La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je prend

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LA FOLLE JOURNÉE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO.

_Cet Ouvrage se trouve,_

_À Versailles_, chez BLAIZOT, libraire du roi.

_À Bordeaux_, chez les frères LABOTTIERE.

_À Lille_, chez J. J. JACQUEZ.

_À Grenoble_, chez BRETTE.

_À Bayonne_, chez FAUVET DU HARD.

_À Bruxelles_, chez DUJARDIN.

_À Nantes_, chez DESPILLY.

_À Rennes_, chez ROBIQUET, l'aîné.

_À Nîmes_, chez GAUDE et compagnie.

_À Montpellier_, chez RIGAUD, PONS et compagnie.

_À Châlons-sur-Saône_, chez DE LIVANI.

_À Angers_, chez PAVIE, libr.-impr. du roi.

Et chez les principaux libraires des autres villes du royaume.

_AVIS DE L'ÉDITEUR._

Par un abus punissable, on a envoyé à Amsterdam un prétendu manuscrit de

cette pièce, tiré de mémoire et défiguré, plein de lacunes, de

contre-sens et d'absurdités. On l'a imprimé et vendu en y mettant le nom

de M. _de Beaumarchais_. Des comédiens de province se sont permis de

donner et représenter cette production, comme l'ouvrage de l'auteur; il

n'a manqué à tous ces gens de bien que d'être loués dans quelques

feuilles périodiques.

LA

FOLLE JOURNÉE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO,

COMÉDIE

EN CINQ ACTES, EN PROSE.

PAR M. DE BEAUMARCHAIS.

_Représentée pour la première fois, par les Comédiens

français ordinaires du Roi, le mardi 27 avril 1784._

En faveur du badinage,

Faites grace à la raison. _Vaud. de la pièce._

DE L'IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE-TYPOGRAPHIQUE;

_Et se trouve à Paris,_

Chez RUAULT, libraire, au Palais-Royal, près le théâtre, nº 6.

1785.

PRÉFACE.

En écrivant cette préface, mon but n'est pas de rechercher oiseusement

si j'ai mis au théâtre une pièce bonne ou mauvaise: il n'est plus temps

pour moi; mais d'examiner scrupuleusement, et je le dois toujours, si

j'ai fait une œuvre blâmable.

Personne n'étant tenu de faire une comédie qui ressemble aux autres; si

je me suis écarté d'un chemin trop battu, pour des raisons qui m'ont

paru solides, ira-t-on me juger, comme l'ont fait MM. tels, sur des

règles qui ne sont pas les miennes? imprimer puérilement que je reporte

l'art à son enfance, parce que j'entreprends de frayer un nouveau

sentier à cet art dont la loi première, et peut-être la seule, est

d'amuser en instruisant? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Il y a souvent très-loin du mal que l'on dit d'un ouvrage à celui qu'on

en pense. Le trait qui nous poursuit, le mot qui importune reste

enseveli dans le cœur, pendant que la bouche se venge en blâmant

presque tout le reste. De sorte qu'on peut regarder comme un point

établi au théâtre, qu'en fait de reproche à l'auteur, ce qui nous

affecte le plus est ce dont on parle le moins.

Il est peut-être utile de dévoiler aux yeux de tous ce double aspect des

comédies, et j'aurai fait encore un bon usage de la mienne, si je

parviens en la scrutant à fixer l'opinion publique sur ce qu'on doit

entendre par ces mots: Qu'est-ce que LA DÉCENCE THÉÂTRALE?

À force de nous montrer délicats, fins connaisseurs, et d'affecter,

comme j'ai dit autre part, l'hypocrisie de la décence auprès du

relâchement des mœurs, nous devenons des êtres nuls, incapables de

s'amuser et de juger de ce qui leur convient: faut-il le dire enfin? des

bégueules rassasiées, qui ne savent plus ce qu'elles veulent, ni ce

qu'elles doivent aimer ou rejeter. Déjà ces mots si rebattus, _bon ton_,

_bonne compagnie_, toujours ajustés au niveau de chaque insipide

cotterie, et dont la latitude est si grande qu'on ne sait où ils

commencent et finissent, ont détruit la franche et vraie gaieté qui

distinguait de tout autre le comique de notre nation.

Ajoutez-y le pédantesque abus de ces autres grands mots _décence_ et

_bonnes mœurs_, qui donnent un air si important, si supérieur, que nos

jugeurs de comédies seraient désolés de n'avoir pas à les prononcer sur

toutes les pièces de théâtre, et vous connaîtrez à peu-près ce qui

garote le génie, intimide tous les auteurs, et porte un coup mortel à la

vigueur de l'intrigue, sans laquelle il n'y a pourtant que du bel esprit

à la glace, et des comédies de quatre jours.

Enfin, pour dernier mal, tous les états de la société sont parvenus à se

soustraire à la censure dramatique; on ne pourrait mettre au théâtre les

_Plaideurs_ de _Racine_, sans entendre aujourd'hui les _Dandins_

et les _Brid'oisons_, même des gens plus éclairés, s'écrier qu'il n'y a

plus ni mœurs, ni respect pour les magistrats.

On ne ferait point le _Turcaret_ sans avoir à l'instant sur les bras,

fermes, sous-fermes, traites et gabelles, droits-réunis, tailles,

taillons, le trop-plein, le trop-bu, tous les impositeurs royaux. Il

est vrai qu'aujourd'hui _Turcaret_ n'a plus de modèles. On l'offrirait

sous d'autres traits, l'obstacle resterait le même.

On ne jouerait point les _Fâcheux_, _les Marquis_, _les Emprunteurs_ de

Molière, sans révolter à la fois la haute, la moyenne, la moderne et

l'antique noblesse. Ses _Femmes savantes_ irriteraient nos féminins

bureaux d'esprit; mais quel calculateur peut évaluer la force et la

longueur du levier qu'il faudrait, de nos jours, pour élever jusqu'au

théâtre l'œuvre sublime du _Tartuffe_? Aussi l'auteur qui se compromet

avec le public _pour l'amuser, ou pour l'instruire_, au lieu d'intriguer

à son choix son ouvrage, est-il obligé de tourniller dans des incidens

impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modèles

hors de la société, crainte de se trouver mille ennemis, dont il ne

connaissait aucun en composant son triste drame.

