M. de Clagny proposa:

--Voulez-vous que je vous emmène tous?... j'ai affaire à trois heures à

Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous

ramènerai... c'est mon chemin pour rentrer à la Norinière...

--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais été en

mail!... vous voulez bien, grand'mère?...

Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:

--C'est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un

effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on

ne trouve pas ça correct...

Bijou se récria:

--Oh! grand'mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...

--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'était brusquement

attristé,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant,

moi!...

Madame de Bracieux répondit, sincère:

--Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...

--Oh! grand'mère!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir

auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de

Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...

--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et

qu'il n'y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.

--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille.

--Pour vous, et pour d'autres encore--répondit M. de Clagny:--nous ne

sommes que six, jusqu'à présent...

La marquise se tourna vers Bertrade:

--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...

Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et

sembla contempler attentivement le parquet:

--Paul les surveillera très bien!...

Bijou s'avança:

--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M.

Sylvestre qui vient me donner ma leçon d'accompagnement... il monte

l'avenue...

La marquise regarda par la fenêtre et dit:

--Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...

--Il arrive toujours à pied, grand'mère!...

--Cinq kilomètres, ce n'est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.

Bijou se tourna vers lui:

--Pour toi, qui les fais en voiture, non!...

--Bah!... à la chasse, on en fait bien d'autres!...

--Mais on s'amuse, à la chasse!... c'est tout différent! je sais bien

que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M.

Sylvestre...

--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de

Clagny.

--Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m'offrir ça!...

parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur

d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!...

--Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!...

pas snob du tout!...

--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garçon!... il a

des yeux délicieux!... des yeux d'une limpidité et d'une douceur

extraordinaires...

Bijou répondit en riant:

--Je n'ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit

pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drôlement

habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des

grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...

Un domestique annonça:

--Monsieur Sylvestre est là...

Madame de Bracieux demanda:

--A-t-on prévenu Joséphine?...

--Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...

Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:

--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un là, quelqu'un d'autre que

Joséphine, je ne fais rien de bon!...

Au moment de sortir, elle ajouta:

--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...

Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui

avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la

fenêtre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait

le pupitre et tirait le violon de sa boîte.

A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s'éclairèrent encore,

devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C'était un garçon de

vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu,

mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté

et de sympathique.

--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit

la main--et on ne vous a pas encore apporté à boire!...

Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:

--Joséphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?...

qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la

limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...

--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne,

mademoiselle, de vous occuper ainsi de...

Denyse l'interrompit:

--J'ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez

dit de prendre!... vous allez me gronder...

Il répondit, d'un ton effaré:

--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...

--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!...

voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais

vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner

une bête de romance que j'apprends...

--Quelle romance?...

--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un

vieil ami qui adore ça... et qui m'a demandé de le lui chanter...

--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ ça n'est pas autrement grotesque... ça

est devenu rengaine, voilà tout!...

Il ajouta, en regardant la musique:

--Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...

--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!...

que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix

graves!... seulement il n'y en a pas!...

--Elles sont rares, mais il y en a...

Bijou secoua la tête...

--Je n'en ai jamais entendu...

--Eh bien, vous pourriez en entendre une...

--Où donc?...

--Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle

Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très

jolie, ce qui ne gâte rien...

--Elle a une belle voix?...

--Très belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans

compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse

jamais...

--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...

--Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...

--Je demanderai à grand'mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...

--Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...

Après un silence, le musicien demanda:

--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au théâtre?... cela vous

intéresserait bien plus...

--Grand'mère ne voudrait jamais!...

--Je sais bien qu'à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre...

c'est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez...

dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés...

organisée par les Dames de France... tout le monde ira...

--Et on jouera des choses convenables?...

--Oh!... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques

aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme...

et souvent!... c'est ce que nous avons de mieux au théâtre...

--Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre?...

Bijou s'approcha du plateau qu'on venait d'apporter, et, servant le

jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s'embuait au contact de

la boisson glacée, en disant:

--Vous n'avez plus trop chaud pour boire, au moins?... c'est si froid,

cette limonade!...

Il prit le verre d'une main qui tremblait un peu et resta le bras

allongé, la bouche entr'ouverte, regardant Denyse avec une admiration

passionnée.

Alors elle dit en souriant:

--Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti!...

Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore; il

avala son verre d'un trait et, se précipitant au piano:

--Commençons, mademoiselle!... commençons!...

Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu,

comme si ses doigts refusaient d'agir. C'était si visible que Denyse lui

demanda:

--Qu'est-ce que vous avez?... vous n'êtes pas en forme, aujourd'hui?...

--Mon Dieu, mademoiselle, je... il fait si chaud!...

Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait

au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue

et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se

voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou

répéta, surprise:

--Positivement, vous n'êtes pas en forme!...

--Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle... je... je ne sais

pas ce que j'ai...

Elle dit en riant:

--Moi non plus, je ne le sais pas!...

Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.

--Non!... si vous le voulez bien, j'étudierai encore deux ou trois

vieilles chansons?...

Et elle recommença à déchiffrer, s'inclinant pour mieux voir, tandis

que, pâle à présent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le

pauvre garçon la suivait tant bien que mal.

Quand l'heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa

chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.

Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la

regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux

mouvement, elle lui dit:

--Dépêchez-vous!... nous vous emmenons à Pont-sur-Loire... ou plutôt M.

de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...

Voyant qu'il ne comprenait pas, elle reprit:

--Une grande voiture... où l'on peut tenir beaucoup de monde...

Il demanda, éperdu:

--Et vous y serez?...

--Et j'y serai... oui, monsieur Sylvestre...

De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie

qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement

à Bijou...

--En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces

fleurs pour vous...

Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans

sa ceinture en disant:

--Je vous remercie d'avoir pensé à moi!...

Il descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et

lorsqu'il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main,

M. de Clagny dit à Jean de Blaye:

--C'est vrai qu'il a une bonne tête, le musicien!...

Le mail venait d'arriver au perron; la marquise appela:

--Bijou!... j'ai une commission à te donner!... tu iras chez Pellerin,

le libraire et tu lui demanderas... tiens, non, au fait!... envoie-moi

Pierrot...

--Pierrot!--dit Denyse, qui revint dans le vestibule,--grand'mère te

demande...

Le petit fit la grimace:

--Je parie que c'est pour une commission?... et les commissions, c'est

pas mon fort!...

Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla

trouver madame de Bracieux:

--Vous m'appelez, ma tante?...

--Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c'est que Pellerin?...

--Le libraire?...

--Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s'appelle

_le Bâtard de Mauléon_... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri?...

--Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans... et que...

--Tu ne me verras pas non plus lire celui-là!... c'est pour le curé

auquel je l'ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas _le Bâtard

de Mauléon_... tu retiendras bien le titre?

--Oui, ma tante...

--Tu es sûr?... tu ne veux pas que je te l'écrive?

--Pas la peine...

--Tu l'oublieras?...

--Pas de danger!.....

Il s'élança tête baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de

défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s'excusa en disant:

--Ah! mon Dieu!... j'ai chahuté le petit cercueil!...

Bijou(#39694) · 第 40 / 60 题