donnez des libertés très-répréhensibles au théâtre: votre monologue
surtout, contient, sur les gens disgraciés, des traits qui passent la
licence!--Eh! croyez-vous, Messieurs, que j'eusse un talisman pour
tromper, séduire, enchaîner la censure et l'autorité, quand je leur
soumis mon ouvrage? que je n'aye pas dû justifier ce que j'avais osé
écrire? Que fais-je dire à _Figaro_, parlant à l'homme déplacé? _Que les
sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le
cours._ Est-ce donc-là une vérité d'une conséquence dangereuse? Au lieu
de ces inquisitions puériles et fatigantes, et qui seules donnent de
l'importance à ce qui n'en aurait jamais; si, comme en Angleterre, on
était assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mépris qui les
tue; loin de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient
en germant, et ne se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles,
est la faiblesse de les craindre: ce qui fait vendre les sottises, est
la sottise de les défendre.
Et comment conclut _Figaro? Que sans la liberté de blâmer, il n'est
point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui
redoutent les petits écrits._ Sont-ce-là des hardiesses coupables, ou
bien des aiguillons de gloire; des moralités insidieuses, ou des maximes
réfléchies, aussi justes qu'encourageantes?
Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque, satisfait du présent,
l'auteur veille pour l'avenir, dans la critique du passé, qui peut avoir
droit de s'en plaindre? et si, ne désignant ni temps, ni lieu, ni
personnes, il ouvre la voie, au théâtre, à des réformes désirables,
n'est-ce pas aller à son but?
_La Folle Journée_ explique donc comment, dans un temps prospère, sous
un roi juste et des ministres modérés, l'écrivain peut tonner sur les
oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C'est pendant le règne
d'un bon prince qu'on écrit sans danger l'histoire des méchans rois; et
plus le gouvernement est sage, est éclairé, moins la liberté de dire est
en presse: chacun y fesant son devoir, on n'y craint pas les allusions:
nul homme en place ne redoutant ce qu'il est forcé d'estimer; on
n'affecte point alors d'opprimer chez nous cette même littérature, qui
fait notre gloire au dehors, et nous y donne une sorte de primauté que
nous ne pouvons tirer d'ailleurs.
En effet, à quel titre y prétendrions-nous? Chaque peuple tient à son
culte et chérit son gouvernement. Nous ne sommes pas restés plus braves
que ceux qui nous ont battus à leur tour. Nos mœurs plus douces, mais
non meilleures, n'ont rien qui nous élève au-dessus d'eux. Notre
littérature seule, estimée de toutes les nations, étend l'empire de la
langue française, et nous obtient de l'Europe entière une prédilection
avouée, qui justifie, en l'honorant, la protection que le gouvernement
lui accorde.
Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui manque, c'est
alors qu'on peut voir dans nos académies l'homme de la cour siéger avec
les gens de lettres, les talens personnels, et la considération héritée,
se disputer ce noble objet, et les archives académiques se remplir
presque également de papiers et de parchemins.
Revenons à _la Folle Journée_.
Un Monsieur de beaucoup d'esprit, mais qui l'économise un peu trop, me
disait un soir au spectacle: Expliquez-moi donc, je vous prie, pourquoi,
dans votre pièce, on trouve autant de phrases négligées, qui ne sont pas
de votre style?--De mon style, Monsieur? Si par malheur j'en avais un,
je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une comédie; ne connaissant
rien d'insipide au théâtre comme ces fades camaïeux où tout est bleu, où
tout est rose, où tout est l'auteur, quel qu'il soit.
Lorsque mon sujet me saisit, j'évoque tous mes personnages et les mets
en situation:--Songe à toi, _Figaro_, ton maître va te
deviner,--Sauvez-vous vîte, _Chérubin_; c'est le Comte que vous
touchez.--Ah! Comtesse, quelle imprudence avec un époux si violent!--Ce
qu'ils diront, je n'en sais rien; c'est ce qu'ils feront qui m'occupe.
Puis, quand ils sont bien animés, j'écris sous leur dictée rapide, sûr
qu'ils ne me tromperont pas, que je reconnaîtrai _Bazile_, lequel n'a
pas l'esprit de _Figaro_ qui n'a pas le ton noble du Comte qui n'a pas
la sensibilité de la Comtesse qui n'a pas la gaieté de _Suzanne_ qui n'a
pas l'espièglerie du Page, et surtout aucun d'eux la sublimité de
_Brid'oison_; chacun y parle son langage: eh! que le dieu du naturel les
préserve d'en parler d'autre! Ne nous attachons donc qu'à l'examen de
leurs idées, et non à rechercher si j'ai dû leur prêter mon style.