J'ai donc réfléchi que, si quelque homme courageux ne secouait pas toute

cette poussière, bientôt l'ennui des pièces françaises porterait la

nation au frivole opéra-comique, et plus loin encore, aux boulevards, à

ce ramas infect de tréteaux élevés à notre honte, où la décente liberté,

bannie du théâtre français, se change en une licence effrénée, où la

jeunesse va se nourrir de grossières inepties, et perdre, avec ses

mœurs, le goût de la décence et des chefs-d'œuvre de nos maîtres. J'ai

tenté d'être cet homme, et si je n'ai pas mis plus de talent à mes

ouvrages, au moins mon intention s'est-elle manifestée dans tous.

J'ai pensé, je pense encore, qu'on n'obtient ni grand pathétique, ni

profonde moralité, ni bon et vrai comique au théâtre, sans des

situations fortes, et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale

dans le sujet qu'on veut traiter. L'auteur tragique, hardi dans ses

moyens, ose admettre le crime atroce: les conspirations, l'usurpation du

trône, le meurtre, l'empoisonnement, l'inceste dans _Oedipe_ et

_Phèdre_; le fratricide dans _Vendôme_; le parricide dans _Mahomet_; le

régicide dans _Machbet_, &c. &c. La comédie, moins audacieuse, n'excède

pas les disconvenances, parce que ses tableaux sont tirés de nos mœurs,

ses sujets de la société. Mais comment frapper sur l'avarice, à moins de

mettre en scène un méprisable avare? démasquer l'hypocrisie, sans

montrer, comme _Orgon_ dans le _Tartuffe_, un abominable hypocrite,

_épousant sa fille et convoitant sa femme_? un homme à bonnes fortunes,

sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes? un joueur

effréné, sans l'envelopper de fripons, s'il ne l'est pas déjà lui-même?

Tous ces gens-là sont loin d'être vertueux: l'auteur ne les donne pas

pour tels; il n'est le patron d'aucun d'eux; il est le peintre de leurs

vices. Et parce que le lion est féroce, le loup vorace et glouton, le

renard rusé, cauteleux, la fable est-elle sans moralité? Quand l'auteur

la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du

corbeau le fromage dans la gueule du renard; sa moralité est remplie:

s'il la tournait contre le bas flatteur, il finirait son apologue ainsi:

_Le renard s'en saisit, le dévore; mais le fromage était empoisonné_. La

fable est une comédie légère, et toute comédie n'est qu'un long

apologue: leur différence est que dans la fable les animaux ont de

l'esprit; et que dans notre comédie les hommes sont souvent des bêtes;

et qui pis est, des bêtes méchantes.

Ainsi, lorsque _Molière_, qui fut si tourmenté par les sots, donne à

l'_Avare_ un fils prodigue et vicieux, qui lui vole sa cassette, et

l'injurie en face; est-ce des vertus ou des vices qu'il tire sa

moralité? Que lui importent ses fantômes? c'est vous qu'il entend

corriger. Il est vrai que les afficheurs et balayeurs littéraires de son

temps, ne manquèrent pas d'apprendre au bon public combien tout cela

était horrible! Il est aussi prouvé que des envieux très-importans, ou

des importans très-envieux se déchaînèrent contre lui. Voyez le sévère

_Boileau_, dans son épître au grand _Racine_, venger son ami qui n'est

plus, en rappelant ainsi les faits:

L'Ignorance et l'Erreur à ses naissantes pièces,

En habits de marquis, en robes de comtesses,

Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau,

Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau.

Le commandeur voulait la scène plus exacte;

Le vicomte, indigné, sortait au second acte;

L'un, défendeur zélé des dévots mis en jeu,

Pour prix de ses bons mots, le condamnait au feu;

L'autre, _fougueux marquis_, lui déclarant la guerre,

Voulait venger la cour immolée au parterre.

On voit même dans un placet de _Molière_ à _Louis XIV_, qui fut si grand

en protégeant les arts, et sans le goût éclairé duquel notre théâtre

n'aurait pas un seul chef-d'œuvre de _Molière_; on voit ce philosophe

auteur se plaindre amèrement au roi, que pour avoir démasqué les

hypocrites, ils imprimaient par-tout qu'il était _un libertin, un impie,

un athée, un démon vêtu de chair, habillé en homme_; et cela s'imprimait

avec APPROBATION ET PRIVILEGE de ce roi qui le protégeait: rien

là-dessus n'est empiré.

Mais, parce que les personnages d'une pièce s'y montrent sous des mœurs

vicieuses, faut-il les bannir de la scène? Que poursuivrait-on au

théâtre? les travers et les ridicules? cela vaut bien la peine d'écrire!

ils sont chez nous comme les modes; on ne s'en corrige point, on en

change.

Les vices, les abus: voilà ce qui ne change point, mais se déguise en

mille formes sous le masque des mœurs dominantes; leur arracher ce

masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche de l'homme

qui se voue au théâtre. Soit qu'il moralise en riant, soit qu'il pleure

en moralisant, Héraclite ou Démocrite, il n'a pas un autre devoir:

malheur à lui s'il s'en écarte. On ne peut corriger les hommes qu'en les

fesant voir tels qu'ils sont. La comédie utile et véridique n'est point

un éloge menteur, un vain discours d'académie.

Mais gardons-nous bien de confondre cette critique générale, un des plus

nobles buts de l'art, avec la satire odieuse et personnelle: l'avantage

de la première est de corriger sans blesser. Faites prononcer au théâtre

par l'homme juste, aigri de l'horrible abus des bienfaits: _Tous les

hommes sont des ingrats_; quoique chacun soit bien près de penser comme

lui, personne ne s'offensera. Ne pouvant y avoir un ingrat sans qu'il

existe un bienfaiteur, ce reproche même établit une balance égale entre

bons et les mauvais cœurs; on le sent, et cela console. Que si

l'humoriste répond _qu'un bienfaiteur fait cent ingrats_; on répliquera

justement qu'_il n'y a peut-être pas un ingrat qui n'ait été plusieurs

fois bienfaiteur_; cela console encore. Et c'est ainsi qu'en

généralisant, la critique la plus amère porte du fruit sans nous

blesser, quand la satire personnelle, aussi stérile que funeste, blesse

toujours et ne produit jamais. Je hais par-tout cette dernière, et je la

crois un si punissable abus, que j'ai plusieurs fois d'office invoqué la

vigilance du magistrat pour empêcher que le théâtre ne devînt une arène

de gladiateurs, où le puissant se crût en droit de faire exercer ses

vengeances par les plumes vénales, et malheureusement trop communes, qui

mettent leur bassesse à l'enchère.

