IX

M. Dubuisson, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le

recteur de l'académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle

devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune

professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait

accompagnés.

--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à

une fenêtre.

Denyse répondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour

descendre de cheval:

--Mais non grand'mère!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!...

moi, je suis très bien...

Elle embrassa Jeanne de tout son coeur, dit bonjour à M. Dubuisson,

et, l'air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait

bouche bée.

--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson.

D'un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune

homme sa patte fine en disant:

--Nous sommes déjà de vieux amis!...

Puis, elle murmura à l'oreille de Jeanne:

--Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...

M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard

qu'il devint, au même instant d'une rougeur intense?

--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise.

--Mais, grand'mère, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!...

--Viens ici!... que je voie ça?...

Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant,

elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.

--Eh bien, grand'mère?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa

main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la

peau,--eh bien!... quand je vous le disais?...

--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas

chaud!... c'est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu

veux!...

Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:

--Tu es, d'ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de

piqué blanc!...

--Ça va à Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va...

mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au

contraire bien mal...

L'abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou

elle-même, et conclut:

--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!...

mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle...

--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abbé avec

bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!...

Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, très aimable,

causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu

isolé au milieu de tous.

C'était un jeune homme à l'air grave et doux, gourmé presque, si la

gaîté de ses yeux n'eût corrigé la sévérité de la bouche et l'austérité

du maintien. Assez grand et très svelte, il s'habillait de vêtements

sombres, bien coupés. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression

d'un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce

de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase étonnée,

tandis qu'elle l'examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé

de Jeanne était aussi «réussi».

Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s'observaient

mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus

loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.

Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement

d'attitudes, à cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis

quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant

elle dirigeait si facilement à son gré.

Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l'un près de l'autre, causaient avec

l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque

chose, mais parce qu'ils ont quelque chose à dire.

Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se

tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle

songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder

Bijou plus de plaisir qu'à la regarder elle-même. Et une tristesse lui

vint à l'idée que jamais il n'avait posé sur elle des yeux aussi

expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou.

Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que

Denyse, bien qu'elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds

comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus

épais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais

moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines.

Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts.

Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis

que l'une était en quelque sorte un éblouissement, l'autre passait

presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son

exquise bonté.

Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle

l'avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.

--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M.

Spiegel était «bien»?...

--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce

que toi, tu ne...

--Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que

«bien»...

--Mais...

--Oui... d'après la description que tu m'avais faite de lui, je

m'attendais à trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, même un

peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on

prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!...

Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:

--Où l'as-tu connu?...

--Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma

tante...

--Et ça s'est décidé tout de suite!...

--Non... mais je l'ai aimé tout de suite...

--Oui... tu es une tendre, toi!...

--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec

moi...

--Et puis?...

--Et puis... nous sommes partis... moi, le coeur très gros,

naturellement!... je croyais que je m'étais trompée... qu'il ne pensait

pas du tout à moi....

--Tu ne m'as rien dit de tout ça!...

--Non... d'abord je me figurais que c'était fini... ensuite, à personne,

pas même à toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble

que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu'à soi-même...

c'est la seule chance que l'on ait d'être vraiment compris...

--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien à

l'amour?...

--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi,

vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton

coeur dans une affection immense... et unique...

Bijou soupira et dit avec tristesse:

--Ça doit être si bon, pourtant, d'aimer comme ça!...

--Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!...

oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l'ai vu à

l'instant...

--Tu rêves!...--fit Bijou, l'air abasourdi.

--Que non!... il t'aime, il t'aime à la folie... et il me semble très

digne d'être aimé, celui-là!...

--Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l'histoire de ton

mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais

que c'était fini?... après?...

--Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouvée

vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était

nommé... il m'a dit: «C'est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas

Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n'était pas une disgrâce...

--C'est lui-même qui avait sollicité son changement?...

--Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui

me demandait à papa.

--Comment est-elle, sa mère?...

--Très bien... encore belle... mais l'air très sévère... un peu dur...

--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!...

--Comment sais-tu qu'elle est protestante?...

--Parce que je suppose qu'elle a la même religion que son fils...

--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?...

--Personne... je m'en suis bien aperçue toute seule... ça n'a pas été

long, va!...

--Mais comment peux-tu savoir...

--Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c'est très heureux

d'épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus

fidèles...

--Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l'ai dit, très sévère,

très... et elle habitera avec nous!...

--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une sécurité d'avoir avec soi une

mère un peu austère? c'est, d'abord, un porte-respect...

--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et,

dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...

--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose...

et moi, j'ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance

que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...

--Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une

étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir

troubler l'intimité dont j'aurais été si heureuse...

--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu

dois l'aimer pour l'amour de lui...

--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es

tellement meilleure que moi!...

--Je suis un ange, c'est convenu!...

--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!...

--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant

cette semaine que tu veux bien me donner?...

--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le

permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...

--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser

que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!...

Rentrons, veux-tu?...

--Je veux bien!...

Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda,

l'air indifférent:

--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée

bizarre que Jean de Blaye m'aime?...

--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son

agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a

vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...

--Tu as trop d'imagination!...

--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?...

--Moi?...

--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?...

--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je

l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop

pour l'aimer autrement...

--C'est dommage!...

--Pourquoi?...

--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui...

Bijou secoua la tête:

--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...

--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de

Blaye!...

--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du

tout!...

--Ah!... je ne savais pas!...

--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!...

--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!...

Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue:

--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là-bas?...

--Oui, parfaitement...

--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement

myope!...

--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui

conduit...

--C'est bien ça!...

Et, comme Jeanne faisait un mouvement:

--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la

Norinière.

--Ah!... ce monsieur si riche!...

--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire

un mot de ça!...

--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...

Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui

s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite

tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait.

--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?...

Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.

--Qui ça?...

--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...

--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne...

--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?...

--Passionnément...

--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...

En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:

--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!...

Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu

endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un:

«Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par

sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque,

au-devant de Bijou.

Elle dit, gentille:

--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de

suite nous voir!...

--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...

Elle répondit, toute souriante:

--Jamais!...

Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:

--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle

se marie!...

--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça,

Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton

amie...

--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est

mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à

lui tout seul...

Bijou(#39694) · 第 37 / 60 题