--Mon Dieu!... je veux bien aller avec vous!...
Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si
gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait,
son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses
cheveux blonds; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par
une grande épingle de nourrice en argent.
Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus
s'occuper de son cousin que s'il n'existait pas, alors seulement elle se
tourna vers lui, souriante:
--Et maintenant... s'il vous plaît que nous allions nous promener, je
suis à vos ordres...
Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta:
--Je vous écoute...
--Vous m'écoutez?... qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?...
--Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si
mauvaise humeur... vous disiez que c'était par ma faute...
Il répondit, embarrassé:
--C'est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière
d'être... n'étaient pas du tout ce qu'elles sont habituellement... ni ce
qu'elles devaient être!...
--Ah!... qu'est-ce que j'ai donc fait?...
--Mais, d'abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire
monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l'avons rencontré...
Pourquoi cette insistance?...
--Dame!... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu'un à pied...
à un kilomètre de l'endroit où l'on va soi-même en voiture, de lui
offrir de l'emmener... c'est le contraire, il me semble, qui serait
singulier!...
--Soit!... mais alors, c'était M. de Clagny qui devait offrir une place
dans sa voiture...
--Il n'y pensait pas!...
--Ou bien il ne se souciait pas de le faire!... vous lui avez forcé la
main...
--Allons donc!... il adore M. de Bernès!... l'autre jour, il a passé
une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...
--Ah!... c'est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui?...
--Ai-je été si aimable?...
--Certes!... d'habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère
attention, au petit Bernès... et hier, vous n'aviez d'yeux que pour
lui...
--Je ne m'en suis pas aperçue...
--En vérité?... alors, vous êtes la seule!... c'était à ce point que je
me suis demandé si ce n'était pas tout bonnement avec l'idée de me
tourmenter que vous faisiez ça!...
Bijou leva sur M. de Rueille son beau regard lumineux et demanda:
--Pour vous tourmenter?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que
je sois aimable pour M. de Bernés?...
--En quoi?...--balbutia M. de Rueille très gêné,--mais je viens de vous
le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir
faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout!... Non... c'est
vrai... j'étais stupéfait... je le suis encore...
Elle dit, gentiment:
--Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous
assure... vous comprenez, je n'avais jamais regardé beaucoup M. de
Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny
m'en avait dites étaient exactes... alors, je m'occupais de lui... vous
me pardonnez?...
Sans répondre, M. de Rueille reprit:
--Avec Clagny, vous avez aussi une façon d'être choquante!... il est
vieux, c'est convenu!... mais enfin, il n'est pas encore assez croulant
pour autoriser de telles libertés...
--Qu'est-ce que vous appelez des libertés?...
--Tantôt vous avez l'air de l'admirer, d'être en extase devant lui...
tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...
--Hier?... j'ai câliné M. de Clagny?... moi?...
--Vous!...
--Mais à quel propos?...
--Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue
Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple!... c'est bien
la plus sale rue qui soit!... sans compter que vous pouviez nous faire
casser le cou... oui... parfaitement!... c'était dangereux comme tout,
cette fantaisie!... le petit Bernès lui-même, qui est pourtant un des
plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de
passer par là...
Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait
parfois ses yeux, et elle dit en souriant:
--C'est vrai... il était enragé pour empêcher de passer par la rue
Rabelais, M. de Bernès!... on aurait cru qu'il avait peur de quelque
chose?...
--Il avait peur de se démolir, parbleu!... comme moi... comme l'abbé...
comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny
a cédé à votre caprice... car il était responsable de la petite
Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous
autres!...
--Avez-vous fini de me gronder?...
--Je ne vous gronde pas...
--Ah! par exemple!... faisons la paix, voulez-vous?...
Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec
frais, elle demanda:
--Embrassez-moi?...
Il recula brusquement.
--Oh!--fit Bijou stupéfaite et attristée,--oh!... vous ne voulez pas?...
Il dit, mal à l'aise, cherchant les mots qui ne venaient pas:
--Je ne veux pas... je ne veux pas?... pas ici... c'est ridicule!... je
ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule!...
Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front
et répondit, très douce:
--Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout!...
Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra
sans plus parler.
* * * * *
En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui
l'attendait en lisant une lettre qu'elle lui tendit:
--Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je
trouvais que Marcel n'était pas très bien depuis quelque temps...
--Pas très bien, Marcel?... cet enfant qui mange et boit plus que moi,
dort comme un sabot, et pousse comme un champignon?... Ah! elle est
forte celle-là!... et quelle maladie lui découvre-t-il, cet excellent
Brice?...
--Aucune...
--C'est encore heureux!...
--Mais il lui ordonne la mer...
--La mer?... à ce gosse qui crève de santé, au point d'en être
insupportable?...
--Voyez ce qu'il dit...