N'ont-ils pas assez, ces grands, des mille et un feuillistes, feseurs de

bulletins, afficheurs, pour y trier les plus mauvais, en choisir un bien

lâche, et dénigrer qui les offusque? On tolère un si léger mal, parce

qu'il est sans conséquence, et que la vermine éphémère démange un

instant et périt; mais le théâtre est un géant, qui blesse à mort tout

ce qu'il frappe. On doit réserver ses grands coups pour les abus et pour

les maux publics.

Ce n'est donc ni le vice ni les incidens qu'il amène, qui font

l'indécence théâtrale; mais le défaut de leçons et de moralité. Si

l'auteur, ou faible ou timide, n'ose en tirer de son sujet, voilà ce qui

rend sa pièce équivoque ou vicieuse.

Lorsque je mis _Eugénie_ au théâtre, (et il faut bien que je me cite,

puisque c'est toujours moi qu'on attaque) lorsque je mis _Eugénie_ au

théâtre, tous nos jurés-crieurs à la décence jetaient des flammes dans

les foyers, sur ce que j'avais osé montrer un seigneur libertin,

habillant ses valets en prêtres, et feignant d'épouser une jeune

personne qui paraît enceinte au théâtre, sans avoir été mariée.

Malgré leurs cris, la pièce a été jugée, sinon le meilleur, au moins le

plus moral des drames; constamment jouée sur tous les théâtres, et

traduite dans toutes les langues. Les bons esprits ont vu que la

moralité, que l'intérêt y naissaient entièrement de l'abus qu'un homme

puissant et vicieux fait de son nom, de son crédit, pour tourmenter une

faible fille, sans appui, trompée, vertueuse et délaissée. Ainsi tout ce

que l'ouvrage a d'utile et de bon, naît du courage qu'eut l'auteur

d'oser porter la disconvenance sociale au plus haut point de liberté.

Depuis, j'ai fait _les Deux Amis_, pièce dans laquelle un père avoue à

sa prétendue nièce qu'elle est sa fille illégitime: ce drame est aussi

très-moral; parce qu'à travers les sacrifices de la plus parfaite

amitié, l'auteur s'attache à y montrer les devoirs qu'impose la nature

sur les fruits d'un ancien amour, que la rigoureuse dureté des

convenances sociales, ou plutôt leur abus, laisse trop souvent sans

appui.

Entre autres critiques de la pièce, j'entendis dans une loge, auprès de

celle que j'occupais, un jeune _important_ de la cour, qui disait

gaiement à des dames: «L'auteur, sans doute, est un garçon fripier, qui

ne voit rien de plus élevé que des commis des fermes et des marchands

d'étoffes; et c'est au fond d'un magasin qu'il va chercher les nobles

amis qu'il traduit à la scène française.» Hélas! Monsieur, lui dis-je,

en m'avançant, il a fallu du moins les prendre où il n'est pas

impossible de les supposer; vous ririez bien plus de l'auteur, s'il eût

tiré deux vrais amis de l'Œil-de-bœuf et des carrosses? Il faut un peu

de vraisemblance, même dans les actes vertueux.

Me livrant à mon gai caractère, j'ai depuis tenté, dans _le Barbier de

Séville_, de ramener au théâtre l'ancienne et franche gaieté, en

l'alliant avec le ton léger de notre plaisanterie actuelle; mais, comme

cela même était une espèce de nouveauté, la pièce fut vivement

poursuivie. Il semblait que j'eusse ébranlé l'État; l'excès des

précautions qu'on prit et des cris qu'on fit contre moi, décelait

sur-tout la frayeur que certains vicieux de ce temps avaient de s'y voir

démasqués. La pièce fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur

l'affiche, à l'instant d'être jouée, dénoncée même au parlement d'alors;

et moi, frappé de ce tumulte, je persistais à demander que le public

restât le juge de ce que j'avais destiné à l'amusement du public.

Je l'obtins au bout de trois ans. Après les clameurs, les éloges; et

chacun me disait tout bas: Faites-nous donc des pièces de ce genre,

puisqu'il n'y a plus que vous qui osiez rire en face.

Un auteur désolé par la cabale et les criards, mais qui voit sa pièce

marcher, reprend courage; et c'est ce que j'ai fait. Feu M. le prince

de _Conti_, de patriotique mémoire, (car, en frappant l'air de son nom,

l'on sent vibrer le vieux mot patrie) feu M. le prince de _Conti_, donc,

me porta le défi public de mettre au théâtre ma préface du _Barbier_,

plus gaie, disait-il, que la pièce, et d'y montrer la famille de

_Figaro_ que j'indiquais dans cette préface. Monseigneur, lui

répondis-je, si je mettais une seconde fois ce caractère sur la scène,

comme je le montrerais plus âgé, qu'il en saurait quelque peu davantage,

ce serait bien un autre bruit: et qui sait s'il verrait le jour!

Cependant, par respect j'acceptai le défi; je composai cette _Folle

Journée_, qui cause aujourd'hui la rumeur. Il daigna la voir le premier.

C'était un homme d'un grand caractère, un prince auguste, un esprit

noble et fier: le dirai-je? il en fut content.

Mais quel piége, hélas! j'ai tendu au jugement de nos critiques, en

appelant ma comédie du vain nom de _Folle Journée_! Mon objet était bien

de lui ôter quelqu'importance; mais je ne savais pas encore à quel point

un changement d'annonce peut égarer tous les esprits. En lui laissant

son véritable titre, on eût lu _l'Epoux suborneur_. C'était pour eux une

autre piste; on me courait différemment; mais ce nom de _Folle Journée_

les a mis à cent lieues de moi: ils n'ont plus rien vu dans l'ouvrage

que ce qui n'y sera jamais; et cette remarque un peu sévère, sur la

facilité de prendre le change, a plus d'étendue qu'on ne croit. Au lieu

du nom de _Georges Dandin_, si _Molière_ eût appelé son drame _la

Sottise des alliances_, il eût porté bien plus de fruit: si _Regnard_

eût nommé son _Légataire_, _la Punition du célibat_, la pièce nous eût

fait frémir. Ce à quoi il ne songea pas, je l'ai fait avec réflexion.

Mais qu'on ferait un beau chapitre sur tous les jugemens des hommes et

la morale du théâtre, et qu'on pourrait intituler: _De l'influence de

l'Affiche_!