Quelques malveillans ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de
_Figaro: Sommes-nous des soldats qui tuent et se sont tuer pour des
intérêts qu'ils ignorent? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche?_ À
travers le nuage d'une conception indigeste, ils ont feint d'apercevoir,
_que je répands une lumière décourageante sur l'état pénible du soldat;
et il y a des choses qu'il ne faut jamais dire_. Voilà dans toute sa
force l'argument de la méchanceté; reste à en prouver la bêtise.
Si, comparant la dureté du service à la modicité de la paye, ou
discutant tel autre inconvénient de la guerre, et comptant la gloire
pour rien, je versais de la défaveur sur ce plus noble des affreux
métiers, on me demanderait justement compte d'un mot indiscrètement
échappé; mais, du soldat au colonel, au général exclusivement, quel
imbécille homme de guerre a jamais eu la prétention qu'il dût pénétrer
les secrets du cabinet, pour lesquels il fait la campagne? C'est de cela
seul qu'il s'agit dans la phrase de _Figaro_. Que ce fou-là se montre
s'il existe; nous l'enverrons étudier sous le philosophe Babouc, lequel
éclaircit disertement ce point de discipline militaire.
En raisonnant sur l'usage que l'homme fait de sa liberté dans les
occasions difficiles, _Figaro_ pouvait également opposer à sa situation
tout état qui exige une obéissance implicite; et le cénobite zélé, dont
le devoir est de tout croire, sans jamais rien examiner; comme le
guerrier valeureux, dont la gloire est de tout affronter sur des ordres
non motivés, _de tuer et se faire tuer pour des intérêts qu'il ignore_.
Le mot de Figaro ne dit donc rien, sinon qu'un homme libre de ses
actions doit agir sur d'autres principes que ceux dont le devoir est
d'obéir aveuglément.
Qu'aurait-ce été, bon Dieu! si j'avais fait usage d'un mot qu'on
attribue au _Grand Condé_, et que j'entends louer à outrance, par ces
mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrase? À les croire, le _Grand
Condé_ montra la plus noble présence d'esprit, lorsqu'arrêtant _Louis
XIV_, prêt à pousser son cheval dans le Rhin, il dit à ce monarque:
_Sire, avez-vous besoin du bâton de maréchal?_
Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette
grande sottise. C'eût été dire au roi devant toute son armée: Vous
moquez-vous donc, Sire, de vous exposer dans un fleuve? Pour courir de
pareils dangers, il faut avoir besoin d'avancement ou de fortune!
Ainsi l'homme le plus vaillant, le plus grand général du siècle aurait
compté pour rien l'honneur, le patriotisme et la gloire! un misérable
calcul d'intérêt eût été, selon lui, le seul principe de la bravoure! il
eût dit là un affreux mot! et si j'en avais pris le sens, pour
l'enfermer dans quelque trait, je mériterais le reproche qu'on fait
gratuitement au mien.
Laissons donc les cerveaux fumeux jouer ou blâmer au hasard, sans se
rendre compte de rien; s'extasier sur une sottise, qui n'a pu jamais
être dite, et proscrire un mot juste et simple, qui ne montre que du bon
sens.
Un autre reproche assez fort, mais dont je n'ai pu me laver, est d'avoir
assigné pour retraite à la Comtesse un certain couvent d'_Ursulines.
Ursulines!_ a dit un seigneur joignant les mains avec éclat.
_Ursulines!_ a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune
anglais de sa loge. _Ursulines!_ ah! Milord! si vous entendiez le
français!... Je sens, je sens beaucoup, Madame, dit le jeune homme en
rougissant.--C'est qu'on n'a jamais mis au théâtre aucune femme aux
_Ursulines!_ Abbé, parlez-nous donc! l'Abbé, (toujours appuyée sur
l'anglais) comment trouvez-vous _Ursulines?_ Fort indécent, répond
l'abbé, sans cesser de lorgner _Suzanne_; et tout le beau monde a
répété: _Ursulines est fort indécent_. Pauvre auteur! on te croit jugé,
quand chacun songe à son affaire. En vain j'essayais d'établir que, dans
l'événement de la scène, moins la Comtesse a dessein de se cloîtrer,
plus elle doit le feindre, et faire croire à son époux que sa retraite
est bien choisie: ils ont proscrit mes _Ursulines_!
Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme, j'avais été jusqu'à
prier une des actrices, qui font le charme de ma pièce, de demander aux
mécontens à quel autre couvent de filles ils estimaient qu'il fût
_décent_ que l'on fît entrer la Comtesse? À moi, cela m'était égal; je
l'aurais mise où l'on aurait voulu; aux _Augustines_, aux _Célestines_,
aux _Clairettes_, aux _Visitandines_, même aux _petites Cordelières_,
tant je tiens peu aux _Ursulines!_ Mais on agit si durement!
Enfin, le bruit croissant toujours; pour arranger l'affaire avec
douceur, j'ai laissé le mot _Ursulines_ à la place où je l'avais mis:
chacun alors content de soi, de tout l'esprit qu'il avait montré, s'est
apaisé sur _Ursulines_, et l'on a parlé d'autre chose.
Je ne suis point, comme l'on voit, l'ennemi de mes ennemis. En disant
bien du mal de moi ils n'en ont point fait à ma pièce; et s'ils
sentaient seulement autant de joie à la déchirer que j'eus de plaisir à
la faire, il n'y aurait personne d'affligé. Le malheur est qu'ils ne
rient point; et ils ne rient point à ma pièce, parce qu'on ne rit point
à la leur. Je connais plusieurs amateurs, qui sont même beaucoup maigris
depuis le succès du _Mariage_; excusons donc l'effet de leur colère.
À des moralités d'ensemble et de détail, répandues dans les flots d'une
inaltérable gaieté; à un dialogue assez vif, dont la facilité nous cache
le travail, si l'auteur a joint une intrigue aisément filée, où l'art se
dérobe sous l'art, qui se noue et se dénoue sans cesse, à travers une
foule de situations comiques, de tableaux piquans et variés qui
soutiennent, sans la fatiguer, l'attention du public pendant les trois
heures et demie que dure le même spectacle; (essai que nul homme de
lettres n'avait encore osé tenter!) que restait-il à faire à de pauvres
méchans que tout cela irrite? attaquer, poursuivre l'auteur, par des
injures verbales, manuscrites, imprimées: c'est ce qu'on a fait sans
relâche. Ils ont même épuisé jusqu'à la calomnie, pour tâcher de me
perdre dans l'esprit de tout ce qui influe en France sur le repos d'un
citoyen. Heureusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation,
qui depuis dix grands mois le voit, le juge et l'apprécie. Le laisser
jouer tant qu'il fera plaisir, est la seule vengeance que je me sois
permise. Je n'écris point ceci pour les lecteurs actuels: le récit d'un
mal trop connu touche peu; mais dans quatre-vingts ans il portera son
fruit. Les auteurs de ce temps-là compareront leur sort au nôtre; et nos
enfans sauront à quel prix on pouvait amuser leurs pères.
Allons au fait; ce n'est pas tout cela qui blesse. Le vrai motif qui se
cache, et qui dans les replis du cœur produit tous les autres
reproches, est renfermé dans ce quatrain:
Pourquoi ce Figaro, qu'on va tant écouter,
Est-il avec fureur déchiré par les sots?
_Recevoir, prendre et demander;_
_Voilà le secret en trois mots._
En effet, _Figaro_ parlant du métier de courtisan, le définit dans ces
termes sévères. Je ne puis le nier, je l'ai dit. Mais reviendrai-je sur
ce point? Si c'est un mal, le remède serait pire: il faudrait poser
méthodiquement ce que je n'ai fait qu'indiquer; revenir à montrer qu'il
n'y a point de synonyme en français, entre _l'homme de la cour, l'homme
de cour, et le courtisan par métier_.
Il faudrait répéter qu'_homme de la cour_ peint seulement un noble état;
qu'il s'entend de l'homme de qualité, vivant avec la noblesse et l'éclat
que son rang lui impose; que si cet _homme de la cour_ aime le bien par
goût, sans intérêt; si, loin de jamais nuire à personne, il se fait
estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux, et respecter des autres;
alors cette acception reçoit un nouveau lustre, et j'en connais plus
d'un que je nommerais avec plaisir, s'il en était question.
