M. de Clagny dit, à demi-voix:

--Que c'est beau, les illusions!...

Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:

--Qu'est-ce que vous dites?...

--Une bêtise!...

--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!...

vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous

vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est

mariée, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, ça peut être très

ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui

de M. Spiegel?...

Le jeune homme s'inclina en souriant sans répondre.

Bijou dit, s'adressant toujours au comte:

--Vous l'a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare

cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n'ose pas

soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est

vrai!... il n'y a ici que lui de marié... ou presque...

--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant.

--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus à lui!...

Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l'abbé, M.

Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une

drôle de figure!...

Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés,

la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:

--J'ai mal à la tête!...

Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était

venu, il s'écria, bourru:

--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment ça

vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...

Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle

reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son

visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:

--Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et

pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour

l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...

Elle s'inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières

meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.

Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d'un

mouvement violent:

--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gêné, le regard incertain,--c'est

stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m'a surpris...

M. de Clagny s'était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en

voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était

ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:

--Si ce remède-là n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est

incurable!...

M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et,

s'adressant à Bijou d'une voix qui s'enrouait:

--Quand j'ai la migraine... et ça m'arrive souvent, hélas!... vous êtes

moins compatissante...

M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis.

Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n'avoir rien vu.

Pierrot, lui, s'écria franchement:

--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...

--Sans doute... sans doute...--répondit l'abbé Courteil avec

conviction,--mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre

monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...

La marquise se pencha à l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant

Bijou de côté:

--Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant

surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à

qui ça a fait peur!...

--Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu

expliquer son trouble, voilà tout!...

--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...

--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans même dire

adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s'en vont?...

La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la

saluer:

--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espère que vous viendrez la voir

souvent?...

Bijou demanda, s'adressant à son amie:

--Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t'en

voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...

--Spiegel est obligé d'aller passer quelques jours à Paris,--dit M.

Dubuisson,--à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...

* * * * *

En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye

éprouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser

donné si franchement devant tout le monde, l'avait bouleversé,

réveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres

caresses de madame de Nézel.

La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante

contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant

que je n'ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se

sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que

son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à

coup, au lendemain même du jour où il espérait l'oubli, où il

s'expliquait--à peu près calme--la cause de cet oubli, cette cause

disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait

sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant,

s'augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant

aimée s'éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il

ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de

Nézel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à

cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s'abriter son

coeur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait

toute sa vie, toute son âme, tout ce qu'il y avait en elle de délicat et

de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les

Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il

vivait d'une vie très ignorée et très douce, organisée dans l'ombre, à

côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C'était

à ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?...

Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant

qu'elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d'épouser ce

merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y

avait songé, et toujours il s'était dit que ce serait une absurde folie.

Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette médiocrité

tranquille.

Comme il avait promis à madame de Nézel d'aller le lendemain à

Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa

lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne...

mais elle comprendra... et c'est fini!...»

Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception

singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il

frissonna douloureusement.

Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces

tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:

--Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m'aime bien... comme on aime sa

cousine... ou même sa soeur...

--Non!... il n'y avait qu'à regarder sa tête quand il est sorti du

salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu'il l'est encore...

--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept

heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai

te prendre après le premier coup du dîner!...

Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa

chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun

chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les

persiennes et n'avaient pas encore allumé les lampes.

Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l'ombre une

silhouette blanche qu'il se hâta de rejoindre.

Bijou demanda:

--C'est toi, Jean?...

--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot à te dire...

--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...

--Quelque chose de très court... mais que je préfère n'être entendu que

de toi...

--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...

--Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...

Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,

--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume...

Il l'arrêta par le bras:

--Pas la peine d'avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!...

d'ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce

que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...

Elle parut chercher:

--Tantôt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?...

--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop

grande pour faire ça... quand il y a du monde...

Elle demanda en riant:

--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?...

Avant qu'il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et

tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le

baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte

caressante et craintive qui l'émut profondément. Décidé à parler, cette

fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les

mains qui cherchaient à la retenir, s'élança hors de la chambre, et, au

frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle

s'enfuyait.

X

Le lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une

semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui

annonça qu'elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1er

septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions

d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et

Bijou accepta.

--C'est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!...

nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...

Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à

faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles

s'installèrent dans l'atelier de Bijou transformé en salle de couture,

et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille

ouvrière. A un moment, Bijou demanda:

--Iras-tu au bal des courses?...

--Oui,--dit Jeanne:--il paraît que, comme je suis fiancée, ça n'est pas

très correct... mais j'irai tout de même parce que Franz désire me voir

en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien,

tu sais?...

--Lui qui a l'air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien

d'épouser un protestant?...

--Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très

convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun

de nous tient à sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a

nullement l'idée de convertir l'autre...

Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:

--Il ne me déplaît pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue même

que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c'est

vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille...

et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que

les catholiques...

--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...

--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!...

--Comment?... et la blanche à petits bouquets?...

--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal

des courses, cette année!... ce sera très élégant!...

--Oh! ça, oui!...

--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la première fois que nous

allons à Tourville... si j'étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour

ta grand'mère qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire

faire une robe... et il m'a donné cinquante francs...

--Qu'est-ce que tu vas faire faire?

--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...

Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:

--Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça

serait tout plein gentil!...

--Comment est ta robe?...

--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe...

toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des

danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes

superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait

suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets

ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec

des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des

longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas

plus...

--Ça sera joli...

--Et ça t'ira à merveille...

--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--ça ne t'ennuiera pas que

je sois pareille à toi?...

--Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe

ici?... je te l'essaierai... comme ça, nous serons sûres qu'elle ira...

--Que tu es gentille!... tant d'autres, à ta place, ne se soucieraient

que d'elles-mêmes!...

--Dis donc?... si tu écrivais pour qu'on envoie demain du crêpe?...

Elle ajouta en riant:

--M. de Bernès, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de

commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais dû lui donner celle-là!...

--Il aurait été un peu empêtré!...

--Pourquoi?... ça n'est pas difficile d'acheter du crêpe rose avec un

échantillon...

La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot,

tirant sans relâche son aiguille d'un petit mouvement court et

précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:

--Et même sans!...

--Sans quoi?...--demanda Bijou.

--Sans échantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas empêtré!... c'est

toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...

--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacité,

tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir

entendu.

La mère Rafut répondit:

--Non, mademoiselle, la dugazon...

--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la

connaît?...

La vieille ouvrière sourit:

--J'vous crois, qu'y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu'ça

dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit ménage qu'eux

deux!...

--Ah!...--fit Jeanne intéressée--elle est si jolie, Lisette Renaud!...

je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_...

La mère Rafut appuya:

--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...

--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais...

--Ah! oui!... pour sûr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais

elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et

depuis, elle n'a jamais seulement regardé quelqu'un!... lui non plus,

d'ailleurs!... qu'il est d'une fidélité qu'c'en est touchant!...

Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent,

vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui

courent après... et les dames d'officiers!... et la préfète donc, qui

n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup

d'oeil... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment

qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sûr que s'il était seulement officier

supérieur, y l'épouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien

raison!...

--Jeanne!...--appela Bijou--voilà le premier coup du déjeuner!...

Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton très doux où se

devinait à peine le reproche:

--Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne

dois pas entendre?...

La jeune fille rougit, et répondit, troublée:

--Mon Dieu!... elle n'était pas bien méchante, son histoire!... et

puis... même en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je

l'empêche de la raconter?...

--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu'à ne pas répondre ni

écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...

--Oui... tu as raison!...

Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l'embrassa en

disant:

--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis

bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas

résister à ce qui m'amuse...

--Et ça t'amusait?...

--Beaucoup!...

--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser là-dedans?...

--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et

observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait précisément des

remarques que j'avais faites...

--Quand ça?...

--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...

--Quelles remarques as-tu faites?...

--J'ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme...

qu'il n'en regardait aucune... qu'il était à peine aimable... même avec

les plus jolies... et la preuve, c'est que, même avec toi, il n'a pas

essayé de flirter, je parie?...

Bijou répondit en riant:

--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essayé de flirter

avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres...

--Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne

m'étonne pas, cette histoire!... tu n'as pas idée à quel point elle est

délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est

cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a

des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi

souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on

doit l'aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un

contralto... je suis sûre qu'elle te plairait!...

--Je ne crois pas!...

--Pourquoi?...

--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien,

du moins... ça indique une sorte de duplicité!...

--Je ne crois pas!... ça indique une facilité d'assimilation... une

sensibilité grande... mais pas de la duplicité...

--Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui

n'empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment

s'appelle-t-elle?...

--Lisette Renaud...

--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne...

quant à moi, je ne demande qu'à le croire... pour M. de Bernès...

--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Bernès?...

--Pourquoi?... il m'est indifférent... et il me paraît quelconque...

--Oh! non!... je le vois assez souvent à Pont-sur-Loire... il est très

intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne

trouves pas?...

--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M.

de Bernès...

Et Bijou ajouta en riant:

--La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes

yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire

plaisir à M. de Clagny...

--Tu l'aimes bien, celui-là!...

--Oh! ça! oui, par exemple!...

--Je m'en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu

ne m'as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais

ravie...

--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...

--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore...

--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi...

je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les

autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me

passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je

voudrais qu'il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père

ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit

cette impression-là?...

--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que

papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il paraît peut-être très

ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de

même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...

--Moi, je trouve qu'il l'est encore!...

Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha

du perron.

--Quelle chaleur!...--dit-elle.

Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue,

et reprit:

--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...

--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'élança

dehors;--il avait dit à grand'mère que, s'il pouvait, il viendrait lui

demander à déjeuner...

--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on

le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...

Et, plus aigrement encore, il ajouta:

--Il faut croire que nous lui plaisons!...

La vue des chevaux qui s'arrêtaient devant le perron le désarma, et il

dit, avec admiration:

--Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n'y a pas à dire,

il a la ligne, le bonhomme!...

* * * * *

Après le déjeuner, Pierrot déclara qu'il avait mal au pied. C'est au

bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que

c'était...

--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des

chaussures trop courtes...

--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!...

Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:

--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!...

Jean se mit à rire.

--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses

doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j'en

suis sûr!... il n'y a qu'à regarder ses pieds pour s'en rendre compte...

il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...

Bijou(#39694) · 第 38 / 60 题