Quoi qu'il en soit, _la Folle Journée_ resta cinq ans au porte-feuille;

les comédiens ont su que je l'avais, ils me l'ont enfin arrachée. S'ils

ont bien ou mal fait pour eux, c'est ce qu'on a pu voir depuis. Soit que

la difficulté de la rendre excitât leur émulation; soit qu'ils

sentissent avec le public que pour lui plaire en comédie, il fallait de

nouveaux efforts, jamais pièce aussi difficile n'a été jouée avec autant

d'ensemble; et si l'auteur (comme on le dit) est resté au-dessous de

lui-même, il n'y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n'ait établi,

augmenté ou confirmé la réputation. Mais revenons à sa lecture, à

l'adoption des comédiens.

Sur l'éloge outré qu'ils en firent, toutes les sociétés voulurent le

connaître, et dès-lors il fallut me faire des querelles de toute espèce,

ou céder aux instances universelles. Dès-lors aussi les grands ennemis

de l'auteur ne manquèrent pas de répandre à la cour qu'il blessait dans

cet ouvrage, d'ailleurs _un tissu de bêtises_, la religion, le

gouvernement, tous les états de la société, les bonnes mœurs, et

qu'enfin la vertu y était opprimée, et le vice triomphant, _comme de

raison_, ajoutait-on. Si les graves Messieurs qui l'ont tant répété, me

font l'honneur de lire cette préface, ils y verront au moins que j'ai

cité bien juste; et la bourgeoise intégrité que je mets à mes

citations, n'en fera que mieux ressortir la noble infidélité des leurs.

Ainsi, dans _le Barbier de Séville_, je n'avais qu'ébranlé l'Etat; dans

ce nouvel essai, plus infâme et plus séditieux, je le renversais de fond

en comble. Il n'y avait plus rien de sacré si l'on permettait cet

ouvrage. On abusait l'autorité par les plus insidieux rapports; on

cabalait auprès des corps puissans; on alarmait les dames timorées; on

me fesait des ennemis sur le prie-dieu des oratoires: et moi, selon les

hommes et les lieux, je repoussais la basse intrigue par mon excessive

patience, par la roideur de mon respect, l'obstination de ma docilité,

par la raison, quand on voulait l'entendre.

Ce combat a duré quatre ans. Ajoutez-les aux cinq du porte-feuille; que

reste-t-il des allusions qu'on s'efforce à voir dans l'ouvrage? Hélas!

quand il fut composé, tout ce qui fleurit aujourd'hui n'avait pas même

encore germé: c'était un autre univers.

Pendant ces quatre ans de débat, je ne demandais qu'un censeur; on m'en

accorda cinq ou six. Que virent-il dans l'ouvrage, objet d'un tel

déchaînement? la plus badine des intrigues. Un grand seigneur espagnol,

amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire, et les efforts que cette

fiancée, celui qu'elle doit épouser, et la femme du seigneur réunissent,

pour faire échouer dans son dessein un maître absolu, que son rang, sa

fortune et sa prodigalité rendent tout puissant pour l'accomplir. Voilà

tout, rien de plus! La pièce est sous vos yeux.

D'où naissaient donc ces cris perçans? De ce qu'au lieu de poursuivre un

seul caractère vicieux, comme le Joueur, l'Ambitieux, l'Avare ou

l'Hypocrite, ce qui ne lui eût mis sur les bras qu'une seule classe

d'ennemis, l'auteur a profité d'une composition légère, ou plutôt a

formé son plan de façon à y faire entrer la critique d'une foule d'abus

qui désolent la société. Mais comme ce n'est pas-là ce qui gâte un

ouvrage aux yeux du censeur éclairé, tous, en l'approuvant, l'ont

réclamé pour le théâtre. Il a donc fallu l'y souffrir: alors les grands

du monde ont vu jouer avec scandale,

Cette pièce où l'on peint un insolent valet

Disputant sans pudeur son épouse à son maître.

_M. Gudin._

Oh! que j'ai de regret de n'avoir pas fait de ce sujet moral une

tragédie bien sanguinaire! Mettant un poignard à la main de l'époux

outragé, que je n'aurais pas nommé _Figaro_, dans sa jalouse fureur je

lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux; et comme il

aurait vengé son honneur dans des vers quarrés, bien ronflans, et que

mon jaloux, tout au moins général d'armée, aurait eu pour rival quelque

tyran bien horrible et régnant au plus mal sur un peuple désolé; tout

cela très-loin de nos mœurs, n'aurait, je crois, blessé personne; on

eût crié _bravo! ouvrage bien moral!_ Nous étions sauvés, moi et mon

_Figaro_ sauvage.

Mais, ne voulant qu'amuser nos Français, et non faire ruisseler les

larmes de leurs épouses, de mon coupable amant j'ai fait un jeune

seigneur de ce temps-là, prodigue, assez galant, même un peu libertin,

à peu-près comme les autres seigneurs de ce temps-là. Mais qu'oserait-on

dire au théâtre d'un seigneur, sans les offenser tous, sinon de lui

reprocher son trop de galanterie? N'est-ce pas-là le défaut le moins

contesté par eux-mêmes? J'en vois beaucoup d'ici rougir modestement, (et

c'est un noble effort) en convenant que j'ai raison.

Voulant donc faire le mien coupable, j'ai eu le respect généreux de ne

lui prêter aucun des vices du peuple. Direz-vous que je ne le pouvais

pas, que c'eût été blesser toutes les vraisemblances? Concluez donc en

faveur de ma pièce, puisqu'enfin je ne l'ai pas fait.

Le défaut même dont je l'accuse n'aurait produit aucun mouvement

comique, si je ne lui avais gaiement opposé l'homme le plus dégourdi de

sa nation, _le véritable Figaro_, qui, tout en défendant _Suzanne_, sa

propriété, se moque des projets de son maître, et s'indigne

très-plaisamment qu'il ose joûter de ruse avec lui, maître passé dans ce

genre d'escrime.

Ainsi, d'une lutte assez vive entre l'abus de la puissance, l'oubli des

principes, la prodigalité, l'occasion, tout ce que la séduction a de

plus entraînant; et le feu, l'esprit, les ressources que l'infériorité

piquée au jeu peut opposer à cette attaque, il naît dans ma pièce un jeu

plaisant d'intrigue, où l'_époux suborneur_, contrarié, lassé, harrassé,

toujours arrêté dans ses vues, est obligé trois fois dans cette journée

de tomber aux pieds de sa femme, qui, bonne, indulgente et sensible,

finit par lui pardonner: c'est ce qu'elles font toujours. Qu'a donc

cette moralité de blâmable, Messieurs?