Il faudrait montrer qu'_homme de cour_, en bon français, est moins
l'énoncé d'un état que le résumé d'un caractère adroit, liant, mais
réservé; pressant la main de tout le monde en glissant chemin à travers;
menant finement son intrigue avec l'air de toujours servir; ne se fesant
point d'ennemis, mais donnant près d'un fossé, dans l'occasion, de
l'épaule au meilleur ami, pour assurer sa chute et le remplacer sur la
crête; laissant à part tout préjugé qui pourrait ralentir sa marche;
souriant à ce qui lui déplaît, et critiquant ce qu'il approuve, selon
les hommes qui l'écoutent; dans les liaisons utiles de sa femme ou de sa
maîtresse, ne voyant que ce qu'il doit voir; enfin....
Prenant tout, pour le faire court,
En véritable _homme de cour._
LA FONTAINE.
Cette acception n'est pas aussi défavorable que celle du _courtisan par
métier_; et c'est l'homme dont parle _Figaro_.
Mais quand j'étendrais la définition de ce dernier; quand, parcourant
tous les possibles, je le montrerais avec son maintien équivoque, haut
et bas à la fois; rampant avec orgueil; ayant toutes les prétentions
sans en justifier une; se donnant l'air du _protégement_ pour se faire
chef de parti; dénigrant tous les concurrens qui balanceraient son
crédit; fesant un métier lucratif de ce qui ne devrait qu'honorer;
vendant ses maîtresses à son maître, lui fesant payer ses plaisirs, &c.
&c. et quatre pages d'&c. il faudrait toujours revenir au distique de
_Figaro. Recevoir, prendre et demander; voilà le secret en trois mots_.
Pour ceux-ci, je n'en connais point; il y en eut, dit-on, sous _Henri
III_, sous d'autres rois encore; mais c'est l'affaire de l'historien; et
quant à moi, je suis d'avis que les vicieux du siècle en sont comme les
saints; qu'il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j'ai promis
la critique de ma pièce, il faut enfin que je la donne.
En général son grand défaut est _que je ne l'ai point faite en observant
le monde; qu'elle ne peint rien de ce qui existe, et ne rappelle jamais
l'image de la société où l'on vit; que ses mœurs basses et corrompues
n'ont pas même le mérite d'être vraies_. Et c'est ce qu'on lisait
dernièrement dans un beau discours imprimé, composé par un homme de
bien, auquel il n'a manqué qu'un peu d'esprit pour être un écrivain
médiocre. Mais médiocre ou non, moi qui ne fis jamais usage de cette
allure oblique et torse avec laquelle un sbire, qui n'a pas l'air de
vous regarder, vous donne du stilet au flanc, je suis de l'avis de
celui-ci. Je conviens qu'à la vérité la génération passée ressemblait
beaucoup à ma pièce, que la génération future lui ressemblera beaucoup
aussi, mais que pour la génération présente elle ne lui ressemble
aucunement; que je n'ai jamais rencontré ni mari suborneur, ni seigneur
libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionné, ni avocat
injuriant, ni gens médiocres avancés, ni traducteur bassement jaloux; et
que si des âmes pures, qui ne s'y reconnaissent point du tout,
s'irritent contre ma pièce et la déchirent sans relâche, c'est
uniquement par respect pour leurs grands-pères, et sensibilité pour
leurs petits-enfans. J'espère, après cette déclaration, qu'on me
laissera bien tranquille; ET J'AI FINI.
CARACTÈRES ET HABILLEMENS DE LA PIÈCE.
LE COMTE ALMAVIVA doit être joué très-noblement, mais avec grâce et
liberté. La corruption du cœur ne doit rien ôter au _bon ton_ de ses
manières. Dans les mœurs _de ce temps-là_, les grands traitaient en
badinant toute entreprise sur les femmes. Ce rôle est d'autant plus
pénible à bien rendre, que le personnage est toujours sacrifié; mais
joué par un comédien excellent, (M. _Molé_) il a fait ressortir tous les
rôles, et assuré le succès de la pièce.
Son vêtement du premier et second actes est un habit de chasse, avec des
bottines à mi-jambe, de l'ancien costume espagnol. Du troisième acte
jusqu'à la fin, un habit superbe de ce costume.
* * *
LA COMTESSE, agitée de deux sentimens contraires, ne doit montrer qu'une
sensibilité réprimée, ou une colère très-modérée; rien surtout qui
dégrade aux yeux du spectateur son caractère aimable et vertueux. Ce
rôle, un des plus difficiles de la pièce, a fait infiniment d'honneur au
grand talent de mademoiselle _Saint-Val_, cadette.
Son vêtement du premier, second et quatrième actes, est une lévite
commode, et nul ornement sur la tête; elle est chez elle et censée
incommodée. Au cinquième acte, elle a l'habillement et la haute coiffure
de _Suzanne_.
