M. de Clagny demanda, anxieux:

--Est-ce que, vraiment, vous croyez qu'il plaît à Bijou?...

--Je n'en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu'est-ce que ça

peut bien vous faire, à vous?... je comprends encore que Jean ou Henry

s'inquiète, mais vous?...

Comme il ne disait rien, elle reprit:

--C'est l'histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe,

mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre

cas, mon pauvre ami... car enfin vous n'avez pas l'idée d'épouser Bijou,

je présume?...

Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux:

--Oh! moi, vous savez, j'aurais très bien cette idée-là!... mais c'est

elle qui ne l'aurait pas... alors, ça revient au même!...

Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernès qui

affirmait, l'air contrarié:

--Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas

quitter mes camarades ce jour-là...

--Mais si!... n'est-ce pas, grand'mère,--demanda gaîment Denyse,--il

faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du

rallye-paper?... c'est lui qui fait la bête, et l'hallali sera,

paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c'est à un kilomètre d'ici, tout au

plus...

Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit

officier et répondit:

--Mais certainement, il faut qu'il vienne dîner à Bracieux... il nous

fera plaisir à tous...

--Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais

j'expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le

rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j'ai pris

l'engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...

Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou:

--Et je le regrette... plus que je ne puis le dire!...

Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s'envolait déjà à l'autre bout

du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume:

--Tu nous as salement lâchés, tu sais!...

Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l'abbé,

écoutait d'une oreille les conversations, voulait protester contre cette

façon de formuler un reproche d'ailleurs juste en soi, Pierrot répondit,

convaincu:

--C'est vrai!... j'suis pas pour deux sous puriste!... n'empêche que ce

que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à

l'heure!... y avait pas que moi!...

--Mademoiselle...--fit Giraud qui regardait dehors par la grande

baie,--vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes?... Eh

bien, jamais je n'en ai vu autant que ce soir...

--Vraiment?...--dit Denyse qui alla s'accouder près du répétiteur--il y

en a tant que ça?...

Elle se pencha:

--Qu'est-ce donc, là, à gauche?... je vois quelque chose de blanc sur la

terrasse...

--C'est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M.

Spiegel...

--Ah!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous?...

Giraud s'élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit

étoilée, et ils sortirent ensemble.

Dès qu'ils furent sur la terrasse, elle demanda:

--Au fait, ne croyez-vous pas que c'est indiscret... et que nous allons

les gêner en troublant un entretien de famille?... promenons-nous sous

les marronniers... ils nous rejoindront s'ils le veulent...

Elle descendit l'escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous

le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le

coeur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils

marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête

pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel:

--Ce n'est pas d'ici que nous les verrons beaucoup filer, les

étoiles!...

Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se

sentait si près d'elle:

--Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici

une... l'avez-vous vue?...

--Mal!... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...

--Souhaiter quelque chose?... quoi?...

--Mais n'importe quoi... Comment?... vous ne savez pas que quand on voit

filer une étoile, il faut former un voeu?...

--Non... je ne savais pas!... et... il se réalise, ce voeu?...

--On le dit...

--Avez-vous, mademoiselle, un voeu tout prêt, pour ne pas être, cette

fois, prise au dépourvu?...

--Oui, certes, j'en ai un!... mais il est irréalisable...

--Ah!... je n'ose pas vous demander...

Elle dit doucement:

--Je voudrais être tout autre que je ne suis!... oui... une jeune fille

très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du

monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa

façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...

Il demanda d'une voix qui tremblait:

--Pourquoi voudriez-vous cela?...

--Pour avoir le droit d'aimer qui m'aime... c'est-à-dire d'aimer

hautement... sans me cacher...

Elle ajouta très bas:

--Sans me blâmer en moi-même...

Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à

chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia:

--Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu'un?...

Il devina qu'elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit

pas.

A ce moment, une chouette perchée tout près d'eux, dans la profondeur

noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou.

Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.

Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il

devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la

serrant éperdument contre lui, il murmura:

--Denyse!...

Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu'il dénoua ses bras,

elle dit, d'une voix plaintive et tendre:

--Oh!... que c'est mal, ce que vous avez fait!... que c'est mal!...

Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu'elle pleurait.

Il essaya de lui parler et voulut s'agenouiller devant elle, mais elle

le repoussa:

--Non!... allez-vous-en!... il faut que l'on vous voie là-bas... moi je

rentrerai tout à l'heure... quand je serai un peu remise...

Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela:

--Pas par là!... faites le tour par l'étang... n'ayez pas l'air de

revenir d'ici...

--Laissez-moi vous demander encore pardon!... permettez-moi de baiser

vos petites mains que j'adore?...

Elle répondit, comme si elle avait peur d'elle-même:

--Allez-vous-en!... allez-vous-en!...

Avant de tourner dans l'allée qui conduisait à l'étang, Giraud s'arrêta,

cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait

dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu'elle pleurait

toujours.

* * * * *

--Est-ce toi, Bijou?...--demanda Jean de Blaye, s'avançant dans

l'obscurité profonde.

La jeune fille se redressa:

--Qui est-ce qui est là?...

--Moi... Jean!... comment?... tu ne me fais pas l'honneur de connaître

ma voix!... qu'est-ce que tu fais donc là... dans ce noir?...

--Je me promène...

--Toute seule?...

--J'étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j'ai pensé

qu'il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute

seule...

--Ça doit te changer un peu, hein?... qu'est-ce que tu peux bien faire

quand tu es seule?...

--Je réfléchis...

--Oh!... quel gros mot!...