La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je prends?

accueillez-en une plus sévère qui blesse vos yeux dans l'ouvrage,

quoique vous ne l'y cherchiez pas: c'est qu'un seigneur assez vicieux

pour vouloir prostituer à ses caprices tout ce qui lui est subordonné,

pour se jouer, dans ses domaines, de la pudicité de toutes ses jeunes

vassales, doit finir, comme celui-ci, par être la risée de ses valets.

Et c'est ce que l'auteur a très-fortement prononcé, lorsqu'en fureur au

cinquième acte, _Almaviva_, croyant confondre une femme infidelle,

montre à son jardinier un cabinet en lui criant: _Entres-y toi, Antonio;

conduis devant son juge l'infame qui m'a déshonoré_; et que celui-ci

répond: _Il y a, parguenne, une bonne Providence! Vous en avez tant fait

dans le pays, qu'il faut bien aussi qu'à votre tour!..._

Cette profonde moralité se fait sentir dans tout l'ouvrage; et s'il

convenait à l'auteur de démontrer aux adversaires qu'à travers sa forte

leçon il a porté la considération pour la dignité du coupable, plus loin

qu'on ne devait l'attendre de la fermeté de son pinceau, je leur ferais

remarquer que, croisé dans tous ses projets, le comte _Almaviva_ se voit

toujours humilié, sans être jamais avili.

En effet, si la Comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie, dans

le dessein de le trahir; devenue coupable elle-même, elle ne pourrait

mettre à ses pieds son époux, sans le dégrader à nos yeux. La vicieuse

intention de l'épouse brisant un lien respecté, l'on reprocherait

justement à l'auteur d'avoir tracé des mœurs blâmables; car nos

jugemens sur les mœurs se rapportent toujours aux femmes: on n'estime

pas assez les hommes pour tant exiger d'eux sur ce point délicat. Mais,

loin qu'elle ait ce vil projet, ce qu'il y a de mieux établi dans

l'ouvrage est que nul ne veut faire une tromperie au Comte, mais

seulement l'empêcher d'en faire à tout le monde. C'est la pureté des

motifs qui sauve ici les moyens du reproche: et de cela seul, que la

Comtesse ne veut que ramener son mari, toutes les confusions qu'il

éprouve sont certainement très-morales; aucune n'est avilissante.

Pour que cette vérité vous frappe davantage, l'auteur oppose à ce mari

peu délicat la plus vertueuse des femmes par goût et par principes.

Abandonnée d'un époux trop aimé, quand l'expose-t-on à vos regards? dans

le moment critique où sa bienveillance pour un aimable enfant, son

filleul, peut devenir un goût dangereux, si elle permet au ressentiment

qui l'appuie de prendre trop d'empire sur elle. C'est pour faire mieux

sortir l'amour vrai du devoir, que l'auteur la met un moment aux prises

avec un goût naissant qui le combat. Oh! combien on s'est étayé de ce

léger mouvement dramatique, pour nous accuser d'indécence! On accorde à

la tragédie que toutes les reines, les princesses aient des passions

bien allumées qu'elles combattent plus ou moins; et l'on ne souffre pas

que dans la comédie une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre

faiblesse. O grande _influence de l'affiche_! jugement sûr et

conséquent! avec la différence du genre, on blâme ici ce qu'on

approuvait là. Et cependant en ces deux cas c'est toujours le même

principe; point de vertu sans sacrifice.

J'ose en appeler à vous, jeunes infortunées, que votre malheur attache à

des _Almaviva_! Distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins,

si quelqu'intérêt importun, tendant trop à les dissiper, ne vous

avertissait enfin qu'il est temps de combattre pour elle? Le chagrin de

perdre un mari n'est pas ici ce qui nous touche; un regret aussi

personnel est trop loin d'être une vertu! Ce qui nous plaît dans la

Comtesse, c'est de la voir lutter franchement contre un goût naissant

qu'elle blâme, et des ressentimens légitimes. Les efforts qu'elle fait

alors pour ramener son infidèle époux, mettant dans le plus heureux jour

les deux sacrifices pénibles de son goût et de sa colère, on n'a nul

besoin d'y penser pour applaudir à son triomphe; elle est un modèle de

vertu, l'exemple de son sexe, et l'amour du nôtre.

Si cette métaphysique de l'honnêteté des scènes, si ce principe avoué de

toute décence théâtrale n'a point frappé nos juges à la représentation,

c'est vainement que j'en étendrais ici le développement, les

conséquences; un tribunal d'iniquité n'écoute point les défenses de

l'accusé qu'il est chargé de perdre; et ma Comtesse n'est point traduite

au parlement de la nation: c'est une commission qui la juge.

On a vu la légère esquisse de son aimable caractère dans la charmante

pièce d'_Heureusement_. Le goût naissant que la jeune femme éprouve pour

son petit cousin l'officier, n'y parut blâmable à personne, quoique la

tournure des scènes pût laisser à penser que la soirée eût fini d'autre

manière, si l'époux ne fût pas rentré; comme dit l'auteur,

_heureusement_. Heureusement aussi l'on n'avait pas le projet de

calomnier cet auteur: chacun se livra de bonne foi à ce doux intérêt

qu'inspire une jeune femme honnête et sensible, qui réprime ses premiers

goûts: et notez que dans cette pièce l'époux ne paraît qu'un peu sot;

dans la mienne, il est infidèle; ma Comtesse a plus de mérite.

Aussi, dans l'ouvrage que je défends, le plus véritable intérêt se

porte-t-il sur la Comtesse: le reste est dans le même esprit.

Pourquoi _Suzanne_ la camariste, spirituelle, adroite et rieuse,

a-t-elle aussi le droit de nous intéresser? C'est qu'attaquée par un

séducteur puissant, avec plus d'avantage qu'il n'en faudrait pour

vaincre une fille de son état, elle n'hésite pas à confier les

intentions du Comte aux deux personnes les plus intéressées à bien

surveiller sa conduite, sa maîtresse et son fiancé; c'est que dans tout

son rôle, presque le plus long de la pièce, il n'y a pas une phrase, un

mot qui ne respire la sagesse et l'attachement à ses devoirs: la seule

ruse qu'elle se permette est en faveur de sa maîtresse, à qui son

dévouement est cher, et dont tous les vœux sont honnêtes.