* * *
FIGARO. L'on ne peut trop recommander à l'acteur qui jouera ce rôle de
bien se pénétrer de son esprit, comme l'a fait M. _Dazincourt_. S'il y
voyait autre chose que de la raison assaisonnée de gaieté et de
saillies, surtout s'il y mettait la moindre charge, il avilirait un rôle
que le premier comique du théâtre, M. _Préville_, a jugé devoir honorer
le talent de tout comédien qui saurait en saisir les nuances
multipliées, et pourrait s'élever à son entière conception.
Son vêtement comme dans le _Barbier de Séville._
* * *
SUZANNE. Jeune personne adroite, spirituelle et rieuse, mais non de
cette gaieté presqu'effrontée de nos soubrettes corruptrices: son joli
caractère est dessiné dans la préface, et c'est-là que l'actrice qui n'a
point vu mademoiselle _Contat_ doit l'étudier pour le bien rendre.
Son vêtement des quatre premiers actes est un juste blanc à basquines,
très-élégant, la jupe de même, avec une toque, appelée depuis par nos
marchandes, _à la Suzanne_. Dans la fête du quatrième acte, le Comte lui
pose sur la tête une toque à long voile, à hautes plumes et à rubans
blancs. Elle porte, au cinquième acte, la lévite de sa maîtresse, et nul
ornement sur la tête.
* * *
MARCELINE est une femme d'esprit, née un peu vive, mais dont les fautes
et l'expérience ont réformé le caractère. Si l'actrice qui le joue
s'élève avec une fierté bien placée, à la hauteur très-morale qui suit
la reconnaissance du troisième acte, elle ajoutera beaucoup à l'intérêt
de l'ouvrage.
Son vêtement est celui des duègnes espagnoles, d'une couleur modeste, un
bonnet noir sur la tête.
* * *
ANTONIO ne doit montrer qu'une demi-ivresse, qui se dissipe par degrés,
de sorte qu'au cinquième acte on n'en aperçoive presque plus.
Son vêtement est celui d'un paysan espagnol, où les manches pendent par
derrière; un chapeau et des souliers blancs.
* * *
FANCHETTE est une enfant de douze ans, très-naïve. Son petit habit est
un juste brun avec des gances et des boutons d'argent, la jupe de
couleur tranchante, et une toque noire à plumes sur la tête. Il sera
celui des autres paysannes de la noce.
* * *
CHÉRUBIN. Ce rôle ne peut être joué, comme il l'a été, que par une jeune
et très-jolie femme; nous n'avons point à nos théâtres de très-jeune
homme assez formé pour en bien sentir les finesses. Timide à l'excès
devant la Comtesse, ailleurs un charmant polisson, un désir inquiet et
vague est le fond de son caractère. Il s'élance à la puberté, mais sans
projet, sans connaissances, et tout entier à chaque événement: enfin il
est ce que toute mère, au fond du cœur, voudrait peut-être que fût son
fils, quoiqu'elle dût beaucoup en souffrir.
Son riche vêtement aux premier et second actes, est celui d'un page de
cour espagnol, blanc et brodé d'argent, le léger manteau bleu sur
l'épaule, et un chapeau chargé de plumes. Au quatrième acte, il a le
corset, la jupe et la toque des jeunes paysannes qui l'amènent. Au
cinquième acte, un habit uniforme d'officier, une cocarde et une épée.
BARTHOLO. Le caractère et l'habit comme dans le _Barbier de Séville_; il
n'est ici qu'un rôle secondaire.
BAZILE. Caractère et vêtement comme dans le _Barbier de Séville_. Il
n'est aussi qu'un rôle secondaire.
BRID'OISON doit avoir cette bonne et franche assurance des bêtes qui
n'ont plus leur timidité. Son bégaiement n'est qu'une grâce de plus, qui
doit à peine être sentie; et l'acteur se tromperait lourdement, et
jouerait à contre-sens, s'il y cherchait le plaisant de son rôle. Il est
tout entier dans l'opposition de la gravité de son état au ridicule du
caractère; et moins l'acteur le chargera, plus il montrera de vrai
talent.
Son habit est une robe de juge espagnol, moins ample que celle de nos
procureurs, presque une soutane: une grosse perruque, une gonille ou
rabat espagnol au col, et longue baguette blanche à la main.
DOUBLE-MAIN. Vêtu comme le juge, mais la baguette blanche plus courte.