--Je rêve, si tu veux?...

--Ah bah!... en voilà une chose que je n'aurais pas cru!... ils ne doit

pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve?...

--Parce que?...

--Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques

et invraisemblables...

--Eh bien?...

--Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés,

pondérés... ils doivent te ressembler...

--Je te remercie...

--De quoi?...

--Dame!... des aimables choses que tu me dis...

--Oh!... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis

pas ici, d'ailleurs, pour te dire d'aimables choses, mais des choses

graves...

--Graves?...

--Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler,

de mon mieux, au nom de quelqu'un qui n'a pas osé parler lui-même...

--Qui est ce quelqu'un?...

--Henry... il m'a prié de savoir si tu l'autorises à demander à

grand'mère ta main?...

Elle dit, et son accent exprimait la stupeur:

--Ma main?... Henry?...

--Est-ce donc si prodigieux?...

--Dame, oui!... Henry!... c'est comme si c'était mon frère, Henry!...

--Enfin, ça ne l'est pas!... par conséquent ne nous occupons pas de lui

comme frère, mais comme prétendant... Qu'est-ce que tu réponds?...

--Je réponds: «Pourquoi Henry s'adresse-t-il à moi d'abord?...» Au lieu

de me demander la permission de parler à grand'mère, c'est à grand'mère

qu'il devait demander la permission de me parler...

--Hein?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement

pondéré et correct... et tout ce qui s'ensuit!...

--C'est mal d'être comme ça?...

--Eh! non! ce n'est pas mal!... au contraire!... seulement c'est...

déconcertant... Dis-moi, maintenant que j'ai commis cette faute de te

parler d'abord à toi, vas-tu me répondre?... ou faut-il que je remette

les choses en état, en m'adressant à grand'mère, qui s'adressera à

toi... etc... etc...

--Non... je te répondrai...

--Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment?... Le comte Henry de

Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu'à la mort

de grand'mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...

--Oh!... pas la peine de me raconter les choses d'argent, va!...

d'abord, elles n'existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas

épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça!...

--Ah! tu ne veux pas l'épouser!... pourquoi?...

--Pour plusieurs raisons... la meilleure, c'est que je le connais

trop...

--Elle n'est pas très flatteuse, cette raison-là!...

--Je veux dire... ce que je te disais tout à l'heure... c'est que vivant

comme j'ai vécu auprès d'Henry depuis plus de quatre ans, je le

considère comme mon frère...

Jean de Blaye demanda, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent:

--Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère?...

--Toi!... oh! pas du tout!... tu as trente-cinq ans au moins!...

--Non... trente-trois...

--Ah!... seulement!... ben, c'est égal!... tu ne me fais pas l'effet

d'un frère, toi!...

Elle réfléchit un instant et acheva, tandis qu'il attendait avec une

sorte de vague espoir:

--Tu me fais plutôt l'effet d'un oncle...

--Ah!...--fit Jean vexé,--c'est délicieux!...

Elle reprit, gentille:

--Ça te contrarie que je te dise ça?...

--Oh!... pas du tout!... ça me fait plaisir, au contraire!... à la bonne

heure!... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si

on a des illusions, elles ne font pas long feu...

--Tu avais des illusions?... quelles illusions?...

--Aucune...

--Si... j'entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...

Elle se serra contre lui et demanda, câline:

--Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant?...

Il se recula et répondit:

--Parce que, quand on n'est pas très bon et qu'on a du chagrin, alors on

devient méchant, c'est fatal!...

--Et tu as du chagrin?...

--Oui...

--Beaucoup?...

--Mais... assez comme ça, je te remercie!...

--Mon pauvre Jean!... ça ne va donc pas comme tu veux?...

--Quoi?... de quoi parles-tu?...

--De... tu sais bien?... je te l'ai dit, l'autre soir!...

Il répondit, s'énervant peu à peu:

--Encore!... ah ça! tu es folle!...

--Comment?...--fit Bijou,--tu n'aimes pas madame de Nézel?...

Il balbutia, embarrassé:

--Madame de Nézel est une charmante femme... une excellente amie que

j'aime beaucoup... beaucoup... mais pas comme tu crois...

--Ah!... tant pis!... elle est veuve, elle est riche... c'était bien ton

affaire!... Alors, tu en aimes une autre?...

--Oui...

--Une autre que tu ne peux pas épouser?...

--Précisément!...

--Pourquoi?... elle n'est pas assez riche?...

--Oh!... si! elle n'aurait rien du tout que ça me serait bien égal...

c'est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne

voudrait pas de moi!...

--Tu n'en sais rien?... tu devrais lui dire que tu l'aimes...

--Crois-tu?...

--Évidemment... essaie toujours!...

--Eh bien, Bijou, je t'aime comme un imbécile, comme un malheureux qui

n'espère rien... et qui n'ose même rien demander...

Elle s'arrêta court, et dit, l'air navré:

--Tu m'aimes!... toi?... toi?...

--Oui... et toi?... tu me détestes, n'est-ce pas?...

--Oh! Jean!... peux-tu dire de pareilles choses?... tu sais bien que je

t'aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le

voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...

Elle s'appuya à son épaule, le forçant à s'arrêter, et, rapidement, lui

passa la main sur les yeux.

--Oh!--fit-elle désolée,--tu pleures!... et c'est à cause de moi?...

Jean!... Jean!... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu?...

Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et

chaud baiser.

Puis, repoussant doucement Bijou qui s'attachait à lui, il s'éloigna

très vite.

Bijou(#39694) · 第 48 / 60 题