Pourquoi, dans ses libertés sur son maître, _Figaro_ m'amuse-t-il au

lieu de m'indigner? C'est que, l'opposé des valets, il n'est pas, et

vous le savez, le malhonnête homme de la pièce: en le voyant forcé par

son état de repousser l'insulte avec adresse, on lui pardonne tout, dès

qu'on sait qu'il ne ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu'il

aime, et sauver sa propriété.

Donc, hors le Comte et ses agens, chacun fait dans la pièce à peu-près

ce qu'il doit. Si vous les croyez malhonnêtes, parce qu'ils disent du

mal les uns des autres, c'est une règle très-fautive. Voyez nos honnêtes

gens du siècle: on passe la vie à ne faire autre chose! Il est même

tellement reçu de déchirer sans pitié les absens, que moi, qui les

défends toujours, j'entends murmurer très-souvent: quel diable d'homme,

et qu'il est contrariant! il dit du bien de tout le monde!

Est-ce mon Page enfin qui vous scandalise? et l'immoralité qu'on

reproche au fond de l'ouvrage serait-elle dans l'accessoire? O censeurs

délicats! beaux esprits sans fatigue! inquisiteurs pour la morale, qui

condamnez en un clin d'œil les réflexions de cinq années, soyez justes

une fois, sans tirer à conséquence. Un enfant de treize ans, aux

premiers battemens du cœur, cherchant tout, sans rien démêler,

idolâtre, ainsi qu'on l'est à cet âge heureux, d'un objet céleste pour

lui, dont le hasard fit sa marraine, est-il un sujet de scandale? Aimé

de tout le monde au château, vif, espiégle et brûlant, comme tous les

enfans spirituels, par son agitation extrême il dérange dix fois, sans

le vouloir, les coupables projets du Comte. Jeune adepte de la nature,

tout ce qu'il voit a droit de l'agiter: peut-être il n'est plus un

enfant; mais il n'est pas encore un homme: et c'est le moment que j'ai

choisi pour qu'il obtînt de l'intérêt, sans forcer personne à rougir. Ce

qu'il éprouve innocemment, il l'inspire par-tout de même. Direz-vous

qu'on l'aime d'amour? Censeurs! ce n'est pas-là le mot: vous êtes trop

éclairés pour ignorer que l'amour, même le plus pur, a un motif

intéressé: on ne l'aime donc pas encore; on sent qu'un jour on l'aimera.

Et c'est ce que l'auteur a mis avec gaieté dans la bouche de _Suzanne_,

quand elle dit à cet enfant: _Oh! dans trois ou quatre ans je prédis que

vous serez le plus grand petit vaurien!..._

Pour lui imprimer plus fortement le caractère de l'enfance, nous le

fesons exprès tutoyer par _Figaro_. Supposez-lui deux ans de plus, quel

valet dans le château prendrait ces libertés? Voyez-le à la fin de son

rôle; à peine a-t-il un habit d'officier, qu'il porte la main à l'épée

aux premières railleries du Comte sur le quiproquo d'un soufflet. Il

sera fier, notre étourdi! mais c'est un enfant, rien de plus. N'ai-je

pas vu nos dames dans les loges aimer mon Page à la folie? Que lui

voulaient-elles? hélas! rien: c'était de l'intérêt aussi; mais comme

celui de la Comtesse, un pur et naïf intérêt, un intérêt.... sans

intérêt.

Mais est-ce la personne du Page ou la conscience du Seigneur qui fait le

tourment du dernier, toutes les fois que l'auteur les condamne à se

rencontrer dans la pièce? Fixez ce léger aperçu, il peut vous mettre sur

sa voie; ou plutôt apprenez de lui que cet enfant n'est amené que pour

ajouter à la moralité de l'ouvrage, en vous montrant que l'homme le plus

absolu chez lui, dès qu'il suit un projet coupable, peut être mis au

désespoir par l'être le moins important, par celui qui redoute le plus

de se rencontrer sur sa route.

Quand mon Page aura dix-huit ans, avec le caractère vif et bouillant que

je lui ai donné, je serai coupable à mon tour, si je le montre sur la

scène; mais à treize ans qu'inspire-t-il? quelque chose de sensible et

doux, qui n'est ni amitié ni amour, et qui tient un peu de tous deux.

J'aurais de la peine à faire croire à l'innocence de ces impressions, si

nous vivions dans un siècle moins chaste, dans un de ces siècles de

calcul où, voulant tout prématuré, comme les fruits de leurs serres

chaudes, les grands mariaient leurs enfans à douze ans, et fesaient

plier la nature, la décence et le goût aux plus sordides convenances, en

se hâtant surtout d'arracher de ces êtres non formés des enfans encore

moins formables, dont le bonheur n'occupait personne, et qui n'étaient

que le prétexte d'un certain trafic d'avantages qui n'avait nul rapport

à eux, mais uniquement à leur nom. Heureusement nous en sommes bien

loin: et le caractère de mon Page, sans conséquence pour lui-même, en a

une relative au Comte que le moraliste aperçoit, mais qui n'a pas encore

frappé le grand commun de nos jugeurs.

Ainsi, dans cet ouvrage chaque rôle important a quelque but moral. Le

seul qui semble y déroger est le rôle de _Marceline_.

Coupable d'un ancien égarement dont son _Figaro_ fut le fruit, elle

devrait, dit-on, se voir au moins punie par la confusion de sa faute

lorsqu'elle reconnaît son fils. L'auteur eût pu même en tirer une

moralité plus profonde: dans les mœurs qu'il veut corriger, la faute

d'une jeune fille séduite est celle des hommes et non la sienne.

Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait?

Il l'a fait, censeurs raisonnables! étudiez la scène suivante qui fesait

le nerf du troisième acte, et que les comédiens m'ont prié de

retrancher, craignant qu'un morceau si sévère n'obscurcît la gaieté de

l'action.

Quand _Molière_ a bien humilié la coquette ou coquine du _Misanthrope_,

par la lecture publique de ses lettres à tous ses amans, il la laisse

avilie sous les coups qu'il lui a portés; il a raison; qu'en ferait-il?

vicieuse par goût et par choix, veuve aguerrie, femme de cour, sans

aucune excuse d'erreur, et fléau d'un fort honnête homme, il l'abandonne

à nos mépris, et telle est sa moralité. Quant à moi, saisissant l'aveu

naïf de _Marceline_, au moment de la reconnaissance, je montrais cette

femme humiliée, et _Bartholo_ qui la refuse, et _Figaro_, leur fils

commun, dirigeant l'attention publique sur les vrais fauteurs du

désordre où l'on entraîne sans pitié toutes les jeunes filles du peuple,

douées d'une jolie figure.

