit comme un bienheureux.