L'HUISSIER OU ALGUAZIL. Habit, manteau, épée de _Crispin_, mais portée à
son côté sans ceinture de cuir; point de bottines, une chaussure noire,
une perruque blanche naissante et longue à mille boucles, une baguette
blanche.
GRIPE-SOLEIL. Habit de paysan, les manches pendantes, veste de couleur
tranchée, chapeau blanc.
UNE JEUNE BERGÈRE. Son vêtement comme celui de _Fanchette_.
PEDRILLE. En veste, gilet, ceinture, fouet et bottes de poste, une
réçille sur la tête, chapeau de courrier.
PERSONNAGES MUETS. Les uns en habit de juges, d'autres en habits de
paysans, les autres en habits de livrée.
_Placement des acteurs._
Pour faciliter les jeux du théâtre, on a eu l'attention d'écrire, au
commencement de chaque scène, le nom des personnages dans l'ordre où le
spectateur les voit. S'ils font quelque mouvement grave dans la scène,
il est désigné par un nouvel ordre de noms, écrit en marge à l'instant
qu'il arrive. Il est important de conserver les bonnes positions
théâtrales; le relâchement dans la tradition donnée par les premiers
acteurs, en produit bientôt un total dans le jeu des pièces, qui finit
par assimiler les troupes négligentes aux plus faibles comédiens de
société.
_Lu et approuvé, le 25 janvier 1785._
Signé, BRET.
_Vu l'approbation, permis d'imprimer, ce 31 janvier 1785._
Signé, LE NOIR.
LE MARIAGE DE FIGARO.
_PERSONNAGES._
LE COMTE ALMAVIVA, _grand-Corrégidor
d'Andalousie_. M. Molé.
LA COMTESSE, _sa femme_. Mlle Saint-Val.
FIGARO, _valet-de-chambre du Comte, et concierge
du château_. M. d'Azincourt.
SUZANNE, _première camariste de la Comtesse, et
fiancée de Figaro_. Mlle Contat.
MARCELINE, _femme de charge_. Mme Bellecourt;
et ensuite Mlle la Chassaigne.
ANTONIO, _jardinier du château, oncle de Suzanne
et père de Fanchette_. M. Belmont.
FANCHETTE, _fille d'Antonio_. Mlle Laurent.
CHÉRUBIN, _premier page du Comte_. Mlle Olivier.
BARTHOLO, _médecin de Séville_. M. Desessarts.
BAZILE, _maître de clavecin de la Comtesse_. M. Vanhove.
DON GUSMAN BRID'OISON, _lieutenant
du siège_. M. Préville;
et ensuite M. Dugazon.
DOUBLE-MAIN, _greffier,
secrétaire de don Gusman_. M. Marsy.
UN HUISSIER-AUDIENCIER. M. la Rochelle.
GRIPE-SOLEIL, _jeune pastoureau_. M. Champville.
UNE JEUNE BERGÈRE. Mlle Dantier.
PEDRILLE, _piqueur du Comte_. M. Florence.
_PERSONNAGES MUETS._
TROUPE DE VALETS.
TROUPE DE PAYSANNES.
TROUPE DE PAYSANS.
_La scène est au château d'Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville._
* * *
LA FOLLE JOURNÉE,
OU
LE MARIAGE DE FIGARO.
ACTE PREMIER.
_Le théâtre représente une chambre à demi démeublée: un grand fauteuil
de malade est au milieu. Figaro, avec une toise mesure le plancher.
Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleur
d'orange, appelé chapeau de la mariée._
_SCÈNE PREMIÈRE._
FIGARO, SUZANNE.
FIGARO.
Dix-neuf pieds sur vingt-six.
SUZANNE.
Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau: le trouves-tu mieux ainsi?
FIGARO _lui prend les mains_.
Sans comparaison, ma charmante. Ô! que ce joli bouquet virginal élevé
sur la tête d'une belle fille, est doux le matin des noces à l'œil
amoureux d'un époux!...
SUZANNE _se retire_.
Que mesures-tu donc là, mon fils?
FIGARO.
Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne
aura bonne grace ici.
SUZANNE.
Dans cette chambre?
FIGARO.
Il nous la cède.
SUZANNE.
Et moi je n'en veux point.
FIGARO.
Pourquoi?
SUZANNE.
Je n'en veux point.
FIGARO.
Mais encore?
SUZANNE.
Elle me déplaît.
FIGARO.
On dit une raison.
SUZANNE.
Si je n'en veux pas dire?
FIGARO.
Ô! quand elles sont sûres de nous!
SUZANNE.