Telle est la marche de la scène.

BRID'OISON.

(_Parlant de Figaro qui vient de reconnaître sa mère en Marceline_.)

C'est clair; i-il ne l'épousera pas.

BARTHOLO.

Ni moi non plus.

MARCELINE.

Ni vous! et votre fils? vous m'aviez juré....

BARTHOLO.

J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'épouser

tout le monde.

BRID'OISON.

E-et, si l'on y regardait de si près, per-ersonne n'épouserait personne.

BARTHOLO.

Des fautes si connues! une jeunesse déplorable!

MARCELINE, _s'échauffant par degrés_.

Oui, déplorable, et plus qu'on ne croit! je n'entends pas nier mes

fautes; ce jour les a trop bien prouvées! mais qu'il est dur de les

expier après trente ans d'une vie modeste! j'étais née, moi, pour être

sage, et je la suis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison.

Mais dans l'âge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les

séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que

peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés? Tel nous juge ici

sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées!

FIGARO.

Les plus coupables sont les moins généreux; c'est la règle.

MARCELINE, _vivement_.

Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos

passions, vos victimes! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre

jeunesse; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et

qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête

moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles?

Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes: on y laisse

former mille ouvriers de l'autre sexe.

FIGARO, _en colère_.

Ils font broder jusqu'aux soldats!

MARCELINE _exaltée_.

Dans les rangs mêmes plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une

considération dérisoire; leurrées de respects apparens, dans une

servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en

majeures pour nos fautes? ah! sous tous les aspects, votre conduite avec

nous fait horreur ou pitié!

FIGARO.

Elle a raison!

LE COMTE, _à part_.

Que trop raison!

BRID'OISON.

Elle a, mon-on Dieu, raison.

MARCELINE.

Mais que nous font, mon fils, les refus d'un homme injuste? ne regarde

pas d'où tu viens, vois où tu vas; cela seul importe à chacun. Dans

quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d'elle-même; elle

t'acceptera, j'en réponds; vis entre une épouse, une mère tendres, qui

te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour

toi, mon fils; gai, libre, et bon pour tout le monde; il ne manquera

rien à ta mère.

FIGARO.

Tu parles d'or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu'on est sot en

effet! il y a des mille mille ans que le monde roule; et dans cet océan

de durée où j'ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne

reviendront plus, j'irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois!

tant pis pour qui s'en inquiéte. Passer ainsi la vie à chamailler, c'est

peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la

remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s'arrêtent, et

qui tirent toujours quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons.

J'AI bien regretté ce morceau; et maintenant que la pièce est connue, si

les comédiens avaient le courage de le restituer à ma prière, je pense

que le public leur en saurait beaucoup de gré. Ils n'auraient plus même

à répondre comme je fus forcé de le faire à certains censeurs du beau

monde, qui me reprochaient à la lecture de les intéresser pour une femme

de mauvaises mœurs.--Non, Messieurs, je n'en parle pas pour excuser ses

mœurs, mais pour vous faire rougir des vôtres sur le point le plus

destructeur de toute honnêteté publique; _la corruption des jeunes

personnes_; et j'avais raison de le dire, que vous trouvez ma pièce trop

gaie, parce qu'elle est souvent trop sévère. Il n'y a que façon de

s'entendre.

--Mais votre _Figaro_ est un soleil tournant, qui brûle, en jaillissant,

les manchettes de tout le monde.--Tout le monde est exagéré. Qu'on me

sache gré du moins s'il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui

croient s'y reconnaître: au temps qui court on a beau jeu sur cette

matière au théâtre. M'est-il permis de composer en auteur qui sort du

collége, de toujours faire rire des enfans, sans jamais rien dire à des

hommes? Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale, en faveur de ma

gaieté, comme on passe aux Français un peu de folie en faveur de leur

raison?

Si je n'ai versé sur nos sottises qu'un peu de critique badine, ce n'est

pas que je ne sache en former de plus sévères: quiconque a dit tout ce

qu'il sait dans son ouvrage, y a mis plus que moi dans le mien. Mais je

garde une foule d'idées qui me pressent pour un des sujets les plus

moraux du théâtre, aujourd'hui sur mon chantier: _la Mère coupable_; et

si le dégoût dont on m'abreuve me permet jamais de l'achever, mon projet

étant d'y faire verser des larmes à toutes les femmes sensibles,

j'élèverai mon langage à la hauteur de mes situations; j'y prodiguerai

les traits de la plus austère morale, et je tonnerai fortement sur les

vices que j'ai trop ménagés. Apprêtez-vous donc bien, Messieurs, à me

tourmenter de nouveau; ma poitrine a déjà grondé; j'ai noirci beaucoup

de papier au service de votre colère.

Et vous, honnêtes indifférens, qui jouissez de tout sans prendre parti

sur rien; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez à ma

_Folle Journée_, (et je n'en reprends sa défense que pour justifier

votre goût) lorsque vous verrez dans le monde un de ces hommes tranchans

critiquer vaguement la pièce, tout blâmer sans rien désigner, surtout la

trouver indécente; examinez bien cet homme-là; sachez son rang, son

état, son caractère; et vous connaîtrez sur le champ le mot qui l'a

blessé dans l'ouvrage.

On sent bien que je ne parle pas de ces écumeurs littéraires, qui

vendent leurs bulletins ou leurs affiches à tant de liards le

paragraphe. Ceux-là, comme l'_abbé Bazile_, peuvent calomnier; _ils

médiraient, qu'on ne les croirait pas_.

Je parle moins encore de ces libellistes honteux, qui n'ont trouvé

d'autre moyen de satisfaire leur rage, l'assassinat étant trop

dangereux, que de lancer du cintre de nos salles, des vers infames

contre l'auteur, pendant que l'on jouait sa pièce. Ils savent que je les

connais: si j'avais eu dessein de les nommer, ç'aurait été au ministère

public; leur supplice est de l'avoir craint, il suffit à mon

ressentiment. Mais on n'imaginera jamais jusqu'où ils ont osé élever les

soupçons du public sur une aussi lâche épigramme! semblables à ces vils

charlatans du Pont-neuf, qui, pour accréditer leurs drogues, farcissent

d'ordres, de cordons, le tableau qui leur sert d'enseigne.

