M. Dubuisson, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le
recteur de l'académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle
devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune
professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait
accompagnés.
--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à
une fenêtre.
Denyse répondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour
descendre de cheval:
--Mais non grand'mère!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!...
moi, je suis très bien...
Elle embrassa Jeanne de tout son coeur, dit bonjour à M. Dubuisson,
et, l'air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait
bouche bée.
--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson.
D'un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune
homme sa patte fine en disant:
--Nous sommes déjà de vieux amis!...
Puis, elle murmura à l'oreille de Jeanne:
--Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...
M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard
qu'il devint, au même instant d'une rougeur intense?
--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise.
--Mais, grand'mère, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!...
--Viens ici!... que je voie ça?...
Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant,
elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.
--Eh bien, grand'mère?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa
main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la
peau,--eh bien!... quand je vous le disais?...
--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas
chaud!... c'est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu
veux!...
Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:
--Tu es, d'ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de
piqué blanc!...
--Ça va à Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va...
mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au
contraire bien mal...
L'abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou
elle-même, et conclut:
--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!...
mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle...
--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abbé avec
bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!...
Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, très aimable,
causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu
isolé au milieu de tous.
C'était un jeune homme à l'air grave et doux, gourmé presque, si la
gaîté de ses yeux n'eût corrigé la sévérité de la bouche et l'austérité
du maintien. Assez grand et très svelte, il s'habillait de vêtements
sombres, bien coupés. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression
d'un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce
de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase étonnée,
tandis qu'elle l'examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé
de Jeanne était aussi «réussi».
Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s'observaient
mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus
loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.
Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement
d'attitudes, à cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis
quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant
elle dirigeait si facilement à son gré.
Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l'un près de l'autre, causaient avec
l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque
chose, mais parce qu'ils ont quelque chose à dire.
Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se
tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle
songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder
Bijou plus de plaisir qu'à la regarder elle-même. Et une tristesse lui
vint à l'idée que jamais il n'avait posé sur elle des yeux aussi
expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou.
Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que
Denyse, bien qu'elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds
comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus
épais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais
moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines.
Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts.
Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis
que l'une était en quelque sorte un éblouissement, l'autre passait
presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son
exquise bonté.
Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle
l'avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.
--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M.
Spiegel était «bien»?...
--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce
que toi, tu ne...
--Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que
«bien»...
--Mais...
--Oui... d'après la description que tu m'avais faite de lui, je
m'attendais à trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, même un
peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on
prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!...
Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:
--Où l'as-tu connu?...
--Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma
tante...
--Et ça s'est décidé tout de suite!...
--Non... mais je l'ai aimé tout de suite...
--Oui... tu es une tendre, toi!...
--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec
moi...
--Et puis?...
--Et puis... nous sommes partis... moi, le coeur très gros,
naturellement!... je croyais que je m'étais trompée... qu'il ne pensait
pas du tout à moi....
--Tu ne m'as rien dit de tout ça!...
--Non... d'abord je me figurais que c'était fini... ensuite, à personne,
pas même à toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble
que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu'à soi-même...
c'est la seule chance que l'on ait d'être vraiment compris...
--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien à
l'amour?...
--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi,
vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton
coeur dans une affection immense... et unique...
Bijou soupira et dit avec tristesse:
--Ça doit être si bon, pourtant, d'aimer comme ça!...
--Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!...
oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l'ai vu à
l'instant...
--Tu rêves!...--fit Bijou, l'air abasourdi.
--Que non!... il t'aime, il t'aime à la folie... et il me semble très
digne d'être aimé, celui-là!...
--Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l'histoire de ton
mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais
que c'était fini?... après?...
--Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouvée
vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était
nommé... il m'a dit: «C'est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas
Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n'était pas une disgrâce...
--C'est lui-même qui avait sollicité son changement?...
--Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui
me demandait à papa.
--Comment est-elle, sa mère?...
--Très bien... encore belle... mais l'air très sévère... un peu dur...
--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!...
--Comment sais-tu qu'elle est protestante?...
--Parce que je suppose qu'elle a la même religion que son fils...
--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?...
--Personne... je m'en suis bien aperçue toute seule... ça n'a pas été
long, va!...
--Mais comment peux-tu savoir...
--Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c'est très heureux
d'épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus
fidèles...
--Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l'ai dit, très sévère,
très... et elle habitera avec nous!...
--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une sécurité d'avoir avec soi une
mère un peu austère? c'est, d'abord, un porte-respect...
--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et,
dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...
--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose...
et moi, j'ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance
que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...
--Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une
étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir
troubler l'intimité dont j'aurais été si heureuse...
--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu
dois l'aimer pour l'amour de lui...
--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es
tellement meilleure que moi!...
--Je suis un ange, c'est convenu!...
--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!...
--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant
cette semaine que tu veux bien me donner?...
--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le
permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...
--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser
que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!...
Rentrons, veux-tu?...
--Je veux bien!...
Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda,
l'air indifférent:
--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée
bizarre que Jean de Blaye m'aime?...
--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son
agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a
vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...
--Tu as trop d'imagination!...
--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?...
--Moi?...
--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?...
--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je
l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop
pour l'aimer autrement...
--C'est dommage!...
--Pourquoi?...
--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui...
Bijou secoua la tête:
--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...
--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de
Blaye!...
--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du
tout!...
--Ah!... je ne savais pas!...
--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!...
--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!...
Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue:
--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là-bas?...
--Oui, parfaitement...
--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement
myope!...
--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui
conduit...
--C'est bien ça!...
Et, comme Jeanne faisait un mouvement:
--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la
Norinière.
--Ah!... ce monsieur si riche!...
--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire
un mot de ça!...
--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...
Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui
s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite
tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait.
--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?...
Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.
--Qui ça?...
--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...
--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne...
--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?...
--Passionnément...
--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...
En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:
--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!...
Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu
endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un:
«Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par
sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque,
au-devant de Bijou.
Elle dit, gentille:
--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de
suite nous voir!...
--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...
Elle répondit, toute souriante:
--Jamais!...
Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:
--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle
se marie!...
--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça,
Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton
amie...
--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est
mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à
lui tout seul...