Non, je cite nos importans, qui, blessés, on ne sait pourquoi, des

critiques semées dans l'ouvrage, se chargent d'en dire du mal, sans

cesser de venir aux noces.

C'est un plaisir assez piquant de les voir d'en bas au spectacle, dans

le très-plaisant embarras de n'oser montrer ni satisfaction ni colère;

s'avançant sur le bord des loges, prêts à se moquer de l'auteur, et se

retirant aussitôt pour céler un peu de grimace; emportés par un mot de

la scène, et soudainement rembrunis par le pinceau du moraliste; au plus

léger trait de gaieté, jouer tristement les étonnés, prendre un air

gauche en fesant les pudiques, et regardant les femmes dans les yeux,

comme pour leur reprocher de soutenir un tel scandale; puis, aux grands

applaudissemens, lancer sur le public un regard méprisant, dont il est

écrasé; toujours prêts à lui dire, comme ce courtisan dont parle

_Molière_, lequel outré du succès de l'_École des Femmes_, criait des

balcons au public, _ris donc, public, ris donc_! En vérité c'est un

plaisir, et j'en ai joui bien des fois.

Celui-là m'en rappelle un autre. Le premier jour de _la Folle Journée_,

on s'échauffait dans le foyer (même d'honnêtes plébéïens) sur ce qu'ils

nommaient spirituellement, _mon audace_. Un petit vieillard sec et

brusque, impatienté de tous ces cris, frappe le plancher de sa canne, et

dit en s'en allant: _Nos Français sont comme les enfans qui braillent

quand on les éberne_. Il avait du sens ce vieillard. Peut-être on

pouvait mieux parler; mais pour mieux penser, j'en défie.

Avec cette intention de tout blâmer, on conçoit que les traits les plus

sensés ont été pris en mauvaise part. N'ai-je pas entendu vingt fois un

murmure descendre des loges à cette réponse de _Figaro_:

LE COMTE.

_Une réputation détestable!_

FIGARO.

_Et si je vaux mieux qu'elle; y a-t-il beaucoup de seigneurs qui

puissent en dire autant?_

Je dis, moi, qu'il n'y en a point; qu'il ne saurait y en avoir, à moins

d'une exception bien rare. Un homme obscur, ou peu connu, peut valoir

mieux que sa réputation, qui n'est que l'opinion d'autrui. Mais, de même

qu'un sot en place en paraît une fois plus sot, parce qu'il ne peut plus

rien cacher; de même un grand seigneur, l'homme élevé en dignités, que

la fortune et sa naissance ont placé sur le grand théâtre, et qui, en

entrant dans le monde, eut toutes les préventions pour lui, vaut presque

toujours moins que sa réputation, s'il parvient à la rendre mauvaise.

Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le

murmure? si son application paraît fâcheuse aux grand peu soigneux de

leur gloire, en quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui méritent nos

respects? et quelle maxime plus juste au théâtre peut servir de frein

aux puissans, et tenir lieu de leçon à ceux qui n'en reçoivent point

d'autres?

Non qu'il faille oublier, (a dit un écrivain sévère; et je me plais à le

citer, parce que je suis de son avis,) «Non qu'il faille oublier,

dit-il, ce qu'on doit aux rangs élevés; il est juste au contraire que

l'avantage de la naissance soit le moins contesté de tous, parce que ce

bienfait gratuit de l'hérédité, relatif aux exploits, vertus, ou

qualités des aïeux de qui le reçut, ne peut aucunement blesser l'amour

propre de ceux auxquels il fut refusé: parce que, dans une monarchie, si

l'on ôtait les rangs intermédiaires, il y aurait trop loin du monarque

aux sujets; bientôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves: le

maintien d'une échelle graduée du laboureur au potentat intéresse

également les hommes de tous les rangs, et peut-être est le plus ferme

appui de la constitution monarchique.»

Mais quel auteur parlait ainsi? qui fesait cette profession de foi sur

la noblesse, dont on me suppose si loin? C'était PIERRE-AUGUSTIN CARON

DE BEAUMARCHAIS plaidant par écrit au parlement d'Aix, en 1778, une

grande et sévère question, qui décida bientôt de l'honneur d'un noble et

du sien. Dans l'ouvrage que je défends, on n'attaque point les États,

mais les abus de chaque Etat; les gens seuls qui s'en rendent coupables

ont intérêt à le trouver mauvais; voilà les rumeurs expliquées: mais

quoi donc, les abus sont-ils devenus si sacrés, qu'on n'en puisse

attaquer aucun sans lui trouver vingt défendeurs?

Un avocat célèbre, un magistrat respectable, iront-ils donc s'approprier

le plaidoyer d'un _Bartholo_, le jugement d'un _Brid'oison_? Ce mot de

_Figaro_, sur l'indigne abus des plaidoiries de nos jours, (_c'est

dégrader le plus noble institut_) a bien montré le cas que je fais du

noble métier d'avocat; et mon respect pour la magistrature ne sera pas

plus suspecté, quand on saura dans quelle école j'en ai recherché la

leçon, quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d'un moraliste,

lequel parlant des magistrats, s'exprime en ces termes formels:

«Quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le

métier cruel de se lever à quatre heures, pour aller au palais tous les

jours s'occuper, sous des formes prescrites, d'intérêts qui ne sont

jamais les siens; d'éprouver sans cesse l'ennui de l'importunité, le

dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des

audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d'esprit

nécessaire aux prononcés des arrêts, s'il ne se croyait pas payé de

cette vie laborieuse et pénible, par l'estime et la considération

publique? et cette estime est-elle autre chose qu'un jugement, qui n'est

même aussi flatteur pour les bons magistrats, qu'en raison de sa rigueur

excessive contre les mauvais?»

Mais quel écrivain m'instruisait ainsi par ses leçons? Vous allez croire

encore que c'est PIERRE-AUGUSTIN; vous l'avez dit; c'est lui, en 1773,

dans son quatrième mémoire, en défendant jusqu'à la mort sa triste

existence attaquée par un soi-disant magistrat. Je respecte donc

hautement ce que chacun doit honorer; et je blâme ce qui peut nuire.

La Folle Journée ou le Mariage de Figaro · 第 1 / 10 段